Boris Maurussane : « Tears of English Town » ou un voyage musical entre bossa nova, jazz et pop intemporelle

vendredi 14 août 2026, par Franco Onweb

Quatre ans après « Social Kaléidoscope », Boris Maurussane revient avec « Tears of English Town », un album aussi éclectique qu’ambitieux. Entre influences brésiliennes, jazz, musique classique et pop solaire, le musicien signe un disque libre, humain et résolument ouvert sur le monde. Rencontre avec un songwriter qui refuse les cases et cultive l’art de la surprise, entre studios parisiens et scènes électrisées.

Tu as sorti ton premier album en 2022, « Social Kaléidoscope ». Que s’est-il passé depuis ce premier album ?

Il s’est écoulé quatre ans, déjà ! Il y a eu une série de concerts, à la fois en duo avec le claviériste Jan Stumke et avec un groupe spécialement constitué pour les lives, avec la section rythmique de Dorian Pimpernel. Ça a été une belle série de concerts, assez électrique. Assez rapidement, j’ai commencé à composer la suite. Il y a eu beaucoup de temps consacré aux arrangements, et surtout à trouver les musiciens, car il y en a beaucoup sur le disque. J’ai commencé à composer à l’été 2022. J’ai passé du temps à réécouter mes maquettes, puis on a commencé à enregistrer en 2023 avec la section rythmique. Les arrangements et l’enregistrement ont duré deux ans, jusqu’au mixage, qui s’est fait début 2025. On l’a sorti en juin dernier.

Ce premier album t’a fait franchir une grosse étape, puisque des gens comme Bertrand Burgalat ont salué ton travail, et des artistes comme Olivier Rocabois ou Olivier Popincourt parlent de toi comme d’un « frère d’armes ».

Bien sûr, c’est ce qui m’a donné envie de continuer à composer : il y a eu une sorte de validation, ou d’écho, de la part de gens que j’admire énormément, comme Bertrand ou les deux Olivier. Ça a été très important pour moi.

Boris Maurussane
Crédit : Yanis Roger

À l’écoute du disque, on remarque, encore une fois, ton talent de mélodiste, mais aussi que tu as ouvert ta musique à de nouvelles influences, comme la bossa nova, et que tu as un côté assez acoustique qui respire le soleil ou la plage.

Ma musique a évolué entre les deux disques, surtout grâce aux choses que j’ai écoutées. On peut effectivement parler de la bossa nova, mais aussi de toute la musique populaire brésilienne, qui n’est pas forcément de la bossa, comme Chico Buarque dans les années 70. Il y a des arrangements incroyables qui m’ont marqué. Il y a aussi l’influence des musiques orchestrales du début du XXe siècle et de la fin du XIXe, comme « Images pour orchestre » de Debussy, ou des disques de Herbie Hancock, comme “The Prisoner”, “Speak like a child” ou “Crossings”. J’ai essayé de mettre en application ce mélange de timbres. Quant au côté solaire, c’est normal avec les cuivres, qui apportent une chaleur particulière.

J’ai l’impression que ce côté acoustique est vraiment important pour toi. Ça amène un côté « humain » à une époque où il y a beaucoup d’ordinateurs qui remplacent les instruments. Il y a plusieurs morceaux instrumentaux qui mettent en avant tout ça, comme si tu n’aimais pas chanter, comme si ce n’était pas obligatoire…

(Rires) Tu m’avais déjà dit ça pour le premier album, et là, il y en a encore plus. Ce n’est pas que je n’aime pas chanter, mais je ne considère pas que ce soit une obligation. Je ne me sens pas obligé de chanter sur une musique si je n’ai pas d’idée de paroles ou de mélodie vocale. Si je n’ai pas d’inspiration pour le chant, alors je ne chante pas, et ça reste comme ça. J’aime chanter, mais ça me demande plus de travail que le reste. Je me considère comme un songwriter qui chante ses chansons. Ça nécessite un travail plus poussé, souvent avec quelqu’un pour m’aider… Mais j’ai pris un certain plaisir à le faire. Comme le disque a été mixé par Stéphane Laporte, la voix est traitée comme un instrument parmi d’autres. Elle est un personnage qui se balade, plutôt qu’au premier plan.

Tu te considères comme un songwriter, donc ?

Oui, bien sûr (rires).

Il y a un instrument que l’on entend beaucoup sur le disque, qui est ton instrument de base, même si ce n’est pas toi qui en joues beaucoup sur l’album : ce sont les claviers.

Effectivement, même si ce n’est pas mon instrument principal, j’ai laissé plus de place aux claviers. Mon instrument de base, c’est la guitare, mais pour la première fois, j’ai composé quelques morceaux aux claviers. Je n’ai pas hésité à supprimer des guitares pour laisser plus de place aux claviers. C’est Jan Stumke qui en joue la plupart du temps. Il est très bon, et on se connaît bien maintenant. C’est vrai qu’aujourd’hui, je compose plus avec l’idée du piano que de la guitare. J’ai même transposé des parties de piano sur des guitares.

Jan Stumke est devenu ton principal collaborateur musical ?

Oh oui, on avait déjà joué des morceaux ensemble en concert quand on faisait nos duos. Il y a une vraie relation de confiance entre nous.

Tu l’as fait où, et avec qui, ce disque ?

Il y a beaucoup de monde sur le disque : 36 musiciens au total. On a d’abord enregistré les parties rythmiques avec Jean Thévenin à la batterie et Antoine Brunet à la basse. On les a fait jouer ensemble, ce qui a donné ce côté humain. Les structures étaient déjà là. Ensuite, on a enregistré les pianos avec Jan, puis les cuivres, qui ont été enregistrés dans le même studio que la section rythmique. J’ai tellement aimé ce studio que j’ai fini par y enregistrer les voix. Les sections de cordes ont été enregistrées par Olivier Bostvironnois au studio L’Entresol. On a tout fait en une journée !

Tu as mis combien de temps à le réaliser ?

Si je laisse de côté la composition… J’ai commencé à enregistrer début 2023, et j’ai fini fin 2024. Ensuite, on a commencé les mixages début 2025, et ça a été terminé en juin 2025. On a masterisé en janvier 2026.

Boris Maurussane à Venise en février 2023
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Beaucoup de chanteurs pop français se réclament de l’Angleterre, alors que toi, ton disque n’a rien d’anglais. Il pourrait se situer comme venant de la côte Ouest américaine, avec des influences des Beach Boys, notamment sur « Christians from the Lake », où l’on retrouve ce côté plage et surf.

J’aime beaucoup les Beach Boys, ou Love, et tous les groupes de cette époque.

Ta musique n’a rien de française !

Peut-être dans la musique classique, avec Debussy, qui est une de mes grandes influences, ou Ravel, mais pas dans la chanson française, c’est sûr ! Pourtant, c’est en écoutant l’album « La Question » de Françoise Hardy, notamment les arrangements que j’ai adorés, que j’ai découvert une musicienne brésilienne. C’était un album composé par une musicienne brésilienne, Tuca, dont j’ai adoré le travail. Il y avait une façon d’écrire qui m’a beaucoup inspiré pour certaines de mes musiques. Flop, un musicien que j’apprécie beaucoup (et à l’origine du label Les disques Bien) m’a fait connaître 3 de ses albums (je ne sais pas grand chose d’autre d’elle, mais ça ne m’a pas empêché d’avoir le toupet de faire un morceau qui porte son nom !)

Tu as appelé ton album « Tears of English Town ». Est-ce un pied de nez de ta part, puisque ton disque n’est pas anglais ?

Oui, il y a un côté délocalisé, et ce titre est un peu étrange : je n’ai pas donné de nom précis, puisque cette « English Town », on ne sait pas où elle est. Et en plus, la chanson qui porte ce titre est sous influence brésilienne. Ça m’a amusé de l’appeler comme ça. Je voulais créer ce sentiment où l’on n’est pas vraiment à sa place, un peu délocalisé.

Ton disque est très varié et très libre, avec un côté pop-world music. Tu n’es pas dans une « case » précise. Tu fais de la pop, mais en allant chercher du côté des Beatles, de Chico Buarque ou de Debussy. C’est pour ça que tu es libre : tu n’es pas coincé dans une « chapelle ». Tu peux aller où tu veux maintenant !

Merci, mais c’est vrai que j’essaie de ne pas m’enfermer. Quand je me suis lancé dans ce projet, j’avais un peu peur. J’avais de superbes musiciens avec moi, et parfois je me posais la question : « Où est-ce que je vais ? » C’était un saut dans le vide, mais je voulais aller au-delà.

C’était une volonté de ta part de mélanger tout ça ?

Oui, certaines choses étaient une volonté de ma part, mais je n’avais pas encore trouvé comment le faire. Sur certains morceaux, je me disais : « Ça va sonner comme ça. » C’est comme ça que ça se passe. Je ne me dis pas au début : « Ça va sonner comme ça », et hop, j’écris le morceau. J’ai fait des tentatives en partant de musiques brésiliennes des années 70, mais ça a donné des résultats vains.

À la fin de ton disque, tu as mis un peu de psychédélisme, qui reste un de tes amours.

Oh oui, j’adore le premier Pink Floyd, avec Syd Barrett. Ce n’était pas une volonté évidente de ma part, mais ça s’est fait comme ça. J’aime bien l’idée. Si un musicien découvre de nouvelles influences, il vaut mieux les mettre au début du disque pour qu’elles aient plus d’impact, même si la tracklist ne s’est pas construite autour de ça. Il y a ce morceau « Decipher », qui est très long – plus de 8 minutes –, et je voulais respecter la tradition de mettre les chansons longues à la fin. C’est un morceau qui fait un peu la synthèse de ce qu’il y a dans le disque, donc c’est normal qu’il soit à la fin. L’autre morceau, « Going Down », est plus psyché à fond et avait un côté plus crépusculaire.

Comment cela va-t-il se passer sur scène ?

C’est une question que je me suis beaucoup posée ! La solution a été de mettre l’accent sur la notion de groupe et de mettre en avant des éléments comme la section rythmique. On a beaucoup poussé les morceaux dans ce sens. C’est de la pop avec des rythmes syncopés. On est quatre sur la majeure partie du set, et je laisse la place aux musiciens d’improviser, sans essayer de reproduire le disque, tout en gardant les mélodies. Le premier concert s’est très bien passé, et on va continuer dans ce sens pour les scènes où on sera à quatre ou cinq, en groupe.

Quel est ton rapport au jazz ? Parce que sur ce disque, on retrouve aussi une influence jazz, avec une certaine approche, notamment celle de Miles Davis.

Je l’aime beaucoup (rires), et j’aime beaucoup cette musique. Je l’ai d’abord découverte à travers la musique West Coast, dont je suis fan. Les Byrds, par exemple, étaient de grands fans de Coltrane. Quand je l’ai découvert, notamment « A Love Supreme », ça a été un choc. Pour en revenir à Miles Davis, j’adore les disques qu’il a faits avec Gil Evans, tout ce côté avec des flûtes, sa manière de composer… Je peux dire que ça m’a directement influencé. Je reviens régulièrement vers le jazz, et même de plus en plus… Je découvre tout le temps de nouvelles choses, et j’adore ça. J’y pioche sans cesse de nouvelles idées.

Tu sors ton disque chez Hot Puma, le label belge qui se bat depuis longtemps pour sortir de très belles choses.

J’ai découvert le label en 2013, et quand j’ai cherché un label pour sortir mon premier album, j’ai écrit à Sergio (Taronna, le fondateur de Hot Puma, NDLR), et tout de suite, il a dit oui. C’est quelqu’un de très efficace et qui respecte beaucoup les artistes. J’adore la grande majorité des artistes de ce label, comme Discover.

Quels sont tes projets ?

J’aimerais vraiment continuer à vivre ce disque sur scène, que ce soit en groupe ou en duo avec Jan. J’ai des morceaux de côté pour un nouvel album, mais d’abord, la scène. Mais je voudrais enregistrer le prochain disque plus rapidement.

En concert
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On peut imaginer des scènes où tu serais avec Dorian Pimpernel, Olivier Rocabois ou Olivier Popincourt ?

Ce serait formidable ! On a déjà partagé des scènes individuellement, mais jamais tous ensemble. J’adorerais !

Quand on sort un disque comme celui-là, est-ce que tu sais où tu veux aller ?

J’ai des morceaux d’avance et des idées en tête, mais je peux me laisser porter. Peut-être que ce sera plus organique, avec des musiciens qui jouent ensemble. J’ai encore en tête quelques morceaux très arrangés, mais après on verra… Pour l’instant, je veux surtout faire des concerts et voir ce que ça donne.

Tu vas probablement aller de plus en plus sur scène en duo avec Jan Stumke, qui est magnifique.

Ça fonctionne bien, et c’est aussi pour des raisons pratiques : c’est plus facile pour trouver des concerts !

Le mot de la fin ?

« Promenons-nous dans les bois », ce que je fais le plus possible !

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