Quand as-tu rencontré Frank Darcel pour la première fois ?
Je m’en souviens très bien, d’autant plus qu’on me pose souvent la question ces temps-ci. La première fois qu’on s’est rencontrés, on était tous les deux à mobylette. Un copain nous a présentés dans l’idée de monter un groupe. Frank venait d’arriver à Rennes pour entamer des études de médecine. Il avait déjà un peu fait de musique, il jouait de la guitare. Il avait découvert le jazz grâce à son cousin Éric Le Lann. Lui, il adorait les Stones, Clapton et le blues. Moi, j’étais plutôt hard rock, avec des groupes comme Steppenwolf, Rory Gallagher mais aussi le pub rock, « Dr Feelgood, Ducks de luxe ».
C’était en quelle année ?
En 1975, avant l’explosion du punk. J’ai découvert le punk un peu plus tard, en voyant les Sex Pistols au Nashville, cette salle mythique de Londres. C’était la genèse du mouvement ! Une vraie révolution. Quand je suis rentré à Rennes, j’en ai parlé aux autres. Quelques mois plus tard, je suis retourné à Londres, et là, je vois les Stranglers, encore inconnus, dans un pub, le Rockgarden. À ce moment-là, il fallait absolument qu’on se lance, qu’on prenne ce créneau… On cherchait à fonder Marquis de Sade, et pour ça, on a même cherché un clavier, comme les Stranglers, via des petites annonces !
C’était la première formation de Marquis de Sade ?
Oui, avec Pierre Thomas à la batterie, Alain Pottier aux claviers, Frank à la guitare, et moi à la basse et au chant. C’est cette formation qui a assuré la fameuse première partie des Damned à Rennes, aux Lys, en octobre 1977. C’était vraiment la naissance du groupe.
Et après ?
On a fait quelques petits concerts à la MJC La Paillette, où on répétait.
Vous vous êtes rencontrés en 1976, et c’est le début de 50 ans d’amitié !
Oui, la vie est étrange. Quand on se retourne à mon âge, on voit tout ce qui s’est passé. Quand on s’est rencontrés, Frank savait déjà qu’il n’irait pas au bout de ses études de médecine, et moi, je savais que je ferais de la musique toute ma vie. On ne savait pas comment on y arriverait, mais on avait cette volonté. Sortir un disque ? C’était un rêve. Mais de notre rencontre est né Marquis de Sade.
Par exemple, j’ai croisé Philippe Pascal lors d’un festival en pleine campagne, en été. C’est moi qui l’ai présenté à Frank. Sans ça, il ne serait peut-être pas devenu connu. On est allés le voir ensuite à un festival à Saint-Malo, où il jouait avec Factory. Little Bob était aussi là avec son groupe de l’époque. Philippe nous a regardés de haut. Le lendemain, Frank est monté chez moi au quatrième étage à toute vitesse, en criant : « Il est en bas avec sa femme et il a un gosse ! » Ça nous a surpris, parce qu’à l’époque, on était encore des ados attardés… (rires)
Quels étaient tes rapports avec Frank ? Amis, complices… ?
Un peu de tout ça. Au début, on était surtout complices. Il a fallu du temps pour qu’on devienne vraiment amis. Frank, c’était « Le Colonel », un vrai personnage, un vrai leader… Quand on a enregistré le premier 45 tours, il était à fond ! Ce sont des moments rares, quand on scrute le passé.
Après, il y a eu des périodes compliquées : c’est lui qui m’a viré de Marquis de Sade quand je suis parti à l’armée, alors que c’est pourtant lui qui m’avait accompagné à Coëtquidan. Je ne lui en ai pas voulu, j’ai monté les Nus ensuite !
Un groupe que Frank adorait, d’ailleurs !
Oui, il avait beaucoup d’admiration pour Frédéric Renaud, le guitariste des Nus, qui avait aussi fait partie de Marquis de Sade… avant d’être viré, lui aussi ! (Rires) Ils ont joué ensemble plus tard dans Senso.
Étais-tu d’accord avec sa direction musicale ?
Pas toujours. Je trouve que le deuxième album de Marquis de Sade contient de super morceaux, mais le côté un peu « funky » parfois, ce n’était pas mon truc. C’est pour ça que j’ai eu plus de mal avec Octobre et Senso. Moi, je suis assez basique : j’aimais le rock basique, j’adorais le MC5 et les Stooges. Frank, moins. On faisait du « rock cérébral ». Lui, c’était un intellectuel, alors que moi, je n’ai pas fait d’études. Mon cursus scolaire s’arrête après la troisième.
Pourtant, tu es un grand littéraire !
Frank l’était aussi. On discutait souvent de livres ensemble et de films essentiels comme « Apocalyse now » ou « Les Damnés » de Visconti.
Quand tu as quitté Marquis de Sade, il y a eu une période où vous ne vous êtes plus vus ?
Si, avec les Nus, on a fait quelques premières parties pour eux. Et puis on se croisait dans les bars, les concerts, les soirées… Après, quand il est parti au Portugal, là on ne s’est plus vus. Mais quand il est revenu s’installer à Rennes, on s’est beaucoup fréquentés. J’étais marié avec des enfants, lui aussi, et nos deux couples se côtoyaient souvent. Il me parlait de ses projets, de ses envies…Ils avaient quantité d’anecdotes à raconter, c’étaient toujours un plaisir de passer des soirées avec lui. Ça me manque …
C’est là que vous êtes devenus vraiment amis ?
Oui, même si je pense qu’on l’a toujours été. Mais cette période après son retour du Portugal nous a beaucoup rapprochés.
Tu as reformé les Nus, tu as joué avec lui au Trans, à l’Ubu, avec Republik, et ensuite tu es monté sur scène pour la reformation de Marquis de Sade !
J’avais fondé le groupe, quand même, et c’était une superbe soirée !
Qu’en as-tu pensé, de cette reformation ?
Ils ont été flamboyants ce soir-là, au Liberté. Je les ai revus aux Vieilles Charrues, et c’était vraiment excellent. Il manquait juste quelques réglages, mais c’était très réussi. Cela étant, le décès de Philippe Pascal l’avait beaucoup touché. Tout le monde savait qu’ils n’étaient pas très amis, mais ils se respectaient énormément. La mort de Philippe, c’était un peu la fin de notre adolescence. Frank voulait vraiment faire un troisième album avec Marquis de Sade. Il comptait beaucoup sur ce disque, à plusieurs niveaux.
Et il a réussi à sortir Marquis !
Oui, et j’y chante même dessus, sur le titre « Hodolomor ».
Aimais-tu les disques qu’il a produits ?
Pas tous. J’aimais bien les Portes-Mentaux, mais le reste moins. En revanche, j’ai beaucoup aimé sa période avec Étienne Daho. Daho, je l’ai redécouvert il y a une dizaine d’années, et franchement, ce qu’il a fait avec Frank, c’est superbe.
Une anecdote : l’autre jour, j’étais avec les Dynamite Shakers, qui ne connaissaient pas « Promesse », le titre qu’ils ont repris pour la compilation. Quand je les ai revus, Calvin, le guitariste, m’a dit : « J’adore Les Attractions des astres ! »
Que pensais-tu de ses aventures politiques bretonnes, avec Breizh Europa, ou quand il s’est présenté à la mairie de Rennes ?
Je l’avais accompagné pendant sa campagne municipale. Il avait cette fibre régionaliste, et surtout, il n’avait pas beaucoup d’estime pour l’État français. J’avais du mal à le comprendre, mais je respectais ses convictions. Moi, je suis né à Rennes, et je n’avais pas cette sensibilité régionaliste. Mais c’était respectable. Il avait découvert que son grand-père était un militant breton, et il a voulu explorer cette voie.
Il était fatigué, à la fin ?
Oui, enfin, il dégageait un certain spleen…. Mais cela nous arrive tous, plus ou moins.
Son truc, c’était New York et Berlin ?
Il adorait ces villes, même si le son de Marquis de Sade, au début, c’était plutôt Londres. C’est moi qui avais ramené les premiers disques punks de là-bas.
Parlons maintenant des hommages que tu as organisés pour lui après sa mort, le 15 mars 2024.
D’abord, il y a eu ce concert le 4 octobre 2024 à l’Ubu, avec beaucoup de monde, comme Étienne Daho ou Pascal Obispo. À partir de là, l’idée de faire un disque hommage est venue naturellement. J’y ai beaucoup pensé, surtout au début, de manière quotidienne. C’était lourd à porter, parce que tout le monde voulait le faire, mais personne n’était impliqué au même niveau. J’ai été aidé par Yan Hamon, le producteur, qui a cherché le financement. Ce soir-là, une belle amitié est née entre Étienne et Alan Stivell.
Pourquoi c’est toi qui t’es chargé de ce projet ?
Simplement par amitié : j’étais très proche de Frank, donc ça m’a semblé naturel.
Pourquoi le disque s’appelle-t-il Da Viken ?
C’est une idée de Jacques Lousse, un ami d’enfance, très proche, de Frank. « Da Viken », ça veut dire « pour toujours » en breton. C’est très connoté, et c’est bien comme ça. La pochette, c’est la voiture de Guillaume Israel, le chanteur des Modern Guys, quand il habitait à Los Angeles et que Frank était venu le voir. La pochette est une déclinaison des titres à la manière d’Andy Warhol. C’est une idée de Jacques Lousse et d’un copain de Lorient.
Pourquoi cette pochette ?
C’est venu de Jacques Lousse, qui est photographe de métier. Il avait plein de photos de Frank et il a trouvé que celle-là était parfaite pour la pochette.
C’est toi qui as contacté tout le monde ?
Oui, pour le premier cercle, comme Étienne et Alan. Des gens comme Pascal Obispo aussi : il m’avait envoyé un texto pour participer à l’album.
Combien de temps as-tu mis à faire ce disque ?
Environ six mois. Il a fallu du temps, notamment pour les musiciens comme Pierre Corneau à la basse, Textino (Xavier Geromini, ancien guitariste de Ubik, d’Etienne Daho ou de Bashung avec qui Frank Darcell avait beaucoup collaboré, NDLR) à la guitare, et Éric Morinière à la batterie. C’est un groupe magnifique pour accompagner des artistes.
As-tu refusé des gens ?
Non, mais certains n’ont pas pu aller au bout, comme Miossec ou Denez Prigent. À un moment, il a fallu respecter le deadline et trancher. Mais globalement, j’ai eu que des retours positifs de la part des gens que j’ai sollicités. Il fallait surtout simplifier les choses. Je voulais aussi que ce soit transgénérationnel, associer des jeunes comme les Dynamite Shakers ou Jeanne Bonjour.
Tu as fait un morceau avec eux. Pourquoi n’as-tu pas fait un morceau en solo ? Tu avais la légitimité pour le faire !
Oui, peut-être. Mais j’aurais aimé y aller avec certains membres des Nus, et c’était compliqué. J’ai choisi de le faire sous mon nom, avec les Dynamite Shakers qui m’accompagnent sur le titre. J’ai été absolument ravi du résultat. Pour figurer sur ce disque, il fallait que les morceaux aient été écrits ou interprétés par Frank. Le seul morceau qu’il n’a pas écrit, c’est « Le Grand Sommeil », repris par The Operator, qu’il avait produit pour Étienne. C’est un groupe que je ne connaissais pas, c’est Yan Hamon qui a fait l’entremetteur.
Quand sort le disque ?
Le 12 juin, chez PIAS, en sortie nationale. On va essayer d’organiser quelque chose pour fêter sa sortie.
Toi qui le connaissais bien, quels étaient ses goûts musicaux ?
Frank avait été bercé au jazz, il adorait ça ! Ensuite, il adorait les Allman Brothers, Eric Clapton des années 70, et Bowie, bien sûr, jusqu’à Ziggy Stardust. Sa grande découverte, ça avait été Television. Sur le premier album de Marquis, il y avait Richard Lloyd, le guitariste de Television, et surtout les Feelies. Pour la reprise de « Conrad Veidt », Textino a décidé de la jouer façon Feelies. C’est bien que sur le disque, il y ait ces références new-yorkaises.
Il avait des goûts éclectiques, mais toujours variés. Dans l’ADN musical du rock rennais, il y avait ces influences, mais aussi Lou Reed et Patti Smith. C’est autour de ça que s’est construit la fameuse scène rennaise, dont Frank était l’un des fondateurs.
Pour toi, est-ce que cet album reflète bien Frank ?
J’espère ! En tout cas, il est hyper cohérent. Il y a le premier cercle, et puis les autres, notamment les plus jeunes, qui avaient un grand respect pour lui. Par exemple, il y a deux morceaux de Atao (l’album solo de Frank Darcel NDLR), un disque très dur à trouver, sorti un peu en catimini à son retour du Portugal. Quand des musiciens m’ont dit qu’ils voulaient reprendre ces morceaux, j’ai été très surpris.
Il y a notamment Étienne Granjean, avec son accordéon diatonique, qui apporte ce côté un peu breton. C’est un album avec des chansons un peu… mélancoliques. Dans mon cas, j’ai repris « Promesse », une chanson très Velvet Underground, que j’aime beaucoup. Je suis aussi très content du clip que Jo Pinto Maia a réalisé.
Est-ce qu’il va y avoir un hommage à Frank Darcel, l’écrivain ?
Normalement, en octobre, il devrait y avoir quelque chose. Les textes qu’il avait écrits sur son blog vont ressortir en livre. Il y a aussi un projet de rééditer son premier livre, « Le Dériveur », un texte que j’aime beaucoup. Frank était un vrai conteur breton dans l’âme. Tu lis « Rok » ? Les livres qu’il a écrits sur le rock breton, c’est une vraie bible.
Frank a beaucoup fait pour la culture à Rennes !
Oui, Marquis de Sade a permis à Rennes de figurer sur la carte du rock. Ils ont donné une vraie dimension à la ville. J’ai tellement de souvenirs de cette époque incroyable qu’on a vécue ensemble. On voulait vraiment créer une accroche bretonne sans passer par Paris. On défendait notre ville et notre identité bretonne.
C’était un vrai personnage !
Oh oui, il avait son caractère ! Textino l’avait surnommé « Le Colonel », et ce n’était pas pour rien (rires). Mais c’était un entreprenant, toujours plein de projets, qui faisait avancer les choses.
Et toi, quels sont tes projets ?
J’aimerais bien enregistrer encore avec les Dynamite Shakers. J’ai quelques morceaux dans les tiroirs et différentes reprises à leur proposer. Ils ont été tellement enthousiastes après notre enregistrement que ce serait bien. Un beau chant du cygne.
Quel est le morceau de Frank Darcel qui le représente le mieux pour toi ?
Il y en a tellement… Mais je dirais « Conrad Veidt », quand même ! J’aime aussi beaucoup « Set Emotion Memories » mais je redécouvre des titres comme « Petite flamme » ou « Les liqueurs de la vie » présents sur son album solo « Atao » qui valent également le détour !
http://ephelide.net/projet/1222-DA-VIKEN---ALBUM-HOMMAGE-FRANK-DARCEL
https://www.facebook.com/daviken.officiel
https://www.instagram.com/daviken.officiel/
https://open.spotify.com/intl-fr/artist/0N6dWsQjiBUqpfCXRs7upB
https://www.deezer.com/fr/artist/366653462?host=0&deferredFl=1

