Pierre Chaissac : de la Charente-Maritime aux Impossible Songs ou le rock Diy et sans concession d’un amoureux des chansons.

lundi 9 février 2026, par Franco Onweb

Entre les accords saturés de ses débuts heavy metal et les mélodies pop léchées de ses derniers albums, Pierre Chaissac incarne une trajectoire musicale aussi libre que méconnue. Originaire de Charente-Maritime, ce songwriter aux influences éclectiques — des Dogs à Bob Mould, en passant par Kid Pharaon — a traversé les scènes punk, hardcore et DIY sans jamais se laisser enfermer dans un style. Aujourd’hui, avec les deux volumes d’Impossible Songs, enregistrés presque en solitaire dans son salon, il signe un double hommage à la chanson pure, loin des dogmes et des modes.

Rencontre avec un musicien qui, à 60 ans, assume ses contradictions : un amour inconditionnel pour les mélodies intemporelles, une allergie aux nostalgies stériles du rock, et une obsession pour l’authenticité — même si cela signifie bricoler ses disques entre autoproduction et budgets serrés. « Je ne suis ni un rockeur, ni un poppeux, je suis juste un type qui aime les chansons », résume-t-il. Et c’est bien là que réside toute sa force.

Peux-tu te présenter ?

Pierre Chaissac, auteur, compositeur, interprète. Je fais de la musique et je suis originaire de Charente-Maritime.

Pierre Chaissac
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Tu as commencé comment ?

Oh là là, mon premier groupe, c’était du heavy metal, comme on disait à l’époque, vers 1982-1984. On s’est retrouvés entre potes à essayer de jouer trois accords de guitare. On était passionnés par les virtuoses, ceux qui jouaient vite… Avant le heavy, j’écoutais les Dogs, Little Bob Story, les Buzzcocks, et je regardais beaucoup Chorus, l’émission d’Antoine de Caunes, où j’ai découvert les Ruts, Rory Gallagher… Je la regardais tous les dimanches matin, et ce n’était pas facile, parce que mon père voulait regarder Téléfoot.

Quand est-ce que tu reviens au rock ?

Assez tard, en fait, j’étais à la fac ! Là-bas, j’ai rencontré des musiciens, comme Jean-Yves Berthelot, qui jouait dans PHAZ 3, ou encore Patrick Treguer des Voyoux… C’étaient des gens qui avaient une vraie vision, une ouverture d’esprit. On n’était pas coincés dans le rock alternatif français de l’époque, qui pouvait être vraiment pitoyable.

C’est quoi ton premier groupe « sérieux » ?

Il y a eu les Bâtards, un groupe de punk rock avec lequel j’ai fait mes premiers enregistrements. Ce n’était pas formidable, mais ça se tenait, disons. Ensuite, le premier groupe vraiment sérieux, c’était D.I.T., avec lequel on a sorti un album chez Vicious Circle en 1994. C’est là que les choses ont pris un tournant. On avait déjà pas mal enregistré, on était présents sur plusieurs compilations… C’était l’époque des Drive Blind, des débuts des Burning Heads, des TV Killers…

C’est là que tu rentres dans le système ?

Le système ? Hi, hi… En fait, c’est grâce aux Thugs ! Avec notre première démo, on se retrouve sur la compilation Enragez-vous chez Black & Noir, aux côtés de Zn Guérilla, des Thugs et de Noir Désir, qui avait mis un inédit. À partir de là, on devait assurer la première partie des Thugs à La Rochelle, mais leur matériel n’est pas arrivé (rires). On leur a proposé de jouer sur le nôtre. Ils ont refusé, et on est montés sur scène à leur place en se disant qu’on allait se faire jeter. Mais non, on a mis la salle en l’air, et c’était super. Éric (Sourice, chanteur des Thugs, NDLR) est venu dans les loges et nous a demandé une démo. Quelques mois plus tard, on était sur la compilation.

Et ensuite ?

On a joué cinq ans ensemble. On a fait cet album chez Vicious Circle, dont je suis toujours content. C’était mon premier vrai disque, et j’ai une tendresse particulière pour lui. On avait passé quinze jours en studio à Pôle Nord avec Fred Norguet.

Après, tu vas faire des groupes, mais tu vas surtout être ce qu’on appelle un « acteur de la scène » ?

Je ne sais pas ! Qu’est-ce que tu entends par « la scène » ? J’ai toujours eu des doutes sur la grande fraternité du rock’n’roll. Juste après, j’ai eu un groupe qui s’appelait PUDGY, un groupe qui a connu plusieurs vies, avec plusieurs partenaires. Je n’ai jamais tenu six mois avec les mêmes musiciens, sauf avec le violoniste. On a joué avec les Saints, Chris Bailey en solo, Perry Blake, Candy Kane et plein d’autres.

Visuel de Impossible Songs Volume 2
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Tu as organisé des concerts, tu as connu des labels…

Je n’ai pas connu de labels, j’ai surtout cherché à en trouver (rires). Maintenant, j’ai une association pour sortir mes disques. J’aimerais bien en sortir d’autres, mais c’est un problème économique. J’ai souvent été en autoproduction et c’est toujours le cas.

Tu as commencé avec une scène très rock, assez dure, pour arriver à une musique plus « léchée ».

Ça a toujours été mon truc, je me suis beaucoup cherché musicalement. J’ai même fait du hardcore. C’était l’époque ! Mais même à cette période, j’écoutais Kid Pharaon, qui m’a ouvert à des groupes comme REM ou Jonathan Richman. J’ai fait, il y a peu de temps, une reprise de Kid Pharaon avec une jeune chanteuse. Je voulais son avis et son feu vert de la part de Thierry [Kid Pharaon, NDLR]. Il me l’a donné, mais en me disant : « Je n’en ai plus rien à foutre » (rires). Alors s’il vous plaît, foutez-lui la paix avec Kid Pharaon ! Il est complètement en dehors de la musique. Mais écoutez-le tant que possible…

Ce seraient quoi tes influences ?

Je t’avais prévu le coup (rires), j’en ai plus de 150 (rires). Bon, allez, sur mes 25 dernières années, en premier, il y a You Am I, Tim Rogers, qui fait des choses différentes tout le temps. Il est le chanteur des Hard-Ons en ce moment. J’adore aussi Bob Mould, Mega City Four, un groupe capable de faire du bruit en faisant de la jolie musique, et une palanquée de jeunes femmes aujourd’hui comme Jen Cloher, Boygenius, Lizzo aussi…

On peut te comparer à Bob Mould, qui, comme toi, a commencé en faisant du hardcore avec Hüsker Dü et a ensuite fait des trucs plus pop avec Sugar ou en solo ?

Pas d’accord, c’est un mec qui sait encore faire du bruit. Guided by Voices est aussi un groupe important pour moi. Robert Pollard, leur chanteur, est un modèle. Quand je l’ai découvert, lui et son groupe, j’ai halluciné ! Les premiers albums sont faits sur des 4 pistes avec un son horrible, mais les chansons sont juste top. Je ne suis ni un rockeur, ni un poppeux, je ne sais pas ce que je suis, mais je sais que ce que j’aime, ce sont les chansons. Peu importe qu’elles soient réalisées dans un gros studio pendant trois semaines ou en deux heures sur un 4 pistes, elles ont toutes la même valeur pour moi.

Tu es donc plus influencé par les Américains que par les Anglais ?

Oui et non, pour moi, Paul McCartney est un dieu ! Après…

Tu aimes quand même des groupes qui font de belles mélodies et qui sont dans le DIY. Un peu comme toi, ils font de belles mélodies sans pour autant sortir les côtés grandiloquents avec un orchestre ?

Si je pouvais avoir un orchestre symphonique, ce serait bien, et j’en ferais plein, des chansons. Ou pas…

Quand deviens-tu Pierre Chaissac ?

J’ai décidé de faire de la musique sous mon nom quand j’ai eu trop de frustrations et que j’ai eu un peu de matériel à la maison, dont j’ai appris à me servir. J’ai travaillé. Sur les deux volumes d’Impossible Songs, le titre vient du fait que je ne savais pas avec qui les faire. Le matériel m’a permis de réaliser ces morceaux. J’avais beaucoup de chansons en démos, mais pas terminées. Avec le temps et du travail, j’ai réussi à faire la musique que je voulais. Si tu prends les deux volumes, il y a 50 % des titres que j’avais dans mon ordinateur, mais que je n’arrivais pas à finir.

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On va parler de ces deux volumes. Pourquoi avoir fait deux albums et pas un double ? Je précise que les deux volumes ne sont pas sortis en même temps.

Tu es fou (rires) ? Déjà, vendre un disque, c’est compliqué, alors un double… C’est invendable, un double album. Pour faire le volume 2, je me suis décidé trois semaines avant la sortie du premier. Je me suis dit : « On finit les titres et on essaie de sortir ça en 2025. » Ça a été un vrai défi, parce que j’ai tout fait tout seul.

Tu as joué de tous les instruments tout seul dans ton salon ?

Oui, et j’ai aussi programmé.

Tu avais quoi en tête en faisant ces disques ?

C’étaient des chansons que j’avais en stock. La moitié, je les avais en stock et je n’arrivais pas à les placer dans mes groupes, dont Sacha, une chanteuse incroyable avec qui je travaille. Je me suis dit : « C’est à moi, ça. » Il fallait que ça sorte.

Tu as une force : la mélodie ! Toutes tes chansons peuvent se jouer à la guitare sèche, et ça, c’est top. Ensuite, c’est de la pop, mais de la pop américaine, et puis tu pars dans certains styles comme la country. J’ai l’impression que tu es parti d’une ligne mélodique et que tu as construit les morceaux autour.

Je ne sais pas, la plupart des chansons sont « naturelles ». Je ne réfléchis pas trop, et ça marche comme ça. En revanche, j’essaye beaucoup de trucs et je travaille vraiment les enregistrements. Ça fait un peu con de dire ça, mais j’aime vraiment plein de musiques qui n’ont rien à voir avec mon travail.

Sur tes disques, il y a de la pop, du rock, de la country… et tout se passe de manière naturelle : on n’a pas l’impression que tu es parti sur un morceau en te disant « je vais faire comme ça ».

C’est exactement ça, je laisse leur vie aux morceaux. Je me sers de l’électronique pour mes morceaux. Ce sont d’abord les chansons, et ça, c’est le principal. Tu peux faire tous les styles, mais une bonne chanson reste une bonne chanson.

Pierre Chaissac en concert
Crédit : Sylvia Vasseur

Je suis d’accord, mais on peut vite se retrouver avec des arrangements qui desservent le titre, et ce n’est pas ton cas !

Je m’en fiche, les arrangements des années 70 peuvent être énormes comme ceux qui sont contemporains. Je me sers de la technologie pour servir au mieux, avec les arrangements les plus appropriés.

Tu as une collection de chansons qui tiennent par tes arrangements, qui peuvent être pop, rock ou autre… C’est 30 ans d’amour musical !

En fait, je ne m’interdis rien ! Pourquoi s’interdire des choses ? C’est là où j’ai un problème avec « la grande famille » du rock’n’roll : ils sont chiants, mais alors chiants !!! Arrêtez de pleurer sur le cadavre de Johnny Thunders ou des Ramones, évoluez ! Il y a des groupes comme Wet Leg qui sont incroyables. Écoutez la musique d’aujourd’hui ! Il y a des gens comme Jason Falkner qui me passionnent.

Donc, ton truc, ce sont les songwriters ?

Comme j’adore les chansons, eh bien oui, j’adore ce genre de types ! Le pire musicien au monde, c’est Daniel Johnston, et c’est le meilleur en écriture. L’album solo posthume de Chris Bailey, des Saints, est aussi incroyable.

Pourquoi tu as appelé ces deux disques Impossible Songs ?

Tout simplement parce que je ne peux pas les jouer sur scène, car je n’ai pas les gens pour le faire avec moi.

Tu pourrais le faire avec une guitare et des bandes ?

J’y pense actuellement, peut-être avec un autre collègue. Faire des concerts solos acoustiques, je l’ai fait pendant 15 ans, il faut trouver une autre formule. Ça peut être de l’électro, mais franchement, sinon, le disque est impossible à jouer sans six ou sept personnes… Donc c’est impossible, surtout économiquement. En plus, je ne connais personne autour de moi, dans ma région, qui pourrait le faire. Je préfère que les gens l’écoutent plutôt que de voir un truc bancal.

Tu as tout fait tout seul, sauf les pochettes, qui sont superbes !

(Rires) C’est la première fois que je suis vraiment content de mes pochettes. C’est un vieux copain, Franck Lotte, qui a pris la main. Il a tout compris en un quart d’heure, avec ce côté « Blue Note ». Il m’a envoyé les projets, et j’ai adoré. Son travail est exceptionnel, vu le budget que j’avais. Pas de budget, en fait…

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Tu as de bons retours sur les albums ?

J’en ai eu assez peu, du fait que je produis tout et que je fais tout seul, y compris la promo. Comme je ne sors pas les albums en vinyle, j’ai peu de presse, pourtant un CD ne coûte pas très cher à produire. On peut continuer à vendre du physique à peu de frais, et j’ai l’impression que les gens le prennent mal quand tu ne fais pas de vinyle. Moi, je vends mon disque 12 euros, port compris, ce n’est pas cher, et ça me permet au moins d’amortir les frais. J’ai du mal avec le discours sur la qualité du vinyle : c’est pour les nantis maintenant. On est loin du punk et de l’alternatif, du côté abordable. Le vinyle, c’est pour les hipsters barbus avec du pognon, pas pour les fauchés. Encore moins quand tu habites loin des centres urbains. C’est mon cas.

C’est quoi tes projets ?

Survivre ! Je n’ai plus l’intermittence depuis mi-novembre. Musicalement, je continue entre projet électro et pop un peu lo-fi… avec toujours l’envie de repartir vers du rock sombre et prenant. Ça se fait avec des gens, ça… Les chansons viennent et arrivent… Toujours plein d’idées… en espérant qu’il me reste le temps de les réaliser.

Le mot de la fin !

Je vais continuer à faire des chansons. Je n’ai pas d’autres envies ni ambitions, juste faire des disques, virtuels ou pas, des chansons. Je suis vraiment heureux quand je compose et que je joue. Je ne vois pas quoi dire de plus. Je vais avoir 60 ans cette année. Beaucoup considèrent que c’est déjà trop de continuer ces conneries à cet âge-là. Ça me tient en vie. C’est déjà pas mal.

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