Par Patrick Scarzello
Monsieur « quelle que soit la question, la réponse est non », ne se dit même pas poète. Pedro Carmona laisse ça à l’insupportable Teboul, de notre actuel pov’ monde. Réflexe anar ? Refus de se laisser cataloguer dans une incarnation sociale obligée ? Réac’ de gauche à tout crin !?
Plein centre bordelais, à la même table du précieux Paul Bert (réseau socioculturel), nos potes le savent assez : Pedro est friable aux mots, aux jeux ouliPop, à ceux qu’il sait si bien lover, magnifier « par le silence entrebâillé » dans ces pages. Certains mots qu’on ne connaissait guère avant, pas plus que quelques Rock’n’Roll bands d’hier, et même d’aujourd’hui, dont il s’avère seul à parler.
Puissamment capable d’aligner méta-images, haïkus sentis, flashes-back vécus, ce lecteur acharné, compagnon de sorties poésie/expos/cinés/concerts, camarade de boîtes à livres d’auteurs difficiles ou pas, vous pose là.
Pour le rock critic & photographe Alain Dister, nous sommes parvenus à aller dans la plus improbable banlieue, Mérignac ; comme jusqu’au fin fond de la rive droite bordelaise pour une lecture, villa Valmont.
Là où, from cinéma Utopia to quartier Saint-Michel le plus é©lectrique, nous paraissons d’indécrottables intra pédibus muros… « Feuille après feuille, nous habitons l’hiver ».
Si je peux me flatter de lui avoir fait découvrir Jean Lorrain, la liste de ceux qu’il cite époustoufle. Rarissimes au possible, voire plus que controversés ou Goncourus, qu’importe… c’est son souffle, son sang. Tant d’enthousiasme non feint, de capacité à s’immerger dans le grand bain lettré !
Curieux par ailleurs, d’observer l’ancien kiosquier zapper la lecture -trop rapide, trop facile, des quotidiens.
De la fraîcheur encore, chez l’intransigeant : sa bonne humeur matinale et coutumière, circa 11heures. Dopée d’un sourire aux yeux brillants, d’entrée mi-moqueur, mi-ravageur. Toujours prêt à s’esclaffer, y compris de ses propres contrepèteries spontanées, rimes à brûle la bulle, ricanements trop critiques, hypercritiques. Constamment. Sur tout.
« Les épaules harassées par le fardier des jours » !?
L’impression au passage, qu’il ne connaît que les bons auteurs siens, et agonit les mauvais. Les mauvais-mauvais, qu’on ne rattraperait avec rien. Pas de zone grise ici, pas plus de mollesse dans les goûts, que dans l’art brut de sa poésie. Non qu’il ne sache pratiquer le délié, avec inventivité & délicatesse… mais il y a là mieux que de la joliesse, la beauté d’un romantisme du quotidien soigneusement dissimulé, mastoc. Puisque jamais toc…« l’harmonie avisée ne verse pas d’acompte ».
Et un feeling à vif qu’il met entièrement dans ses crucifixions de rimes. Tous ces thèmes si évidents, autrui, les femmes, la solitude, les déambulations, l’ego introspecté, la temporalité, prennent une Carmona touch, soudainement fluide derrière les grumeaux, à la fois contemporaine & surannée : « aller d’un pas barbare provoquer le présent ». Sans qu’on sache très bien quelle tendre extrémité restera notre préférée… de cette sensibilité vraie d’esthète, qu’on retrouve avec « l’espoir hors-la-loi » en bandoulière, chez le diamantaire du verbe, lustré, épanoui, entier.
Jamais personne avant, ne m’avait autant repris sur de mauvaises manières orales. En vain, certes, mais façon paternelle. De juste. Puisque Pedrito a par ailleurs pourvu, coup sur coup, au surpeuplement de la planète… ce qui, façon Petit Crevé XIXe, mérite de lever une Feuille Morte, ce joyeux godet de pastis pur, trempé dans la menthe et la grenadine.
Alors « Avoir un bon copain, ce qu’il y a de meilleur au monde… » et comment.
- Mais encore !?
Quelle fierté de chaque moment, quand il s’en trouve enfin un, pour porter haut le mot-flambeau, « l’âpre autodafé des rêves mal logés ».
Ce silex étincelant, fragile & tragique à la fois, du sens frotté au sens.
Pedro Carmona, « Par le silence entrebâillé », 106 pages illustrées par Vappu Johansson, préface Carles Diaz, postface Patrick Scarzello, Deltae éditions, 18€
