Susanne Shields : Quand le jazz devient acte de résistance pour Gaza

lundi 22 juin 2026, par Franco Onweb

Un disque court, mais un geste fort. Susanne Shields, jazzwoman parisienne, met sa musique au service des enfants de Gaza. Entre improvisation et engagement, elle prouve que l’art peut être à la fois intime et universel. Avec son premier album officiel, elle reverse l’intégralité des ventes aux ONG agissant à Gaza.

Peux-tu te présenter ?
Bonjour, je m’appelle Susanne, je suis anglo-allemande et j’habite à Paris depuis 2004 !

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Quel a été ton parcours ?

Disons que travailler l’oreille est une vocation de toute une vie…

Combien de disques as-tu fait avant celui-là ?

C’est mon premier « vrai » disque avec autorisation de reproduction par la SDRM. Enfin, « disque » est un grand mot, étant donné qu’il ne dure même pas 20 minutes… En revanche, j’ai une longue et belle histoire d’EPs !

En 2015 et 2016, j’en ai enregistré deux avec le « Susanne Shields Group », une quintet de jazz formé à l’EDIM, l’école de jazz où j’ai obtenu mon DEM (Diplôme d’Études Musicales). Nous étions encadrés artistiquement par Laurent Coq, le pianiste de jazz français. C’est là où j’ai trouvé ma voix de compositrice en quelque sorte. Ce groupe m’était très cher à l’époque, c’était un projet plein d’espoir, et ça s’entend dans ma voix et dans la musique.

Puis j’ai sorti deux autres EPs en 2020 et en 2022 avec « the Swingpins », un trio contemporain (Julien Cousin à la basse électrique et Guillaume Laprade à la guitare). C’est un projet que j’adore, où la composition et l’improvisation jouent un rôle centrale. Nous sommes désormais un quartet avec Julien Defontaine à la batterie. Notre dernier concert était au Sunset en janvier 2026. Faut que je me remette à démarcher !

Pourquoi faire ce disque ?

J’étais motivée par la rage. C’est un des meilleurs moteurs qui existe !
J’avais également besoin de faire quelque chose de concret. L’intégralité des préventes (4000€) a été reversé aux actions humanitaires sur le terrain, via les ONG PalMed Europe et CAPJPO-EuroPalestine, et ce sera aussi le cas pour les ventes futures.

C’était aussi un moyen de rendre hommage aux gens de Gaza. Je suis émue par le sort des Palestiniens. C’est un peuple occupé à qui on a volé l’avenir.
Mais il y a une dimension personnel à ce disque aussi. Mon père a servi dans la marine britannique en Palestine, à l’époque du Mandat britannique. Ils avaient pour consigne de patrouiller au large des côtes pour empêcher les bateaux de réfugiés juifs qui arrivait alors clandestinement en Palestine par milliers - le début d’une migration qui allait profondément bouleverser toute la région. En 1946, son bateau a intercepté le « Josiah Wedgwood » qui transportait alors 1250 réfugiés, ensuite envoyés dans un camp à Malte. Ce n’est pas question de se demander qui était du « bon côté ». Chacun était entrainé par des forces historiques qui les dépassaient.

Bref, cet album était pour moi une manière de transformer cette histoire personnel en geste de solidarité.

Quel en est la finalité ?

L’occupation de la Palestine reste un sujet tabou. Si j’ai réussi à montrer par ce disque qu’on peut en parler dans le milieu du jazz, c’est déjà ça.
Tout ce que nous faisons - là où nous faisons nos courses, là où nous achetons nos fringues - c’est de la politique. L’art n’y échappe pas.

Photo du groupe qui a participé à l’album, Susanne Shields au centre
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Comment le caractériserais-tu musicalement ?

On est dans le jazz contemporain, ou dans ce que certains appellent le « jazz-adjacent » (même si je n’aime pas trop cette phrase). Tous les musicien.ne.s du disque viennent de l’univers jazz. Mais les morceaux sont un peu courts pour un « vrai » album jazz. J’ai volontairement réduit la place donné aux solos pour mettre en avant les mots, les témoignages, la poésie (via deux collaborations avec Najwan Darwish et Khaled Juma)… Il est vraiment question de « songs », pas de longues pistes qui durent 15 minutes.

Qui joue dessus ?

Pour ce projet, j’ai renoué avec mes anciens camarades de l’EDIM : Martin Cazals à la batterie, Xavier Lebreton à la guitare (qui jouaient déjà sur mes deux premiers EPs), ainsi que Laurent Corté au sax ténor et Vincent Jacqz au piano – mon ancien professeur ! Il y avait aussi des belles nouvelles rencontres comme Ahmed Ghanem à la contrebasse et la chanteuse Lauren Mareschal, qui a posé sa voix sur trois morceaux. Sans oublier un activiste-choriste, Thi-Pro, dont le vrai nom ne sera pas dévoilé ici !

Xavier, le guitariste du projet, est aussi mon compagnon de longue date. J’étais ravie d’avoir l’occasion de lui demander de participer à ce projet. C’est un excellent musicien avec un son bien à lui. D’ailleurs, on ne l’entend pas assez sur ce disque et c’est dommage ! Mais bon, il y avait beaucoup d’excellents musiciens sur ce disque.

Olivier « He’s the Bost » Bostvironnois m’a beaucoup aidé avec les arrangements des titres 3 et 5. Sans oublier quelques précieux conseils d’Eric Schultz, grand arrangeur de jazz américain basé à Ivy/Vitry qui chapeaute plusieurs grandes formations jazz en banlieue sud. Eric m’a enseigné les notions d’arrangement jazz quand j’étais à l’EDIM en 2014-15.

C’est un album où l’élément important est voix : la travaille tu beaucoup ?

J’ai longtemps travaillé tout autour du jazz : l’impro vocale, le rythme, le travail d’oreille, l’harmonie, les relevés de solos. Mais je travaille moins ce temps-ci. Quand on ne travaille pas, ça s’entend. Le jazz est une musique exigeante qui ne pardonne pas !

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La musique est assez dépouillée, était ce une volonté de ta part d’avoir ce son autour de ta voix ?

Le résultat reflet surtout le budget très serré du projet (tout l’argent de la campagne de ‘crowdfunding’ est parti aux ONG) alors un certain générosité d’écoute est de mise !

C’est vrai que la voix est très « devant » dans le mix. Je pense que c’est lié aux décisions prises (ou pas prises) pendant le mixage. Comme il n’y avait pas de budget, je ne me suis permise ni trop d’allers-retours, ni le temps pour prendre du recul.

Neil Saidi nous a enregistrés gratuitement aux Zoot Studios (merci Neil, je te dois toujours une caisse de Chablis). Neil est saxophoniste ténor et une étoile de la scène jazz. Lui-même avait organisé l’an dernier plusieurs soirées de solidarité intitulés Jazz for Palestine à la Petite Halle. Le jour de l’enregistrement, nous avons joué dans les conditions « live », tous dans la même pièce, sans casques ni retours. Du coup il y a quelques passages où on marche un peu sur les œufs.

C’était avant tout un projet caritatif, donc peu importe les imperfections, mais j’étais quand même fière du concept artistique, fière de mes compositions. Je n’ai peut-être pas réussi à les mettre en valeur autant qu’elles le méritent. Mais bon, c’est comme ça qu’on apprend n’est-ce pas !

Photo du concert de lancement, le 18 avril à la Cave Café
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Vas-tu monter sur scène avec ce disque ?

Nous avons déjà fêté la sortie de l’album physique le 18 avril à la Cave Café (Jules Joffrin), un lieu que je connais bien. C’était dans le cadre d’une soirée de solidarité avec la participation de plusieurs artistes. C’était le premier fois pour moi d’organiser un évènement d’une telle ampleur. Je pense que c’était globalement réussi, malgré quelques soucis de son et une chaleur étouffante !

J’aurais bien aimé trouver une date dans la rue des Lombards, mais j’ai hésité jusqu’à présent. Avec le contexte actuel en France, je pense que beaucoup de programmateurs craignent la polémique. La Palestine est une plaie ouverte, mais nous avons peur d’en parler, parce que ça nous met face aux échecs historiques de l’Occident, et à l’echec du siècle des Lumières ; ça nous oblige à nous regarder dans le miroir. Mais il faut bien le faire, sinon on n’avancera jamais vers un paix juste.

Comment peut-on se le procurer ?

L’album est aujourd’hui en vente sur BandCamp.

Le mot de la fin

Merci, j’ai tout dit.

https://susanneshields.bandcamp.com/album/songs-for-gaza
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