Jean-William Thoury chante Daniel Sani est votre troisième collaboration. En dehors de « Ne dis rien », de Gainsbourg, dans Moteur, ça tourne, action ! compilation des Disques Tchoc vouée au cinéma, c’est la première fois que tu chantes, Jean-William. Qu’est-ce qui t’a convaincu de le faire ?
JWT : Une affaire d’amitié. J’ai confiance en Daniel, en son talent, immense, et son jugement. Sa manière de me guider. J’ai toujours aimé chanter sans penser pouvoir le faire sérieusement, devant des gens. Évidemment, si on se compare à Presley ou Wilson Pickett, mieux vaut rester dans son coin. Heureusement, de nombreux auteurs ont montré qu’on pouvait s’y risquer, que ça valait la peine, pour proposer une couleur personnelle, Boris Vian, Jean-Roger Caussimon… Daniel sait mes limites, ma tessiture, il fait en fonction.
Tes textes sont toujours très inspirés par les sixties, avec notamment un hommage à Johnny. Est-ce ton univers de prédilection ?
JWT : C’est l’impression que ça donne, je l’assume volontiers bien que je ne sois pas vraiment d’accord ! Des pièces telles « Je suis le peigne dans tes cheveux », « J’ai caché tes chaussures », « Marc Antoine », « J’voudrais pas partir », ou, ici, « Ne me menace pas de ta pitié », « Ce que le monde oublie », n’ont pas grand-chose à voir avec les années 1960. Disons que ce n’est qu’un des éléments constitutifs, via le cinéma, la littérature, etc. C’est peut-être simplement dû à mon âge. Tout ce que j’ai pu vivre, voir, lire, écouter, aimer, etc. ; tout ça forme le substrat, la matière dans mon cerveau, et ça hante forcément ce que j’écris. En ce qui concerne Hallyday, c’est un hommage à celui qui a changé la donne, un personnage hors-normes dont se moquent ceux que, par politesse, je préfère ne pas qualifier. Avant, les hommes chantaient les femmes ; avec lui, les garçons chantent les filles. Un souffle de jeunesse, de fraîcheur. Une révolution ! Dans un autre de nos morceaux, « Les Cinq Rocks », ce sont les Chaussettes Noires qui sont à l’honneur. Pour moi, Hallyday puis les Chaussettes (donc l’idée-même de groupe de rock), c’est l’ouragan qui a tout emporté. Pourtant, contrairement à ce qui se dit parfois, la variété française en place était merveilleuse, Léo Ferré, Piaf, Bécaud, Aznavour, Gréco, Mouloudji, c’était super ! Et puis on écoutait Bill Haley, Paul Anka, les Platters, Louis Armstrong… Mais, avec Hallyday, les Chaussettes Noires et la vague qui a suivi, les Chats Sauvages et tous les autres groupes, il y eut un changement de génération, de son, et un réel phénomène d’identification. C’était impossible avec des musiciens adultes comme Mac-Kac, pourtant le premier à faire du rock en français, et très bien, dès 1956.
Si je ne crois pas que les textes soient vraiment influencés par ces décennies mythiques, en tout cas pas tous, j’avoue que musicalement, si ! À l’évidence, comme nous avons déjà eu l’occasion de le rappeler, les années 1950/60 constituent un âge d’or pour le rock et la pop. C’est constitutif. Dans tous les arts, tu as des maîtres, des gens qui t’inspirent, qui t’éclairent, des références, ce sera peut-être Charlie Chaplin au cinéma, Flaubert en littérature, etc. Pour nous c’est Cochran, Vincent, Buddy Holly, les Beatles, Dylan, Spector et une ribambelle d’autres. C’est évident pour les deux emprunts inclus dans notre album, « Mieux vaut tard que jamais », adaptation de « Just a Little » des Beau Brummels (groupe que Daniel adore) que chantait Elsa Leroy, mademoiselle Âge tendre 1965, vue dans Masculin féminin de Godard ; et « Pleurer sous la pluie », version Richard Anthony de « Crying in the Rain » des Everly Brothers, d’autres dieux dans notre panthéon ! J’avais dit à Daniel que j’aimerais qu’on inclue un duo. En riant il a répondu, Righteous Brothers, Sam & Dave ou Everly ?
Tes textes arrivent-ils toujours avant la musique ?
JWT : Systématiquement. Conformément à notre idée de départ ; la blague étant de faire comme Ferré avec Aragon (d’où notre première pochette clin d’œil). Puis nous avons continué avec cette manière de procéder. J’écris un texte et Daniel le met en musique. Toute la difficulté lui incombe ! Il est obligé de se coltiner mes élucubrations, ma métrique, mes rimes, etc. Il est si doué qu’il ne me demande jamais de modification ! Pour certains poèmes, il doit avoir envie de m’étrangler, mais je crois qu’il apprécie le défi. Moi, quand je découvre le résultat, j’ai plutôt envie de me prosterner, à tous les coups, tellement il magnifie la chose. C’est vraiment un Maestro ! Il compose et il joue tous les instruments. Il réalise les enregistrements et fait des chœurs magnifiques qui mériteraient d’être mis en évidence.
Vous lancez un crowdfunding : pourquoi cette politique ?
JWT : Le label indépendant marseillais des Disques Tchoc, monté par Daniel, est une aventure sans réels moyens financiers pour distribuer, promouvoir, etc. Pas d’intermédiaires ! Le principe de la souscription, comme le font les bibliophiles depuis une éternité, permet à des projets d’exister. Non seulement la somme récoltée rend la concrétisation possible mais, surtout, ce sont des préventes. Alors que si tu fabriques d’abord, tu galères ensuite pour toucher les éventuelles personnes intéressées. C’est donc mieux de travailler dans ce sens, avec des préventes. Et ceux qui ont participé se sentent impliqués, l’œuvre voit le jour grâce à eux, ils en sont en quelque sorte co-responsables, ça crée un lien. Et nous leur sommes hyper reconnaissants. On peut parler d’amitié.
Quelles sont les contreparties que vous proposez ?
JWT : Naturellement, les gens peuvent précommander le nouvel album, en vinyle, en CD, ou les deux. Moyennant un petit supplément, Daniel viendra jouer sous votre balcon…
Peut-on espérer vous voir ensemble sur scène, en concert ?
JWT : Nous l’avons déjà fait, deux ou trois fois, pour quelques titres, « Ne dis rien », « Chez-moi à Paris » (écrit pour Marie France en 1981), « Mon chat », « Les Témoins »… Nous serons probablement amenés à le refaire, et peut-être allonger cette séquence.
Que diriez-vous pour convaincre les internautes de participer à ce crowdfunding ?
JWT : Je leur dirais que le financement participatif offre l’occasion de ne pas être un simple spectateur mais de prendre part à l’élaboration d’une œuvre d’art totalement éloignée des diktats actuels. Se sentir fier d’être en partie responsable pour ce mouvement vers la beauté, du moins je l’espère, c’est notre but. En continuant d’acheter et d’écouter des véritables disques, concrets, en vinyle comme en CD, on s’oppose à cette dématérialisation imposée par des géants qui se moquent bien de l’artistique. Un album, c’est un tout, avec 14 facettes, une présentation, un ordre. Voilà, c’est peut-être un combat d’arrière-garde, donquichottesque, mais c’est le nôtre.
Quelle sera la suite pour vous ?
JWT : Si tout va bien, des concerts puis d’autres albums, que ça continue et que ça constitue « une œuvre » peut-être… Qui sait ?
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