Arno Boytel, le musicien qui réveille le psychédélisme

lundi 12 janvier 2026, par Franco Onweb

Musicien discret mais omniprésent sur la scène parisienne, Arno Boytel est un personnage passionnant. Cela fait plus de dix ans qu’il arpente les scènes avec sa folk psychédélique, très originale. Ce fou de musique a produit plusieurs albums particulièrement jouissifs, qui rendent hommage à cette scène de la deuxième moitié des années 1960, extrêmement créative.

L’année 2026 verra Arno Boytel sur scène, avec une première date au Chinois à Montreuil, le 22 janvier. Pour en savoir plus, je lui ai envoyé quelques questions. La suite est juste après.

Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Arno Boytel, je suis né en région parisienne au tout début des années 80.

Arno Boytel en Mai 2025
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Comment la musique est-elle entrée dans ta vie ?

Mon père était guitariste à la fin des années 60 et dans les années 70, dans un groupe de re-prises dans le nord de la France. Je me souviens qu’étant très jeune, je passais toujours devant deux énormes posters que mon père avait cloués à la porte de sa chambre, dans la maison de ma grand-mère. Un jour, je me suis dit : « Bon, je vais demander une fois pour toutes à mon père qui sont ces deux personnes qui jouent de la guitare sur ces posters », car déjà, j’aimais bien leur look et j’avais envie de m’y intéresser. Les deux posters en question représentaient Alvin Lee, le chanteur et guitariste de Ten Years After, et Rory Gallagher. Ces posters étaient issus de revues Best et Extra du début des années 70. Par la suite, je les ai embarqués chez moi et je les ai encadrés. Je les ai toujours.

Mon père a alors sorti son électrophone Teppaz et m’a fait écouter Deep Purple in Rock, The Dark Side of the Moon de Pink Floyd et le premier album de Chicago Transit Authority. J’ai été scotché. Au fil des mois, j’ai cherché à écouter plein d’artistes de cette époque. J’ai aussi demandé à ma grande-tante une petite guitare d’étude sur laquelle, pendant des heures, j’ai essayé de retrouver les notes du morceau Buick McKane de T-Rex. C’est vraiment comme ça que tout a commencé. Ensuite, avec un copain du collège, on se voyait presque tous les week-ends et on enregistrait nos chansons sur des cassettes vierges, à l’aide de radios-cassettes et de magnétophones.

Quels sont les artistes qui t’ont marqué ?

Hormis les groupes que je viens de citer, j’ai vraiment été marqué par Traffic, le groupe de Steve Winwood, John Mayall et le blues boom anglais de cette époque, comme Peter Green’s Fleetwood Mac, Chicken Shack, Savoy Brown, Cream, Groundhogs… Puis il y a eu cette révélation pour moi : Captured Live de Johnny Winter, que j’ai écouté en boucle. Beaucoup d’autres découvertes ont suivi, jusqu’aux années 80 et 90, avec le grunge, le post-punk et tout ce qui en découle. J’ai eu un coup de cœur pour Fugazi et leur label de post-hardcore, Dis-chord Records. Dans les années 2000 et jusqu’à aujourd’hui, il y a beaucoup de choses intéres-santes qui me plaisent vraiment, comme les artistes du label Drag City, que j’adore.

Quel a été ton parcours musical ?

J’ai commencé à prendre des cours de percussions et de guitare vers 14 ou 15 ans. À 18 ans, mon père, ma grand-mère et ma grand-tante ont économisé pour me payer des cours de guitare et de basse dans une école privée de musique à Paris. J’y ai fait le maximum pour rencontrer d’autres musiciens de mon âge et former un groupe. Début 2000, j’avais quatre groupes en même temps : des groupes pour jouer dans les bars avec des chanteuses de soul, un groupe de funk fusion, et mon projet le plus cher à mon cœur, inspiré par MC5 et les Stooges. Ça a duré sept ans avec eux, sous le nom de Dentelles Nerveuses. On a fait beaucoup de dates, dont une première partie de Stuck in the Sound, d’Izia Higelin, et deux petites tournées dans des pubs à Manchester. Puis, on en a eu marre, et chacun est parti de son côté.

Comment décrirais-tu ta musique ?

On pourrait dire psychédélique noise folk. C’est vrai qu’à la base, je suis influencé par la folk psychédélique, comme Incredible String Band, Comus, Dr Strangely Strange ou encore Roy Harper, pour ne citer qu’eux… Mais il y a aussi mes influences blues boom/heavy blues et ga-rage, que j’essaie d’incorporer. Et puis un peu de cold wave, de noise, de post-rock, de dream pop et de shoegaze. Tous ces styles et mouvements rock me plaisent et me donnent assez d’imagination pour créer mes propres chansons. Hier encore, je suis allé chercher des pédales d’effets pour élargir et diversifier mon son, aussi bien en studio qu’en live. Par exemple, les pédales de chez Death By Audio, utilisées par Ty Segall et les membres de Thee Oh Sees et Black Angels, ou encore un bon vieux chorus pour une coloration plus cold wave et dream pop sur certains passages. Il ne faut pas hésiter à s’amuser avec tout ça. Donc, il y a un peu de tout, mais avec une base folk rock psyché.

En concert au musée d’art moderne de Paris
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Tu mènes de front deux projets : l’un sous ton nom et l’autre sous le nom Special Delive-rance. Pourquoi ce choix ?

Au départ, ça ne devait être que sous le nom de Special Deliverance, un one-man band avec des invités parfois sur les disques et surtout sur scène. Mon idée était de me cacher sous un nom de groupe, un peu à la manière de Six Organs of Admittance, Flying Saucer Attack ou Grouper. Le nom m’était venu d’un roman de science-fiction de Clifford Simak, car je suis un grand amateur de l’âge d’or de la SF et du fantastique en littérature et en bandes dessinées (K. Dick, Asimov, Silverberg, et les comics Eerie/Creepy des années 60). Après deux albums sor-tis sur Internet et en CD, je me suis rendu compte qu’il était extrêmement compliqué de me trouver, car il existait des groupes religieux américains utilisant ce nom. J’ai donc modifié le nom en Arno Boytel’s Special Deliverance, puis simplement en mon nom.

Combien de disques as-tu sortis à ce jour ?

Il y a un petit EP de 4 titres de post-rock expérimental sous le nom Arno Boytel and Space Nomads (les prémices, en 2012), puis A Garden Out of Time, Deep & Exalted et The Mystic Dance sous le nom Special Deliverance, et enfin Dream Trip Machine et le dernier, The Oracle, sous mon nom. Entre tout ça, il y a eu quelques autres EP et démos disponibles uni-quement sur Bandcamp.

Écris-tu toi-même toutes les musiques et tous les textes ?

Oui, à part un tout nouveau titre dont le texte a été écrit par un ami, et un autre texte, un poème de William Yeats que j’ai mis en musique. J’aime aussi incorporer dans mes textes quelques phrases de poètes romantiques anglais comme William Blake ou John Keats.

As-tu beaucoup joué en concert ?

Avec mon groupe Dentelles Nerveuses, on avait fait un peu plus de 300 dates en six ans, de Manchester à Montpellier, en passant par Lille et Paris, bien sûr. Avant ça, j’avais fait quelques dates dans des bars, des festivals et des tremplins rock médiocres. Avec mon projet actuel, il y a eu des concerts plutôt sympas, mais il y a eu une cassure au moment du Covid. C’est à cette époque que je me suis dit que j’allais arrêter complètement les concerts et plutôt expérimenter sur les albums. Puis, en 2023, on m’a demandé si je voulais faire un concert. J’ai dit oui, et me voilà de nouveau sur scène depuis. Ça m’avait bien manqué.

Quels sont tes concerts les plus marquants ?

En 2015, il y a eu un enchaînement de très bons concerts : en tête d’affiche à l’Internationale à Paris, puis au Klub en première partie du groupe de psyché anglais Mugstar, et quelques jours plus tard au Glazart avec Aqua Nebula Oscillator. J’ai beaucoup aimé l’accueil de la péniche El Alamein, où j’ai joué deux ou trois fois. Mes derniers concerts sont aussi marquants, car de bonne qualité au niveau de l’accueil et des prestations, comme au bar Chair de poule et le showcase chez Balades Sonores pour la sortie de mon dernier disque.

Tu es multi-instrumentiste : as-tu des musiciens qui t’accompagnent sur scène ?

Souvent, oui. J’aime bien changer de line-up, de configuration, de setlist et de pédales d’effets selon le concert. Ça évite de tomber dans la routine. En 2015, nous étions cinq musiciens : un batteur, un bassiste, un flûtiste/claviériste, une choriste et poétesse, et moi-même. Il y a aussi eu un autre line-up où j’étais accompagné d’un joueur de tablas et d’une flûte traversière, puis une formation avec mon cousin à la guitare, un batteur, et moi au chant et à la basse. Derniè-rement, j’ai joué seul avec mes harmonicas et ma guitare électroacoustique 12 cordes, ou ac-compagné du batteur/percussionniste qui jouait avec moi en 2015. Il est très probable que le line-up change encore plus tard, et il est plus que certain que je ressortirai la guitare électrique selon l’envie.

En concert au Klub à Paris en décembre 2025 avec le percussionniste Gwilherm Hue
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Ton dernier disque date de 2024. Comment le définirais-tu ?

Mon dernier disque a un côté plus folk que les précédents. Par exemple, Dream Trip Machine était plus influencé par le space rock et le krautrock. La pochette de l’album est signée Antoine Picoche, avec qui nous faisons une collaboration de BD. Lui dessine, et moi, je crée les per-sonnages, les histoires et les dialogues. Nous sommes influencés par la BD franco-belge psy-chédélique, comme Druillet, Moebius, et personnellement, l’éditeur Éric Losfeld (Saga de Xam, Barbarella, Pravda, etc.). Pour revenir au dernier album, il est plus folk que les précé-dents, le chant y est plus mis en valeur, et j’utilise des effets et des instruments que je n’utilisais pas auparavant, comme l’Irish whistle, la mandoline et le mellotron.

En prépares-tu un nouveau ?

J’ai pas mal de riffs de guitare de côté. J’ai quelques titres en préparation et d’autres prêts, mixés et masterisés. Je prends mon temps, mais oui, je reste actif toute l’année.

Quels sont tes disques de chevet ?

En ce moment, j’ai un peu un revival des années 80 et 90 : Treasure des Cocteau Twins, tous les Dead Can Dance et Fugazi, Fire of Love du Gun Club, les albums de Sonic Youth et Blonde Redhead. J’écoute toujours autant les albums de Jim O’Rourke chez Drag City et Bill Callahan/Smog. Et sinon, parmi les classiques, il y a toujours Beggars Banquet des Stones, Blues from Laurel Canyon de John Mayall, Songs of Love and Hate de Leonard Cohen, S.F. Sorrow et Parachute des Pretty Things, Twink et les Pink Fairies, mais aussi tout Country Joe & The Fish et les premiers Black Sabbath. J’oubliais, Talking Heads et les premiers Siouxsie and the Banshees, que j’apprécie vraiment.

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Ta musique est parfois décrite comme un mélange de pop rock avec des influences comme The Byrds ou d’autres groupes de la fin des années 60. Es-tu d’accord avec cette analyse, et ces groupes ont-ils une influence sur toi ?

Ah, The Byrds ! C’est une sacrée référence. Je suis complètement d’accord avec ça. Pour la petite histoire, je me suis acheté une guitare 12 cordes justement à cause de Roger McGuinn (et de Robbie Basho). Il a un son que j’adore. Oui, la période fin 60/début 70 est ma période préférée, autant au Royaume-Uni, aux États-Unis qu’en Allemagne pour le krautrock.

De quoi parlent tes textes ?

Ça dépend… Ça peut partir d’un rêve que je fais, d’un truc surréaliste ou d’une sorte d’analyse de romans que je lis. J’ai récemment lu le recueil de nouvelles Simulacres de Philip K. Dick, et j’en ai fait une chanson intitulée Simulacras. Pareil pour les nouvelles de Lovecraft ou Les Ailes de la nuit de Robert Silverberg, pour ne citer qu’eux. Parfois, je m’inspire aussi de Tolkien, des poètes romantiques anglais, des contes et légendes celtes, de philosophie zen et de la Beat Generation (Brautigan…). Tous ces éléments font partie de ma vie. Et parfois, je préfère aussi faire de l’instrumental.

Pourquoi chantes-tu en anglais ?

C’est la grande question… J’ai bel et bien essayé, vers 2009, de chanter en français. J’avais formé un groupe qui s’appelait Arno Boytel et les Voyageurs. Le problème, c’est que mes in-fluences étaient trop visibles. On me disait toujours : « On dirait du Bashung. » C’est vrai que c’est un artiste qui a énormément compté pour moi, comme Higelin et Téléphone, d’ailleurs. Mais je trouve compliqué de chanter en français sans être qualifié de « chanson française ». Ou alors, il faut faire des choses comme Magma, Ange ou Catherine Ribeiro + Alpes.

Tu as signé avec des labels allemands. Comment s’est faite cette connexion, et est-ce im-portant pour toi de signer en Allemagne ?

J’ai commencé par signer en 2019 avec le label Nasoni Records. Vers 2015, je me suis dit que ça pourrait faire avancer mon projet de signer sur un label spécialisé dans le rock. J’avais déjà eu cette idée au début des années 2000 avec un de mes premiers groupes, en tant que bassiste. À l’époque, j’avais appelé au téléphone plein de petits labels indépendants parisiens pour leur proposer des rendez-vous et leur donner une démo. Évidemment, ça n’a pas du tout fonction-né. J’avais tout juste 18 ans, j’étais un gamin qui pensait que c’était facile de décrocher des contrats avec des labels.

En 2016, à l’époque de mon album The Mystic Dance, j’ai eu l’idée d’aller fouiner dans les CD de rock psychédélique/stoner chez Gibert Joseph, et j’ai noté tous les noms de labels à l’arrière des disques. Il s’avérait que la plupart des labels étaient américains, allemands et un peu italiens. En rentrant chez moi, j’ai fait des recherches sur Discogs, etc., pour voir comment sonnaient tel ou tel groupe. Si c’était un peu dans mon style, j’envoyais un mail directement au label avec mon lien Bandcamp et ma chaîne YouTube. J’ai eu quelques réponses, toutes néga-tives.

Je trouvais le label Nasoni très intéressant, car il signait des groupes pas uniquement alle-mands, mais aussi américains, anglais, espagnols, italiens, russes, australiens, etc. Il n’y avait eu qu’un seul groupe français qui avait signé un album quelques années auparavant. J’ai persévé-ré, et trois ans plus tard, en les relançant, ils m’ont proposé de faire une réédition vinyle de The Mystic Dance et de produire le suivant, Dream Trip Machine. Ils étaient tellement enthou-siastes qu’ils m’ont même proposé d’inclure un poster 3D avec des lunettes 3D en insert du vinyle. Je me suis rendu compte qu’entre la première fois où je les avais contactés et le moment où ils m’ont proposé de me signer, le directeur du label avait changé.

Aujourd’hui, le label a malheureusement cessé de produire des albums, à la suite du décès du fondateur et après 30 ans d’existence. Je me suis donc remis en recherche d’un nouveau label, et c’est à nouveau d’Allemagne que j’ai eu une réponse positive. Le label où je suis actuelle-ment s’appelle Clostridium Records, et je remercie Andy, le patron, de me donner ma chance.

En Allemagne, c’est un peu comme aux États-Unis et au Royaume-Uni : il y a une vraie cul-ture rock que nous, en France, n’avons pas. Il ne faut pas oublier tous ces artistes et groupes de krautrock et de kosmische musik, comme Popol Vuh, Faust, Amon Düül II, Ash Ra Tempel, Guru Guru, Conrad Schnitzler et Tangerine Dream. Ce sont des choses que j’écoute souvent sur ma platine vinyle. Je reprends d’ailleurs Radioactivity de Kraftwerk sur scène, façon folk psychédélique.

En Show Case aux Balades Sonores en 2024
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As-tu des concerts prévus prochainement ?

Il y aura une date au Chinois le 22 janvier et le 20 février à la Pointe Lafayette. D’autres sui-vront, et je recherche encore des dates. J’avais aussi rencontré Astro, le guitariste chanteur de Technicolor Noir, en me promenant chez les disquaires parisiens il y a plusieurs mois. À la fin de mon showcase chez Balades Sonores, il m’a proposé « d’unir nos forces » pour proposer aux salles de concerts des co-plateaux sur le thème du rock psychédélique. L’idée m’a tout de suite plu, et nous avons débuté ce projet récemment au Klub avec le groupe Veenus.

Quels sont tes projets à venir ?

L’année 2026 sera en partie dédiée aux concerts, à m’amuser et à jouer sur scène. Je prends mon temps, mais il y aura peut-être un album en format K7, en vinyle, ou les deux. Je pense aussi mettre en ligne sur Bandcamp de nouveaux titres inédits, en format 4 ou 5 titres par exemple. Il y a également le projet d’une collaboration avec un percussionniste pour une per-formance post-rock expérimentale, à l’occasion d’une exposition sur Brion Gysin et William Burroughs au musée d’art moderne de Paris, où je travaille en dehors de la musique. Mais rien n’est encore certain à l’heure actuelle.

https://arnoboytel.bandcamp.com/album/theoracle-from-the-windy-road-and-his-colored-dimension
https://www.facebook.com/arno.boytel

En concert le 22 janvier 2026 au Chinois, avec Fabrika et Technicolor Noire, 6 place du Marché à Montreuil

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