La physique en mode geek : quand la pop culture rencontre la science.

lundi 23 mars 2026, par Franco Onweb

Et si la physique devenait aussi captivante qu’un épisode de « Star Wars » ou qu’une partie de « Pokémon » ? Cédric Ray, enseignant-chercheur à l’université Lyon 1, et Pol Grasland-Mongrain, docteur en physique et formateur, relèvent le défi avec leur livre « Petit traité de physique à l’usage des geeks » aux éditions Albin Michel.

Entre humour, références pop culture et rigueur scientifique, ils transforment les sabres lasers, les Pokéballs et les voyages interstellaires en prétextes pour explorer les lois de l’univers. Rencontre avec deux passionnés qui prouvent que la science peut être ludique, accessible… et résolument geek.

Pouvez-vous vous présenter ?

Cédric Ray : Je suis Cédric Ray, enseignant-chercheur à l’université Lyon 1 depuis plusieurs années. J’ai toujours eu à cœur de partager et diffuser la culture scientifique. C’est cette passion qui m’a poussé à écrire ce livre. Et je suis, en plus, un geek assumé !
Pol Grasland-Mongrain : Je suis aussi docteur en physique, issu de l’université Lyon 1. Cédric était mon professeur en master. Aujourd’hui, je suis formateur et j’ai cofondé une association, « La Science Entre En Jeu », qui utilise les jeux vidéo comme outil de médiation scientifique.

Cédric Ray
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Vous vous définiriez tous les deux comme des geeks ?

PGM : (sourire) Oui, sans hésiter.
CR : Absolument, oui.

Comment définiriez-vous un geek ?

PGM : C’est un terme qui couvre beaucoup de choses : l’amour de la technologie, de la pop culture, des jeux de rôle, des jeux de société ou des jeux vidéo… Moi, j’ai grandi avec la pop culture, j’adore bricoler et jouer. Ces univers me parlent naturellement, ce qui m’a rendu très à l’aise avec le contenu du livre.
CR : Même chose pour moi. J’ai toujours adoré démonter et comprendre tout ce qui me tombait sous la main. J’ai découvert la science-fiction vers 20 ans, et depuis, ces univers ne m’ont plus quitté. Ils m’ont profondément marqué.
Vous venez de publier « Petit traité de physique à l’usage des geeks ».

Comment le décririez-vous ?

CR : C’est un livre accessible, conçu pour les curieux ! Nous avons choisi une approche « pop science », avec un ton décalé et humoristique. L’idée était de couvrir un large spectre de la physique en nous appuyant sur des questions inspirées de la science-fiction, des jeux vidéo ou des films.
PGM : Nous sommes partis d’univers variés, pour toucher un public le plus large possible. Puis, nous avons analysé ces univers avec notre regard de scientifiques. Prenez les Pokémons, par exemple : comment pourraient-ils tenir dans une Pokéball ? Cette question nous a permis d’aborder la structure de la matière, la taille des atomes, ou encore les distances à l’intérieur d’un noyau. L’idée était de rendre la physique concrète et ludique.

Pol Grasland-Mongrain
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C’est donc un livre de vulgarisation, mais aussi un ouvrage pratique. Vous cherchez à montrer que ce qu’on voit dans les jeux vidéo ou les films de science-fiction peut avoir un fond scientifique ?

PGM : Nous avons sélectionné des univers qui parlent à plusieurs générations, des ados aux adultes. C’est pourquoi on y trouve « Le Seigneur des Anneaux », « Star Wars » ou « Dune ». L’objectif était de toucher tout le monde, même si certains univers nous sont plus familiers, à Cédric et à moi.
CR : Nous voulions un panel large, pour que chacun y trouve un écho. C’est un livre de vulgarisation où ces univers servent de porte d’entrée pour aborder la physique, comme on parle de culture cinématographique ou musicale. Ici, on propose une « culture physique », sans équations, pour rendre la science accessible et captivante.

N’avez-vous pas écrit ce livre pour aider les lycéens à comprendre des univers qu’ils aiment, mais qui pourraient les rebuter face à une physique perçue comme rébarbative ?

PGM : Nous voulions avant tout éveiller la curiosité. Les physiciens sont des passionnés qui cherchent à comprendre le monde. C’est cette curiosité que nous voulions partager. Si des jeunes découvrent la physique à travers des thèmes qui leur parlent, tant mieux ! Peut-être que cela les incitera à approfondir leurs études scientifiques.
CR : Exactement. Il y a un public adulte qui veut apprendre, et un public plus jeune que nous espérons séduire. La physique, c’est la curiosité du monde, mais elle est souvent mal perçue. Nous voulions montrer qu’elle peut être passionnante et accessible.
PGM : D’ailleurs, le mot « physique » peut effrayer, alors que « science » passe mieux. Pourtant, c’est la même démarche : comprendre le monde qui nous entoure.

Illustration du «  Petit traité de physique à l’usage des Geeks  »
Crédit : Grégory Demange

Votre livre s’adresse donc surtout aux ados, en rendant la physique presque « pop » ? Pourtant, il demande un certain temps de réflexion…

PGM : (rires) Si on arrive à rendre la physique « pop », c’est déjà une belle victoire ! Les chapitres sont conçus avec une progression : les premiers sont très accessibles, tandis que les derniers abordent des sujets plus complexes, comme la relativité générale. Selon son niveau, chacun peut y trouver son compte.
CR : Cette progression permet d’avancer à son rythme. Si certains chapitres demandent plus de temps, c’est normal : nous avons gardé une rigueur scientifique, même sans équations. L’idée est de se forger une culture scientifique, pas à pas.

Avez-vous eu des retours du milieu universitaire, alors que vous rendez la physique accessible et « pop » ?

CR : Pas de retours négatifs, au contraire ! Mes collègues m’ont félicité et encouragé. La vulgarisation fait désormais partie de la mission de l’enseignant-chercheur. Les universités y sont de plus en plus sensibles. D’ailleurs, nous avons inclus une bibliographie avec des références d’autres chercheurs qui effectuent ce travail.
PGM : L’université Claude Bernard a même mis en avant notre livre sur son site, ce qui nous a beaucoup touchés.

Pensez-vous que les créateurs de jeux vidéo ou de films connaissaient les explications scientifiques derrière leurs univers, ou vous en êtes-vous servis comme prétexte ?

PGM : Plutôt comme un prétexte ! Quand un auteur invente un sort magique ou un sabre laser, il cherche avant tout à servir son histoire, pas à vérifier la faisabilité scientifique. Nous, nous avons puisé dans ces univers pour en extraire des questions physiques. Par exemple, les sabres lasers de « Star Wars » nous ont permis d’aborder… les lasers, tout simplement !

Avez-vous d’abord choisi les sujets scientifiques, puis cherché des univers geeks pour les illustrer, ou l’inverse ?

CR : Un peu des deux. Nous avons d’abord défini les grands thèmes de physique que nous voulions couvrir, puis nous les avons associés à des univers qui nous tenaient à cœur. « Les Chevaliers du Zodiaque », par exemple, était un incontournable pour moi. « Star Wars » aussi, car c’est un univers transgénérationnel.
PGM : (rires) « La Reine des Neiges » aurait aussi pu faire l’affaire !

Les illustrations de Grégory Demange sont très réussies. Était-ce important pour vous d’en inclure ?

PGM : Absolument. Il y a trois types d’illustrations : celles de Grégory en début de chapitre, qui captent l’essence des univers avec une touche orange sur fond noir et blanc ; des photos que nous avons parfois colorisées ; et enfin, des schémas que Cédric et moi avons réalisés. Nous tenions à ce que le livre soit visuel et clair.
CR : Grégory a effectué un travail remarquable. J’ai rencontré un de ses amis dans une médiathèque, et quand je lui ai proposé le projet, il m’a répondu qu’il ne pouvait pas le faire… mais qu’il connaissait Grégory alias « Grendizer » (un surnom inspiré de Grendizer « Goldorak » en japonais). Dès ce moment, j’ai su que nous allions bien nous entendre !

Pourquoi ne pas avoir opté pour une bande dessinée ?

CR : La BD est un format intéressant, mais nous voulions garder la liberté d’un « traité » pour expliquer la physique en profondeur. La BD impose des contraintes de mise en page qui ne correspondaient pas à notre approche.
PGM : Même si Greg a un style parfois proche de la BD, nous n’avions pas envisagé ce format dès le départ.

Y aura-t-il un tome 2 ?

PGM : Nous avons une petite liste de sujets en réserve… mais rien de certain pour l’instant.
CR : Notre éditeur nous a dit : « On verra comment ce premier tome est accueilli ! » (Rires)
PGM : C’est un travail colossal. Quatre ans d’écriture et de réécriture… Je ne mesurais pas l’ampleur de la tâche !

Comment avez-vous choisi les univers à aborder ?

PGM : Nous nous sommes réparti les chapitres selon nos affinités. Par exemple, j’ai traité « Dune » car c’est un univers que j’adore, et mes recherches portent sur les ondes sismiques.

Le lecteur risque de ne pas tout comprendre…

CR : (rires) Ce n’est pas grave ! L’important est de susciter l’intérêt et la curiosité.
Quels ont été les retours de la presse ?
CR : Très positifs pour l’instant. Nous avons eu des articles dans la presse écrite, et…
PGM : … une excellente critique dans « Le Monde », ce qui m’a fait très plaisir !

Êtes-vous toujours en mode « analyse scientifique » quand vous regardez un film ou lisez un livre ?

PGM : Pas du tout ! Je suis un spectateur comme les autres. J’aime me laisser porter par les histoires. Cela dit, certains phénomènes me font parfois sourire… mais sans plus. Un auteur nous a beaucoup inspirés : Roland Lehoucq, qui fait des analyses de physique dans des univers de fiction. Lui, il pousse l’analyse jusqu’aux équations !
CR : Moi aussi, je suis un bon public. Quand je regarde « Marvel » en famille, je me laisse d’abord emporter par l’histoire. Ce n’est qu’au deuxième visionnage que je me pose des questions, comme « Comment font-ils pour mettre des immeubles dans une poche sans changer leur masse ? » (Rires). Mais je reste avant tout un amateur de pop culture !

Cédric Ray et Pol Grasland-Mongrain
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Un dernier mot ?

CR : J’espère que des littéraires liront ce livre et découvriront la physique avec plaisir. Ce serait une belle réussite si nous arrivons à rendre la science distrayante et accessible.
PGM : J’aimerais que l’image des scientifiques évolue. On nous voit souvent comme des gens trop sérieux, alors qu’on peut aborder la physique de manière ludique et passionnée !

Quel univers conseilleriez-vous aux parents pour éveiller l’intérêt de leurs enfants pour les sciences ?

PGM : La science-fiction est une excellente porte d’entrée : « Dune », « Star Wars » … Mais surtout, il ne faut pas forcer les enfants. S’ils sont curieux, ils poseront des questions. Sinon, il y a tant d’autres choses à explorer !
CR : Pour éveiller leur curiosité, rien ne vaut l’observation du monde réel : une balade en forêt, la chute des feuilles, la préparation d’un gâteau… Tout est prétexte à découvrir la physique, la chimie ou la biologie. L’important est de cultiver leur curiosité naturelle, qu’elle les mène vers les sciences… ou ailleurs !

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