La dernière fois qu’on avait discuté, en 2017, tu faisais partie de Photon. Qu’est-ce qui s’est passé depuis ?
(Rires) Pas grand-chose, en fait, jusqu’à l’année dernière. On avait sorti un album en 2016, on avait même fait un clip, mais j’avais mis tout ça de côté pour me consacrer à d’autres projets, comme Watoo Watoo en 2018. Je voulais un groupe plus pop, plus années 60… d’où l’idée de Feutre.
L’été dernier, un gars m’a contacté. Il venait de quitter un groupe dont le chanteur avait tout fait capoter juste avant la sortie du disque. Il avait vu que je cherchais un guitariste pour Feutre. Il trouvait le projet moyen, mais il adorait Photon, surtout parce qu’il était fan de The Cure. On a essayé de bosser ensemble, et on a passé une annonce pour trouver une chanteuse. En une semaine, on en a trouvé une ! Et deux jours avant la première répétition, un groupe californien de « Cow Punk », en gros de la country punk, me propose d’assurer leur première partie trois semaines plus tard… à Bordeaux ! On a répété avec la chanteuse et le guitariste, on a fait le concert, et ça s’est super bien passé. Du coup, on a trouvé un batteur, et on a décidé de continuer. On a enchaîné sept ou huit concerts.
Et après ?
La chanteuse, elle avait 32 ans, ce qui était important parce qu’elle était jeune, a fini par quitter le groupe. Pourtant, elle chantait super bien, elle avait des idées de ouf, elle gérait toute la partie graphique et elle jouait un peu des claviers. Bref, elle avait tout pour plaire… mais elle n’accrochait pas trop à notre musique. Depuis nous avons trouvé une nouvelle chanteuse pour Photon.
Comment tu es arrivé à Feutre ?
Au départ, j’étais en couple avec une chanteuse qui écrivait des textes. J’avais envie de les mettre en musique, mais en milieu 2017, elle m’a quitté. J’ai tenté de relancer le groupe : on avait six morceaux en stock. J’ai passé des annonces pour trouver une nouvelle chanteuse. À l’époque, on avait un batteur, un guitariste, et moi à la basse. Grâce aux annonces, une chanteuse, Virginie, a débarqué. On a enregistré un premier album, mais ça n’avançait pas. On a perdu un temps fou : le clavier est parti, puis le guitariste la chanteuse ne voulait plus travailler sur de nouveaux morceaux… Au bout de deux ans et demi, on avait fait du sur place. Là, j’ai fait un truc que je n’avais jamais osé avant : j’ai viré la chanteuse !
Et ensuite ?
J’ai repassé une annonce, et là, Elsa, qui était une amie et qui, de plus chantait avec un pote parce m’a contactée. J’étais trop content, parce que j’adore sa voix. On a écrit deux-trois morceaux direct, et grâce à une autre annonce, on a rencontré Jérôme à la guitare. Un vrai monstre, ce gars ! Dès la première répétition, il nous a tous scotchés. On ne voulait surtout pas le perdre. Il apporte vraiment quelque chose. Tous ceux qui suivent mes groupes depuis 20 ans disent que, avec lui, le son a pris une autre dimension.
À l’écoute de ton disque, on sent toujours l’influence de Stereolab…
Paraît que ça s’entend encore, ouais (rires).
Y a aussi des références à Gainsbourg, Bardot, Birkin… cette pop française des années 60. Tu assumes ce côté indie pop fan des sixties ?
Oui, quand j’ai monté Feutre, je voulais faire de la pop baroque, très années 60. Quelque chose de très écrit, très orchestré. Mais Jérôme, le guitariste, n’est pas trop fan de ce qui est trop lissé. Par exemple, sur notre deuxième single, « Les Grands Ensembles », j’avais prévu un solo de flûte au milieu… et il a refusé ! Pour lui, c’était trop clean, trop pop. « Pas de flûte dans le rock ! ». Bref, j’ai remplacé par un solo d’orgue, mais à contrecœur. Je voulais un son Indie pop avec une touche sixties, encore plus que ce qu’on entend sur le disque.
Autre influence : The Young Marble Giants !
Ah, je les kiffe, mais je ne m’attendais pas à ce que ça s’entende sur l’album ! Je suis un énorme fan, et j’ai même sorti une compilation de Stuart Moxham, leur guitariste. C’est bizarre que tu l’aies repéré, parce que j’ai justement essayé de m’en éloigner. Après, la voix d’Elsa y est pour beaucoup. Elle, c’est une chanteuse qui vient du jazz, fan de Chico Buarque. Elle avait un duo avec un guitariste, et ils reprennaient du Biolay, du Gainsbourg… ce genre de trucs ! Elle a aussi fait récemment des reprises de Michel Legrand. Après un concert à Paris, on nous a dit : « On dirait Stereolab avec Brigitte Bardot. » Moi, je ne l’avais pas vu, mais elle a ce côté naïf dans la voix qui fait ça.
Elle a vraiment ce côté chanteuses des années 60 !
Ça l’a trop touchée que le public la compare à ces artistes !
Et puis, pour en revenir à Stereolab, ton influence principale…
Quand je compose pour Feutre, je prends une guitare ou un clavier, que je joue comme un pied avec deux doigts, d’ailleurs (rires), et les influences Stereolab sortent toutes seules. La moitié des morceaux peuvent sonner comme eux, mais ce n’est pas volontaire. En vrai, j’ai voulu traiter mes morceaux un peu comme Burgalat, avec ce côté sixties ou seventies et des accords un peu tordus… mais moins que les siens.
Tu as ce côté très DIY…
J’y ai pensé récemment : je fais de la musique depuis 35 ans, et je suis entré une seule fois dans un studio… pour dire bonjour à un pote qui y était ! (Rires) Je fais tout chez moi, dans ma pièce musique. Je prends mon temps, j’ai les outils pour que ça sonne bien, et en plus, zéro contrainte financière.
C’est toujours ta marque de fabrique, ce DIY ?
Ça me va très bien, ça ne me pose aucun problème ! Bon, un jour, j’aimerais bien tester un vrai studio, juste pour voir comment ça se passe. Si on me proposait d’y enregistrer, je ne dirais pas non, mais je préférerais encore investir dans un bon mastering ou un mixeur d’ouf. J’ai l’habitude de bosser comme ça, tranquillement… Jérôme m’envoie ses pistes de guitare, et Elsa vient chanter chez moi.
Tu as gardé ce côté pop Indie des années 80, avec des influences comme Stereolab ou Felt ?
Tu sais que Feutre, en anglais, ça veut dire Felt ? C’est un jeu de mots. D’ailleurs, une copine qui connaît bien Lawrence de Felt m’a envoyé un « Smiley » quand elle a vu le nom du groupe. Peter Astor, l’ex-chanteur des Weather Prophets, qui connaît bien Lawrence, justement, quand il a écouté, il a dit : « Ça sonne très Indie pop anglais… mais avec un côté très français. »
Tu as réussi à faire la synthèse entre un fan de pop Indie anglaise des années 80 et la pop française !
Merci !
Quand on voit ta pochette ou tes titres, on est quand même très années 80… et ce n’est pas un reproche !
Je pense que la pochette est plus seventies que eighties. Je voulais un côté rétrofuturiste, avec une palette de couleurs que l’on utilise plus aujourd’hui. Pour les paroles, c’est surtout Elsa qui en a écrit beaucoup et qui a composé les mélodies à partir de mes pistes instrumentales … et je ne suis pas sûr qu’elle connaisse les Smiths ou Stereolab. Elle, c’est plutôt de la Bossa ou du jazz et de la chanson. .
Tu as tout fait tout seul ?
Oui, sauf les guitares et les voix. Il y a une trompette et quelques trucs d’orgue que je n’ai pas fait moi-même, mais le reste, la basse et les claviers, c’est moi. Je monte les bases avec la batterie, les claviers, ma basse, et Jérôme m’envoie ses nombreuses pistes. Et oui, je revendique ce côté DIY des années 80… et j’assume !
Pourtant, tu es un des derniers à défendre ce côté pop Indie à l’ancienne ?
Ah bon ? (Rires) Je connais plein de gens qui ont ce côté Indie… Après, je ne suis pas fan de toute la pop Indie des années 80. Au départ, j’avais juste envie de faire de la baroque pop très sixties, avec un peu de seventies pour Gainsbourg ou Bowie. Le problème, c’est que la plupart des gens qui font ça ont une technique de folie… que moi, je n’ai pas. Y a plein de trucs que j’aimerais faire, style Nick Drake, mais je ne sais pas. Au final, je fais ce que je sais faire, avec ma technique.
Mais tu as l’esprit pour le faire !
Je vais te répondre avec une anecdote. J’ai appris récemment que Prince, que j’aime beaucoup, était un énorme fan des Cocteau Twins. Il avait dit qu’il aimait tout ce qu’il ne savait pas faire, et que comme c’était bien fait, il adorait. Moi, c’est l’inverse : j’aime les trucs que je sais faire… après les avoir écoutés mille fois. (Rires) Cependant, si je veux faire une musique de film façon Morricone ou Lalo Schifrin, là, je suis…limité !
On n’a pas envie d’entendre ça, venant de toi !
(Rires) Sur le dernier album de Watoo Watoo, j’avais tenté un truc dans ce style… et ce n’était pas terrible. J’ai envoyé le morceau à un pote (Yannick Rault, le cofondateur de Photon en 2014) qui a une technique de malade, et il a tout refait. Il a ajouté des cuivres, des trompettes, un break… et là, ça sonnait vraiment comme une BO de Lalo Schifrin. Il a emmené le morceau ailleurs. Moi, je voulais faire de la pop sixties. J’y suis arrivé, avec en plus la voix d’Elsa. J’ai réussi ça sur « L’Indocile », le premier single. Après, sur le reste de l’album, on entend effectivement mes influences de Felt ou Stereolab, avec un son sixties sur la basse.
Et sur scène, ça se passe comment ?
On est généralement à trois. Sauf un concert à Manchester il y a un an, où Jérôme ne pouvait pas venir, et on a fait le set à deux, avec une bande et Elsa aux claviers. Sinon, on a un ordi qui gère la batterie et quelques claviers. Donc en live, c’est basse, guitare et voix, avec Elsa qui fait un peu de claviers.
Tu n’as pas envie d’avoir un batteur ?
Au début, non, parce que j’ai les oreilles fatiguées, et puis une batterie, c’est trop de trucs à gérer. Mais Jérôme me bassinait : « Il me faut un batteur, sinon je m’ennuie sur scène ! » Quand j’ai relancé Photon, un batteur m’a contacté en me disant qu’il kiffait mes deux groupes. Le truc cool avec lui, c’est qu’il a une batterie à moitié électronique, avec des sons acoustiques. Il peut la transporter tout seul, et il ne joue pas trop fort. Ça m’a fait réfléchir ! Je viens de passer une annonce pour trouver un batteur aussi précis. Je veux quelqu’un qui peut jouer vite… mais sans tout défoncer. (Rires) Faut juste que je le trouve.
Vous avez beaucoup joué ?
Avec l’ancienne formation, pas trop, à cause des galères de musiciens. Avec la nouvelle, un peu plus : on a fait Manchester, Paris au Chair de Poule, des premières parties (Paul Felix ex-Gamine, Pete Astor ou encore Luke Haines de The Auteurs) et 5-6 dates à Bordeaux. Le 12 décembre, on sera à Paris pour les Blackbird Session.
Tes projets ?
La sortie de l’album, des concerts, des clips… On va essayer de jouer un max et de bosser sur de nouveaux morceaux. J’aimerais bien tourner un peu partout.
Feutre, c’est ton projet principal ?
C’est celui qui est le plus proche de ce que j’écoute… Disons que c’est la première fois que je me bouge pour la promo, pour « pousser » l’album. Je pense qu’il y a un potentiel — limité, OK — mais un vrai potentiel pour passer à la radio et dans la presse.
C’est quoi, Les Disques Maladroits ?
C’est mon label. On devait sortir un album de Watoo Watoo sur deux labels, un Américain et un Japonais en 2001, mais à cause du 11 septembre, ça n’a pas marché aux États-Unis. J’ai donc monté ce label pour le sortir en France. Et comme mon fils, à l’époque — il avait 3 ans — répétait « Je suis maladroit, je suis maladroit », j’ai trouvé ça marrant, et j’ai gardé le nom. Je m’en sers régulièrement pour sortir mes disques. Par exemple, je vais sortir un album de reprises de Watoo Watoo par différents artistes, dont Brisa Roché et un musicien de Felt.
Le mot de la fin ?
Feutre, c’est l’album qui me représente le plus. Il arrive à mixer plein d’influences que j’aime. Tu arrives à identifier les références sixties ou Indie pop, mais il ne ressemble à rien de connu. Il a sa propre identité. C’est un peu prétentieux comme phrase… surtout quand on voit les ventes qu’on va faire (rires).
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