Tu as un parcours musical très impressionnant, notamment en tant que musicien classique, mais tu t’es aussi intéressé à la world music, en explorant des musiques indiennes. Pourquoi faire maintenant un album de pop aussi puissant ?
Ce n’est pas tout à fait mon premier album de pop, même si c’est un disque qui résume assez bien mon travail, notamment par rapport à mes influences occidentales et à la voix de tête. Ce travail d’utilisation de la voix de tête a commencé en 2010 avec le projet Contreo, avec lequel j’avais joué aux Vieilles Charrues et aux Tombées de la Nuit avec l’ensemble de Jean-Philippe Goude. C’était déjà un projet pop baroque. En 2015, j’ai créé le Secret Church Orchestra, dont l’idée était de mêler ma voix de tête à de la musique électronique et classique, avec un chœur d’enfants. À l’époque, j’avais travaillé avec la Maîtrise de Bretagne, un chœur de 24 enfants. C’était une envie, au niveau vocal, de travailler dans ce style, et ces projets ont eu quelques retombées en me permettant de jouer dans des lieux et de m’initier à l’écriture, notamment dans le domaine de la musique classique.
C’est vrai que quand est arrivé le projet Olli & The London Radio Pop Orchestra, il a mis beaucoup de temps à mûrir, car je voulais faire quelque chose d’original en utilisant ma voix de tête et ma voix grave au service d’une pop que j’aimais. Je ne me suis pas posé beaucoup de questions artistiques : j’ai simplement voulu utiliser ma voix de tête, assez haute, pour rendre le projet baroque, sans que cela ne me bloque au niveau du public. J’avais ces deux aspects en moi, et quand j’ai créé ce projet, l’idée était d’utiliser un chœur de grands, ce qu’on appelle le Chœur Alpha, composé de jeunes filles âgées de 15 à 20 ans. Ce sont des adolescents qui ont des références pop, ce qui n’était pas le cas auparavant, car ils étaient plus jeunes et avaient beaucoup moins d’expérience.
J’ai retravaillé avec une violoncelliste, Miwa Rosso, qui était devenue, entre-temps, première violoncelliste à l’orchestre de la BBC. Cela m’a amené à ce disque en pensant à Max Richter ou à mes influences comme Radiohead. J’ai un peu synthétisé mon parcours vocal et musical, notamment avec le Bollywood Orchestra en Inde, avec des cordes… Cela a permis de faire mûrir ce projet.
À l’écoute de ton disque, on découvre de la pop, au premier sens du terme, mais aussi ta voix et la maîtrise de la mélodie. On pense à Radiohead, mais aussi, pour la France, à Bertrand Burgalat pour ce mélange de pop et de classique, et tu m’as fait penser à Brian Eno.
Je l’aime beaucoup, c’est un artiste précurseur qui a exploré plein de choses… Ensuite, quand on parle de pop, pour moi, ce n’est pas péjoratif : c’est le fait de travailler sur des mélodies assez simples que les gens peuvent retenir. Mais les arrangements sont plus sophistiqués. Pour moi, la mélodie et l’harmonie restent essentielles dans mon travail. Là, j’ai chanté avec une voix plus basse pour que cela fasse un peu moins baroque, moins lyrique, mais en utilisant précisément la mélodie. C’était une volonté de ma part. Tout ce que j’ai essayé de faire sur ce disque a été fait de manière un peu inconsciente. J’avais la volonté de travailler avec des Anglais : il y a une reprise des Smiths, par exemple, et ces influences m’ont nourri depuis longtemps.
Ton disque s’appelle Life On Rennes, et je trouve que cela décrit bien la ville, à l’automne, avec de la pluie, mais aussi de la mélancolie.
Vouloir appeler ce projet Life on Rennes venait du fait que je suis artiste à Rennes depuis trente ans, avec mes études de musicologie à Rennes 2. C’était une ville très « rock », et moi, j’ai commencé à faire de la musique du monde mélangée avec du rock. J’étais un peu à part, je ne rentrais pas dans le moule. J’ai eu plus d’écho en Bretagne, en dehors de Rennes, que dans la ville elle-même, mais je voulais vraiment, avec ce titre, montrer mon appartenance à cette ville qui m’a inspiré et où j’ai beaucoup écrit. C’est une ville chaleureuse, mais peut-être mélancolique. Il y a aussi un clin d’œil à Life on Mars de Bowie, que j’aime beaucoup (rires). L’idée d’avoir sa propre planète en tant qu’artiste. Je voulais concrétiser ma vie d’artiste à Rennes et dire que je suis là ! J’ai créé ici tous mes projets !
Il y a pourtant peu d’influences bretonnes !
Il n’y en a pas ! J’ai travaillé avec des musiciens bretons. Le label a une identité très bretonne, mais ils voulaient travailler avec des artistes basés en Bretagne qui ne font pas forcément de la musique bretonne. Je suis basé à Rennes, une ville qui a une grosse culture musicale. Si j’ai pu faire le Bollywood Orchestra en 2004, c’est grâce au festival Les Tombées de la Nuit et des Vieilles Charrues. Ensuite, j’ai eu une résidence avec les Vieilles Charrues… J’ai aussi joué aux Transmusicales en 2001 et 2005 ! J’ai un vrai lien de musicien avec Rennes, qui m’a permis de faire beaucoup de choses !
L’album a été enregistré aux Air Studios. C’était important pour toi d’aller à Londres, dans ce studio, pour faire le disque ?
Oui, déjà, je connaissais ce studio de renom depuis de nombreuses années. Beaucoup de musiques de films que j’aime ont été enregistrées là-bas. Comme j’aime beaucoup Max Richter, je savais qu’il y avait beaucoup travaillé et que, sur le plan acoustique, c’est incroyable. En fait, quand j’ai voulu retravailler avec Miwa Rosso, avec qui j’avais adoré collaborer, je l’ai appelée et elle m’a dit qu’elle travaillait depuis quelques années avec l’orchestre de la BBC. Elle pouvait m’organiser des séances de cordes et de cuivres avec des musiciens français basés à Londres. Elle m’a proposé Air Studios. Comme elle connaissait bien l’endroit, on l’a fait là-bas. Les Anglais, il suffit de les contacter et ça va vite. C’est un studio un peu cher, mais comme on travaillait sur partitions, cela s’est fait rapidement en deux jours.
Il y a quelque chose d’incroyable sur ce disque : ta voix ! On pense à Klaus Nomi, mais tu as enregistré ta voix avec Thierry Sintoni, de Rise Fall & the Decade, avec qui tu joues dans Martin Dupont. Tu as d’ailleurs enregistré ta voix dans le studio de Martin Dupont. C’était important que ce soit lui qui t’enregistre ?
Souvent, j’enregistre les voix chez moi, tout seul. Là, je voulais avoir quelqu’un à mes côtés. Thierry Sintoni m’a proposé de le faire dans le studio d’Alain Séghir, de Martin Dupont, là où nous répétons. C’est un lieu très mat, et il m’a dit de venir avec mon micro. On se connaît très bien avec Thierry, c’est un ami et un très bon musicien : il connaît bien la technique ! Je suis venu plusieurs fois faire des prises, et cela s’est fait de manière familiale. Je ne voulais pas aller dans un studio où l’on paie à l’heure… Je voulais avoir quelqu’un pour m’accompagner techniquement, surtout pour les niveaux. La voix reste mon point fort depuis que j’ai 17 ans. J’ai beaucoup travaillé et enseigné la voix, j’ai formé des gens. Cependant, dans ce disque, je n’ai pas forcé ma voix, j’ai essayé de la poser et d’utiliser des tonalités plus basses pour que la voix de tête et la voix grave puissent se marier.
Ton disque est dans quelle case chez les disquaires : classique, pop… ?
En Allemagne, ils l’ont mis en « Jazz et autres », en France, c’est en musique pop ! Pas en classique, car le public du classique s’attend à quelque chose de précis, et je ne suis pas dedans.
Il y a une reprise des Smiths, que tu as modernisée et à laquelle tu apportes vraiment quelque chose.
Le premier vinyle que j’ai eu, c’est Hatful of Hollow des Smiths. Par rapport à ce titre, There Is a Light That Never Goes Out, il faisait un peu écho à Life on Rennes. Elles ont ce côté nostalgique, de faire la fête… Je voulais des arrangements un peu baroques à l’anglaise… C’était aussi une manière de montrer des références passées…
Tu as mis aussi des instrumentaux ?
Oui, comme je suis très influencé par des gens comme Max Richter, qui font des instrumentaux, j’avais ces morceaux avec lesquels la voix ne marchait pas. Ça me plaisait bien d’avoir des instrumentaux, puisque je travaille aussi sur de la musique à l’image !
Ils parlent de quoi, tes textes ?
Je ne suis pas un féru d’anglais, mais j’ai voulu utiliser un Anglais qui me correspond, avec des images. Ça parle aussi d’un artiste, des doutes qu’il peut avoir, du désespoir… Ce n’est pas très positif (rires) ! Mais c’était plutôt l’utilisation des mots ou d’images, avec des ruptures amoureuses. Ce n’est pas très poussé, mais avec des images.
Tu n’aurais pas pu le faire en français ? Est-ce parce que tu craignais de ne pas pouvoir écrire des textes en français « pop » avec ta musique ?
Quand on chante en français, généralement les voix sont « moyennes », mais cela se compense par un côté très littéraire. On a une culture de la littérature qui nous oblige à avoir un niveau d’écriture très élevé. Les Anglais sont assez loin de ça, ce n’est pas essentiel pour eux. Il faut que cela sonne, qu’il y ait des images, et moi, qui ne suis pas vraiment auteur, cela m’arrange, notamment parce que chanter avec une voix de tête en français, ce n’est pas terrible. J’ai appris à chanter avec Purcell, et donc, pour moi, c’était naturel de chanter en anglais. En français, j’aurais été bloqué par la syntaxe, ce genre de choses… Et en plus, je n’ai pas vraiment une culture des chansons françaises (sourire).
Tu dois beaucoup aimer Neil Hannon, de The Divine Comedy. C’est presque un « frère d’armes » pour toi !
On me le dit, mais je le connais mal. Quand je l’ai écouté, j’ai trouvé des similitudes avec moi.
Cet album a été produit, en partie pour les cordes, par Rupert Coulson, et mixé par Steve Osborne, des références !
Aux Air Studios, quand tu fais des sessions, tu as le choix entre différents producteurs. J’ai pris Rupert Coulson parce que je savais qu’il avait travaillé avec Max Richter. Je lui ai demandé. Pour le mixage, je me suis tourné vers Steve Osborne, qui est à Bath, près des studios de Real World, et que j’avais rencontré au moment du Bollywood Orchestra. J’ai pas mal travaillé avec lui, et je lui ai envoyé les bandes. Comme il est très doué, j’étais assez confiant. Il a pris le temps, mais c’est parfaitement réussi.
Tu aurais pu le mixer toi-même ? Tu sais le faire !
J’aime bien collaborer avec des gens pour avoir une oreille extérieure. Il a travaillé avec beaucoup d’artistes pop et il a un sens très développé pour simplifier les choses, pour garder les espaces… Comme je savais ce que je voulais entendre et que je lui avais donné des références, je savais qu’il allait respecter mon travail. Je l’admire beaucoup. C’est quelqu’un qui a travaillé avec les plus grands. C’est ça que j’aime en Angleterre : ce sont des gens qui sont dans le sud du pays. Ils ont tous leur petit studio, et si ça leur plaît, ils le font ! Ils ne sont pas hautains et sont très accessibles. Ils travaillent avec qui ils veulent. Ce sont des gens qui travaillent beaucoup, sans horaires fixes, et ils veulent juste que ce soit bien. Je peux mixer tout ce qui n’est pas de moi (rires), mais pour moi, j’ai du mal !
À quoi cela va ressembler sur scène ?
Pour les Vieilles Charrues et l’Opéra de Rennes, ce sera assez proche du disque, avec quelques réarrangements. Ce sera tout l’album, sauf l’instrumental. Il y aura un quatuor à cordes, dont deux musiciens qui ont travaillé sur l’album, un pianiste, un bassiste qui jouera des basses acoustiques, électriques et Moog, un guitariste qui fera de l’électrique, mais aussi de l’acoustique, et il y aura le chœur Alpha de la Maitrise de Bretagne. On sera 24 sur scène. Ensuite, j’ai commencé à travailler sur des versions duo, avec le pianiste Erwan Raguenes et moi aux claviers, en ajoutant des machines. C’est plus intimiste, mais cela marche bien. C’est pour des concerts en 2027, où parfois on sera en trio ou en duo, avec le chœur d’enfants en plus. C’est un live assez modulable !
Tu pourrais faire des remix ?
Oui, je suis très ouvert à ce genre de choses. J’ai fait des remix pour les autres.
Tu t’es beaucoup mis au service des autres. Est-ce que cet album ne serait pas le disque où tu as mis toutes tes influences, tes envies… ?
Oui, c’est ça ! C’est vraiment, artistiquement, un album où j’ai réuni toutes mes influences, comme Radiohead, et surtout, j’ai essayé d’être moi-même. C’est un album qui me rassemble vraiment !
Le mot de la fin ?
J’aimerais bien que ce projet ait une vie longue en live. J’ai l’impression que ce projet peut vraiment toucher les gens.
Quel disque donnerais-tu à un enfant pour l’emmener vers la musique ?
Le disque qui m’a beaucoup touché, c’est Mustt Mustt (Real World Gold) de Nusrat Fateh Ali Khan. C’est un disque de world music, mais qui fait bien le pont entre l’Orient et l’Occident. Sinon, mon fils aimait beaucoup Space Oddity de Bowie. Pour moi, si je conseille un disque, c’est plus pour ouvrir une fenêtre sur le monde !
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