« La ballade de Serge K » ou la dignité retrouvée : rencontre avec Jean-François Jacq qui a redonné voix à un fantôme.

lundi 2 mars 2026, par Franco Onweb

Jean-François Jacq n’écrit pas des livres, il ressuscite des vies. Avec La Ballade de Serge K, il s’attaque à l’histoire vraie derrière la chanson culte de Charlélie Couture : celle de Serge Kos, ouvrier de Peugeot Sochaux, mort dans l’indifférence générale le 18 février 1981. Mais au-delà de l’enquête, c’est un manifeste pour la dignité des invisibles, un cri contre l’oubli. Rencontre avec un auteur qui refuse de tourner la page.

Ce qui suit, c’est bien plus qu’une interview. C’est la conversation de deux vieux amis sur un livre qui parle de nous tous : de nos luttes, de nos colères, et de cette question qui hante, et qui devrait tous nous hanter : comment en arrive-t-on à mourir seul, dans un hangar, non loin de l’usine, parce qu’on a osé dire non ?

Il s’agit de ton huitième livre, « La Ballade de Serge K ». Comment t’est venue l’idée ? Étais-tu fan de la chanson ?

Ça faisait longtemps que j’appréciais cette chanson, parce qu’elle me parlait de par mon vécu. Il y a une dizaine d’années, j’ai découvert qu’elle s’inspirait d’une histoire vraie, celle de Serge Kos, mort dans des conditions effroyables. En fouillant sur le net, je me suis rendu compte qu’il n’existait presque rien sur lui, à part un article d’Actuel signé Frédéric Joignot, qui s’était rendu à Sochaux, là où Serge est décédé, quelques semaines plus tard. À cette lecture, j’ai trouvé la situation inacceptable : Serge était comme un fantôme. On ne pouvait pas réduire son histoire à cela. Qui était-il ? Que s’était-il passé ? J’ai tenté – et je crois y être parvenu – de lui redonner d’abord une voix, puis sa dignité.

Jean-François Jacq avec «  Poèmes rock  »
Crédit : Laurent Methot, L’Estran.

Tout part donc de la chanson de Charlélie Couture ?

Oui. L’album est sorti en octobre 1981, tandis que l’article d’Actuel datait d’avril de la même année.

Beaucoup écrivent des livres sur des chansons, mais plutôt que de décrire une époque, le tien raconte d’abord une région et les méthodes d’une entreprise, Peugeot, particulièrement sombres.

C’est vrai. Et si j’avais creusé davantage, j’aurais probablement découvert des choses encore plus terribles… Mon objectif était de raconter l’histoire de Serge, mais aussi de replacer le contexte et le fonctionnement de Peugeot, une entreprise dont l’emprise sur la ville et la région était écrasante. Par exemple, si tu ne te rendais pas aux matchs de foot de Sochaux – l’équipe appartenait à Peugeot –, tu n’avais aucune chance d’avancement. Là, on touche à la vie privée des gens.

C’est pire que ça : Peugeot recrutait des gens dans toute la France en leur promettant une vie de rêve, avec de jolies maisons et plein d’opportunités. Finalement, ils se retrouvaient dans des chambres d’hôtel sordides appartenant à Peugeot, mangeaient dans des restaurants Peugeot, faisaient leurs courses dans des magasins Peugeot… Ils vivaient Peugeot.

… et respirait Peugeot en permanence. Une emprise totale, oui.

Le vrai responsable de la mort de Serge Kos, n’est-ce pas le système Peugeot ?

Oui, absolument. Mais la responsabilité est collective : échec du système social, échec du système syndical qui n’a rien vu, échec d’une entreprise.
C’est un système foncièrement inhumain.

Serge Kos, c’est un fils de prolétaire.

Oui, issu d’une famille très respectueuse, très aimante, son père était mineur de fond en Lorraine.

Après l’armée, il arrive chez Peugeot, et là, c’est sombre.

Il y entre en 1979, à une époque où l’entreprise embauche massivement. Il y avait 42 000 employés chez Peugeot. Avec les trois-huit, 14 000 personnes pointaient à chaque changement d’équipe. Imaginez la machine… C’était un système capable de broyer les hommes. Serge a été affecté à l’atelier le plus dur, l’emboutissage.

On a l’impression qu’à l’usine ou à Sochaux, il était invisible.

Comme beaucoup d’autres. Les relations sociales étaient quasi impossibles : un quart d’heure de pause, l’interdiction de recevoir qui que ce soit dans sa chambre d’hôtel – surtout des femmes –, pas le droit d’écouter de la musique, de faire du bruit, la liste est longue… Et si tu n’étais pas syndiqué, tu étais hors système. Peugeot bloquait tout. Les seules femmes qu’ils pouvaient rencontrer, c’était grâce à Peugeot. Il n’y avait aucune autre solution.

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Pourtant, Peugeot faisait une énorme communication pour attirer les travailleurs.

Dans le livre, je compare leur publicité à celle du Club Med : une vie de rêve, avec des avantages comme la santé… Un paternalisme à double tranchant.

À un moment, Serge Kos quitte Peugeot. Un matin, il ne revient plus, et on ne sait pas pourquoi.

J’ai tenté de l’expliquer. Au début, il était considéré comme un bon élément. Mais ça n’aurait pas duré. Pour autant, Peugeot ne s’est jamais expliqué à ce sujet, se justifiant en spécifiant qu’il y avait 11 absences injustifiées, terme à prendre avec des pincettes, en deux ans de présence ! Il a été licencié à une époque où Peugeot ne licenciait pas. Soit on partait de soi-même, soit on était relégué à un poste punition.

Tu penses qu’il privilégiait la qualité du travail, alors que Peugeot exigeait la quantité ?

Exactement. Pour lui, sacrifier la qualité était inconcevable.

As-tu contacté beaucoup de monde pour te souvenir de lui ?

J’ai contacté une centaine de personnes, via les associations de retraités de Peugeot. Personne ne se souvenait de lui, ni même d’ailleurs de ce fait divers, sauf une femme. Grâce à son témoignage, j’ai pu confirmer qu’elle avait bien travaillé en même temps que lui à l’emboutissage.

Le pire, c’est qu’en étant licencié, il perd tout, y compris son logement.

Et surtout sa dignité d’ouvrier. Sa dignité dans tous les sens du terme.

Peugeot affirme qu’il est mort 19 mois après son licenciement, donc qu’ils ne sont pas responsables.

C’est faux. Cela signifierait qu’il a survécu deux hivers dans ces conditions, sans jamais contacter la moindre association. Impossible. Et puis, les différents recoupements que j’ai pu faire mettent à mal les justifications de Peugeot concernant ses dates de présence dans l’entreprise. En agissant ainsi, Peugeot a voulu éloigner au maximum la responsabilité afin de ne pas avoir de comptes à rendre.

Pourquoi n’est-il pas rentré chez lui ? Quelque chose ou quelqu’un le retenait à Sochaux ?

Pour moi, ce n’est pas suffisant. C’était un geste politique, un cri silencieux : « On m’a tout pris, mais on ne m’ôtera pas ma vie. » Ce qui est incroyable, c’est que j’ai réussi à localiser précisément le hangar où il est mort. Il est resté près de l’usine, alors qu’il aurait pu aller à Montbéliard, où il y avait beaucoup de squats. Pourquoi rester si près de l’usine ?

Est-ce qu’il est parti sur un coup de tête, puis a regretté ?

Non. J’en suis absolument certain. Il a fait preuve de sang froid et de lucidité, il savait pertinemment ce qu’il faisait.

Lucien Kos, frère de Serge Kos
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On découvre sa mort parce qu’un huissier le cherche.

Oui, et là encore, c’est problématique : on parle de lui comme d’un fantôme, personne ne sait qui il est, personne ne l’aurait jamais vu, mais quand l’huissier se rend à la police pour le localiser, on l’emmène directement au hangar désaffecté où il vit.

Sa mort va déclencher des choses.

Elle a marqué les mémoires. Pour les jeunes du coin, ce fut un électrochoc. À l’époque, même avec le bac, on te disait que la seule solution était de travailler chez Peugeot. Pour eux, il fallait faire autre chose. Ça a boosté la scène rock de Montbéliard, qui a commencé à exploser.

Tu as rencontré des figures de cette scène, comme Lionel Beuque (ex-Welcome To Julian), ou les No Fuck BéBé, dont la seule trace discographique a été publié ces dernières années.

Oui, il faut se rendre compte de l’impact et bien comprendre, et bien comprendre que le déclencheur a été la mort tragique de Serge Kos. Le tout concernant les No Fuck Bébé sur fond de drogue. Mais ce n’était pas spécifique à cette scène rock. Beaucoup de travailleurs en prenaient pour tenir. Je cite même une overdose dans les toilettes de l’usine. C’était si dur que certains n’avaient pas d’autre choix.

Il y a eu des suicides ?

Il y en a toujours eu, et ça continue. C’est pour ça que le livre est dédié aux « oubliés ». Les ouvriers, pour moi, sont des invisibles. J’ai raconté l’histoire de Pierre, vingt-sept ans, ouvrier depuis 10 ans, mort d’épuisement et enterré à 5 km de Crusnes, ville où Serge a vécu, en Lorraine, et où il repose. L’histoire se répète, rien n’a changé. J’ai vraiment le sentiment que les souffrances sont les mêmes.

Tu fais un parallèle entre ta vie et celle de Serge Kos : toi aussi, tu as été à la rue.

C’est ce qui me donne la légitimité d’écrire ce livre. Je peux comprendre et ressentir ce qu’a vécu Serge : le froid, la faim ; terrible en ce qui le concerne, il ne faisait plus que quarante kilos. Ces souffrances ne me sont pas étrangères, de part le fait que j’ai été à la rue de vingt à vingt-deux ans.

C’est ton premier livre social.

Oui. Sociologique si l’on peut dire. Charlélie Couture parle d’une « enquête littéraire ». J’ai enquêté sur Serge. J’ai réussi à retrouver des photos de lui, ce qui m’a permis de lui donner un visage. Il n’était plus un fantôme, il redevenait humain.

En quoi son action est-elle un geste politique ?

J’ai refait son trajet à pied, entre le hangar et l’ANPE, et le local de la CGT. À chaque fois, il passait devant son atelier, devant l’hôtel où il avait vécu. « Je suis debout », c’est ce qu’il voulait dire.

Ce n’est pas un hasard ?

Non. Il voulait montrer qu’il était encore debout.

Tu rappelles aussi qu’il y a eu des réactions médiatiques, notamment au journal d’Antenne 2 et dans la presse.

Oui, sa mort a fait du bruit. Le Monde en a parlé, mais aucun article n’a cherché à expliquer ou comprendre sa mort. On s’est contenté de constater les faits.

Sa mort a permis l’émergence d’une scène rock revendicative. Était-ce important pour toi de lier le rock à cette histoire ?

Absolument. Jusqu’ici, j’avais écrit des biographies musicales et des récits autobiographiques. Là, j’avais l’impression de mêler la musique et la vie.

Cette scène de Sochaux-Montbéliard ressemble au punk, avec ce besoin de crier la haine de la société : « le rock ou l’usine ».

Oui, ça rappelait les villes du nord de l’Angleterre, avec ce côté prolétaire du rock. Il y avait cette urgence. Quelque chose d’identique.

Quelle a été l’importance de Charlélie Couture dans ce livre ?

Il fallait qu’il valide cette histoire.

Tu le connaissais avant ?

Pas du tout. Grâce à Laurent Methot qui dirige une galerie d’art, L’Estran, dans la région, et qui est son ami, j’ai pu entrer en contact avec lui. Il a accepté de signer la préface. Ce qui m’a touché, c’est qu’il a retrouvé dans mon texte les odeurs, les bruits et l’ambiance de l’époque.

Tu étais fan de lui ?

Oui, j’ai beaucoup écouté « Poèmes rock », un album essentiel pour moi. Au même titre que bon nombre de ces albums, vingt-sept à son actif, le prochain « Bleu vert » paraît en avril. « La Ballade de Serge K » ouvre cet album, et c’est ce disque qui l’a propulsé vers le succès.

Était-ce important qu’il te donne son aval ?

Essentiel et obligatoire. Quand il m’a dit qu’il retrouvait l’ambiance de cette vie pleine d’ennuis… Pour tout le monde, les années 80 ont été extraordinaires. Mais non : c’est là que tout a commencé à dérailler. Je cite le terme « nouveaux pauvres », qui apparaît en 1984.

Tu voulais écrire un livre sur Serge Kos, sur cette époque, ou sur la chanson ?

Je ne savais pas. Je ne me suis posé aucune question en l’écrivant. Je l’ai laissé se construire. Tout s’est éclairé quand je suis allé à Sochaux pendant un mois. Une partie du livre y a été écrite.

Le mot que tu retiendrais de ce livre, ce n’est pas « fierté » ?

Non, du moins en premier c’est « dignité ». J’ai rendu sa dignité à Serge en lui redonnant un visage humain. Je l’ai écrit avec lui, je sais que cela peut paraître étrange, mais la révélation s’est faite à Sochaux, il était là, à mes côtés. Je suis très fier de ce livre, car il a fallu beaucoup de courage pour faire ce qu’il a fait. Je suis sûr qu’il a continué à chercher du travail, à se battre. Il n’était pas désespéré.

On parle de ton éditeur, L’Écarlate, et de Jérôme Martin. Tu as déjà publié avec lui.

Oui, deux biographies musicales : Bijou et Lili Drop. Je voulais retravailler avec lui : c’est à la fois une question d’amitié et de confiance. Je ne voulais pas chercher un autre éditeur. Pour cela, il me fallait un livre qui nous réunisse.

Le fait que Charlélie Couture ait réenregistré le morceau avec un clip réalisé par sa fille t’a encouragé à écrire cette histoire ?

Bien sûr. Il a d’autant plus dit que s’il devait réécrire le texte, il ne changerait pas une ligne. En fait, rien n’a changé aujourd’hui.

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Penses-tu que cette histoire pourrait se passer de nos jours ?

J’indique à la fin du livre qu’en 2012, il y avait 142 000 SDF, et en 2025, 350 000. Les chiffres ont plus que doublé en une génération. C’est terrible. Aujourd’hui, on peut mourir de faim et de froid dans l’indifférence générale. C’est devenu banal. 855 morts dans la rue en 2024. Et encore ce n’est qu’un chiffre, fourni par le collectif Les morts dans la rue.

On vit une époque violente, et ton livre l’est aussi. Pourtant, cette histoire date de 45 ans.

L’histoire continue, avec encore plus de banalité. Serge est mort dans l’indifférence, et les gens ont vite tourné la page, car le système était ainsi.

Quels sont tes projets ?

Je ne sais pas. Après ce livre, j’ai besoin de me remettre de cette histoire.

Pourrais-tu écrire un roman ?

Je ne pense pas. Un roman, c’est inventer une histoire, alors que la société d’aujourd’hui mérite d’être racontée tant elle est violente. Il y a beaucoup de parcours ou de vies actuelles qui mériteraient d’être décrites.

La 4 éme de couverture du livre «  la ballade de Serge K  »
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Si la chanson de Charlélie Couture n’existait pas, personne ne parlerait plus de Serge Kos aujourd’hui ?

Probablement. C’est terrible, car il y a eu d’autres morts dans les mêmes conditions, mais ils n’ont pas eu la chance qu’un artiste s’empare de leur histoire. Ceux qui ne connaissent pas la chanson ignorent l’histoire derrière. Charlélie a raison : les artistes doivent s’emparer des histoires de leur époque. Il y a une urgence. Tout cela me met en colère.

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