Pourquoi écrire ce livre maintenant ?
Je voulais mettre quelque chose sur la table, raconter ce que j’avais vécu avant la marchandisation à outrance de la musique. Mon ami John Sinclair (activiste américain et manager du MC5, NDLR) disait qu’il fallait laisser une trace de ces époques, sinon tout allait disparaitre.
Vers le troisième tiers de ton livre, tu consacres un chapitre à INXS, un des groupes qui précipite la musique vers le business dans les années 80 ?
Je l’explique dans mon introduction : les années 80 ont marqué un tournant. On est passé de l’ère du produit à celle du packaging. Les transgressions, la « contre-culture » se sont vues peu à peu institutionnalisées, au détriment peut être du sens initial. INXS, qui étaient des gens fort sympathiques, représentent parfaitement ces années 80, pop, léchées, lisses, scénarisées par MTV et les grands medias.
En lisant ton livre, on voit qu’à la fin des 70’s tu regardais bien plus vers New York que vers Londres.
Oui, New York était une ville « arty ». Le mouvement punk New Yorkais, sous influence Warhol/Burroughs, était une ville au confluent de la « contre-culture » : peinture, cinéma, musique, littérature… C’était un monde artistique en perpétuelle réinvention. Le punk est né là-bas avec Patti Smith, the Heartbreakers, Television etc… À Londres, les groupes phares comme Clash ou Sex Pistols avaient adopté une posture plus politique.
Mais le punk n’est-il pas le début de la fin du rock en tant que musique transgressive ?
« Transgressive » parce que cette musique évoque un sentiment de liberté. Un peu trop peut-être pour être durablement « institutionnalisée ». Le rock reste pour une bonne part, une musique de renégats. La liberté en art est plus rare qu’on pourrait le croire. Ce sont les médias, puis les réseaux sociaux qui ont mis l’authenticité en danger, qui ont rabaissé les expressions les plus libres au rang de produits de consommation interchangeables.
Dans ton livre, ce que tu recherches, ce sont des personnages comme Johnny Thunders ou les Cramps, que tu as rencontrés ?
Je ne les ai pas spécialement cherchés. J’ai simplement passé des moments mémorables avec eux. Les noms que tu as cités sont ceux d’artistes de très haute intensité.
Dans ton livre, tu parles de deux Français : Gainsbourg et Véronique Sanson. C’est étrange parmi les autres personnalités. Pourquoi les avoir inclus ?
Ca m’a permis de m’expliquer un peu sur la situation de la musique en France. Gainsbourg était une des exceptions dans ce tableau. Véronique Sanson est une personnalité entière qui est restée fascinée par le monde du rock. On a passé une soirée particulière ensemble.
Tu as été à la fois rock-critique et musicien. Il y avait quelques autres critiques, comme Eudeline, qui faisaient comme toi. Le rock-critique a été très important dans les années 80. N’es-tu pas déçu de voir que cette fonction a presque disparu, et que presque tout le monde se fiche aujourd’hui de la critique rock ?
Si c’est « presque » , ça laisse encore un peu de marge. De très bons cinéastes ont d’abord été critiques de cinéma, pareil en littérature, certains critiques littéraires ont rédigé de formidables textes…peut être que les « rock-critics » devraient s’essayer plus souvent à la composition rock, plutôt que de jouer les auxiliaires des plans media concoctés par les maisons de disques.
Surtout, vous étiez une génération de rock-critiques qui saviez très bien écrire. Beaucoup d’entre vous, comme Garnier, sont devenus écrivains.
Dans mon livre, je cite Patrick Eudeline, Yves Adrien et Philippe Garnier. Ils n’étaient pas que des journalistes. Ils avaient une approche artistique, littéraire. Pour moi, ce n’était pas suffisant d’être rock-critique, courir après le truc sans en faire partie. Tout sur invitation, tous frais payés. C’est un peu trop confortable pour être tout à fait honnête ! Le rock est une expression artistique plus brute que d’autres, pour être initié, il faut le vivre au jour le jour.
Tu penses que le fait d’être musicien t’a aidé pour ta « carrière » de rock-critique ?
Je n’ai pas eu de carrière de rock-critique. Je n’ai jamais envisagé les choses en termes de carrière. Ce qui m’a aidé, c’est vrai, c’est d’être au cœur du truc : faire des morceaux, les enregistrer, produire, monter sur scène, voyager… Quand tu es dedans, tu vis les choses pleinement, tu ne te contentes pas de prendre des notes.
On pouvait penser que toi, et certains autres, vous aviez Kerouac dans une poche et Hunter S. Thompson dans l’autre.
Ce sont deux références importantes. D’ailleurs Hunter S. Thompson est un héritier de Kerouac, du mouvement « Beat ». J’ai lu Kerouac ado, et ça m’a éveillé. Ça m’a ouvert des horizons. J’ai reçu un message de liberté, d’émancipation à travers la musique, l’aventure, l’écriture..
Il y a un moment dans ton livre où tu reprends espoir quand tu découvres ta « ville de cœur », La Nouvelle-Orléans, et là, tu te dis que ce n’est pas fini, qu’on peut encore faire des choses.
Je n’ai jamais perdu « espoir ». Et puis on peut toujours « faire des choses » où que l’on soit. Mais oui, New Orleans est une ville fascinante parce que régentée par la musique. Tout y est musique, la fête, la spiritualité, la mort. C’est la seule ville au monde peut être où la musique est reine.
Tu soulignes que là-bas, il y a un côté très roots : ce sont vraiment des musiciens. Il y a peu de DJ.
Il y a beaucoup d’excellents musiciens. La musique là bas, ce n’est pas que du « good time ». Et oui, les dee-jays n’existent pratiquement pas. Ils risquent de se faire rouler dans le goudron et les plumes. Les musiciens, leur mode de vie, de pensée, ce sont eux qui donnent le ton.
Tu racontes qu’il y a de moins en moins de fêtes vaudou. Tout ça est en train de partir ?
Peut-être. Je ne suis pas un spécialiste du vaudou. Mais en ce qui concerne les Mardi Gras Indians, ils se sont ouverts au public ces dernières années, et donc au tourisme, ce qui a tendance à banaliser le phénomène. Mais la musique ne cesse d’évoluer. Durant tout le 20e siècle, et jusqu’à aujourd’hui, La Nouvelle-Orléans aura été un vivier de créativité artistique.
Tu sors un nouveau disque, et comme sur tes précédents avec Jumbo Layer et Spirit of My My My, on y sent l’esprit de La Nouvelle-Orléans, avec un blues du bayou qui n’est pas un blues d’enfant sage.
« Pas sage » c’est surement vrai, mais je ne cherche pas à être blues. C’est toi qui comprends ça. Il n’y a pas de structures blues à proprement parler, je suis plutôt dans une sorte de rythm and blues re-interprété. Quant au bayou, c’est le territoire Cajun. Ils ont leur propre musique, très country, alors que mon disque lui est définitivement urbain.
Je voudrais qu’on parle de ton éditeur, Frémeaux.
C’est un éditeur important qui publie des livres intéressants dans de nombreux domaines. Il a écrit une très belle préface à mon livre.
Tu sors un nouvel album ?
« All Ways » vient de sortir sur les plateformes. Il y aura une version CD et possiblement vinyle, probablement avant l’été. Il sort sous mon nom : Gilles Riberolles. Il est édité chez Déviation Records, La distribution est assurée par PIAS.
Tu l’as fait où ?
Chez moi, à la maison. Jeff Boudreaux, un batteur de jazz américain qui vit à Paris et vient de La Nouvelle-Orléans, a joué sur la moitié des morceaux. C’est un maître de son instrument. Il y a des cuivres sur deux titres. Robbie Marshall, un autre Américain installé à Paris joue du sax ; ma fille Alice joue du trombone. Une New Yorkaise, Deborah Charles chante sur un des morceaux. Grégoire Garrigues a joué de la basse ici ou là, et Mickey Blow de l’harmonica sur le titre « All Ways ». Sinon j’ai fait les voix, les guitares et les claviers…
Tu as tout réalisé toi-même chez toi ?
Oui, j’ai fait les arrangements, les mixes, le mastering…
Comment le définirais-tu, ce disque ?
Je ne sais pas trop. Je dirais allumé, intemporel…
Pour moi, c’est un disque d’une grande honnêteté, celui d’un musicien qui sait faire de la musique et ne se cache pas.
J’écoute souvent FIP, et ils passent encore des morceaux de Casino Music, mon premier groupe, des titres qui ont 47 ans ! Ces morceaux ont presque un demi-siècle… donc j’espère que ma musique d’aujourd’hui sera encore écoutée en 2080 ! Sans trop y réfléchir, j’essaie de faire des choses qui puissent survivre au temps. Quand j’écoute de la musique un peu datée, je m’aperçois que certaines choses ont bien passé leur époque, et d’autres beaucoup moins. C’est un argument majeur pour moi. L’intemporalité.
C’est une musique qui semble plutôt définie géographiquement ?
Je ne me pose pas ce genre de questions. J’essaie juste de faire sonner. Je ne me vois pas faire de la « variété pop », donc à partir de là, il faut que la musique vibre et que j’en sois satisfait, c’est tout ce qui compte, quelle que soit la situation géographique.
Le musicien de Casino Music d’il y a 45 ans, qu’en penserait-il de ce disque ?
Je pense qu’il le trouverait à son gout. À l’époque, on aimait déjà beaucoup le son black. On l’avait intégré dans notre monde plastique.
Tu ne penses pas que tu es un peu unique dans ta catégorie, avec une vision romantique et le souvenir d’une époque où le rock était dangereux ?
Il y a une chose à comprendre : le rock est une expression artistique qui peut être de très haut niveau. Iggy Pop ou Bowie, à certaines époques, tenaient un rôle bien particulier. Ils émancipaient par l’art ! Le rock est un truc sérieux, pas juste défoulatoire.




