Jeff Jacq : Sex and Drugs and Rock and Roll

Par Franco Onweb

Bon disons le tout de suite : je connais bien Jeff Jacq ! Depuis notre première rencontre il y a un an et demi, on se parle presque quotidiennement et il participe régulièrement à l’écriture de ce site. Lui et moi, nous partageons les mêmes goûts pour la musique de la fin des années 70 et début des années 80 et pour les biographies musicales ! Jean-François (c’est son vrai prénom à l’ami Jeff) me l’avait dit : il travaillait sur une biographie de l’un de ses héros : Ian Dury !

Il était plus que normal que l’on se rencontre pour évoquer son livre « Sex and Drugs and Rock’n Roll ». Une conversation entre deux amis autour d’un café comme nous en avons souvent, à la seule différence c’est que cette fois nous l’avons enregistrée. 

Jeff Jacq : Sex and Drugs and Rock and Roll
DR

Quand on s’est rencontré pour la première fois il y a un an et demi pour parler de ton précédent livre « Fragments », tu m’as annoncé que tu travaillais sur une biographie de Ian Dury, ce qui m’avait étonné parce que pour moi tu avais l’image de quelqu’un qui était plutôt fan de chansons et de rock français ?

Pourquoi Ian Dury ? C’est passionnel pour moi, c’est un des premiers disques que j’ai reçus entre les mains. J’ai eu « Sex and Drugs » en import, je ne sais plus trop comment d’ailleurs, et je suis tombé vraiment amoureux de ce disque.

(Jeff Jacq en mai 2017 - Crédit Photo Charly Ly) 

Ce sont les quarante ans de « Sex and Drugs and Rock’n Roll ». Est-ce un hasard ?

Bien sûr que non, c’est un morceau fondateur. Mais si tu regardes bien mes deux autres biographies musicales sur Bijou et Olive de Lili Drop sont attachées à une époque, qui est à la même que Ian Dury et je voulais vraiment encore creuser cette époque ! Ensuite, quand tu écoutes le titre, cela n’a rien d’anglais, c’est un morceau neutre qui dépasse le cadre de l’Angleterre. D’ailleurs le morceau a bien marché un peu partout Europe et en Australie, mais  pas en Grande-Bretagne où il ne s’en est écoulé que 19 000 copies, ce qui est peu ! En plus, comme je le souligne dans le livre, le disque a disparu des bacs au bout de deux mois pour insuffisance de ventes.  

Il n’a pas bien marché aux USA ?

Non il a été très mal reçu là, il n’avait pas assez d’accent pour les Américains : Ian a notamment fait une tournée avec Lou Reed, que je raconte dans le livre, qui s’est très mal passé.

Mais est-ce qu’une biographie de Ian Dury en France était indispensable ? C’est un chanteur profondément anglais ?

Tout comme Madness, par exemple, qui vont se revendiquer de lui, pourtant c’est un groupe qui a cartonné dans le monde entier avec ce genre de musique. Je pense sincèrement que oui, une telle biographie a pour premier but de remettre en lumière un artiste oublié dont l’importance est, selon moi, capitale.

Qu’est-ce qui te plait chez lui ?

Dans l’écriture de cette bio, ce qui m’a vraiment plu, c’est de raconter cette époque : les années 60 et 70. C’était passionnant de raconter cette Angleterre-là, tout en y mêlant au plus près l’histoire de Ian Dury ! Ensuite, j’ai senti chez lui une vraie souffrance qui m’a ému !

Tu t’es identifié à lui ?

Oui, forcément il y a une identification avec ma propre enfance… du moins ce que peut-être une enfance brisée. Mais pour en revenir à cette époque, je voulais travailler sur l’année 1977, le point central ! c’est une année capitale qui a changé beaucoup de choses !

Mais le mouvement punk est resté quand même marginal à l’époque : les groupes qui seront numéro 1 dans les ventes sont loin d’être du mouvement. Ce sont Fleetwood Mac ou encore les Wing !  

C’est une année de transition avec des actions qui ont commencé dès 1974 avec les New York Dolls, ! Comme l’a écrit Jean Marie Durand c’est l’année zéro de notre époque dans le sens ou c’est le début de la chute, de l’ère de l’inquiétude : c’est les débuts de Apple, c’est Star Wars, Beaubourg, les punks et ce slogan : no future.

Justement ton livre s’appelle : « Vie et mort du parrain du punk ». Il était punk ? Pour moi c’est un chanteur anglais, cockney et qui va exploser avec « Sex and Drugs », on est assez loin des punks ?

Attention, il n’a rien demandé pour être désigné comme étant le parrain de ce mouvement et quand parait le disque, le 30 aout 1977, il n’a rien fait depuis juillet 1976. Il a observé le punk de l’extérieur, tout en reconnaissant lui-même que sans cette explosion musicale, il n’aurait certainement pas réussi à devenir une star.  Johnny Rotten a toujours dit qu’il l’avait beaucoup influencé et pour info, en 1974, Ian portait des épingles à nourrice et Malcom McLaren était présent, de là dire qu’il s’en est inspiré, la réponse est oui ! D’ailleurs, Ian Dury se fera faire ses vêtements chez McLaren qui l’avait approché pour qu’il soit le chanteur des Sex Pistols. Quand le groupe va enregistrer ses premières démos, ils vont exiger Chris Thomas parce qu’il a produit le premier 45 tours du groupe de Ian Dury, Kilburn and the High Roads en 1975 !

Tu es sûr ?

Oui, c’est dans plusieurs biographies : le groupe était fan absolu de Ian Dury !  

Ton livre est une biographie, donc un récit, et la vie de Ian Dury a une importance capitale dans son œuvre !

Oui, sa vie est en parallèle avec sa musique. La maladie, la polio, le fait qu’il commence la musique le lendemain de la mort de Gene Vincent… ce genre de choses qui vont le marquer pour sa création musicale.

Tu vas très loin dans la description de son parcours : il y a plein de détails sur sa maison, ses habitudes… Comment as-tu eu tous ces renseignements ?

Il y a eu beaucoup d’interviews, j’ai eu accès à beaucoup de choses et je m’intéressais à lui depuis longtemps. J’ai rassemblé tous les éléments, cela se présentait comme un puzzle à reconstituer.  

(Ian Dury à 16 ans - Photo Jemima Dury) 

Son enfance à lui, c’est la polio ?

Oui, le vaccin n’a été découvert que quelques années plus tard, et sa maladie a vraiment pourri sa vie alors que jusqu’à l’âge de sept ans, il était un enfant roi et choyé !

Il a un point commun avec toi : sa fidélité en amitié. Il restera proche de ses amis d’enfance qui vont l’aider pour sa carrière : pochettes, affiches, scène…

C’est vrai, c’est une amitié sans failles, à condition de lui consacrer 100 % de son temps et quand on a le malheur de s’en tenir à 99 %, c’est le drame.

Il a commencé à enregistrer à après 30 ans quand même ?

Oui, mais si tu regardes bien son premier album est foireux ! Ce fut avec son premier groupe, Kilburn and the High Roads, en 1975. C’est d’autant plus dommage, que le premier 45 tous, sorti quelques mois avant l’album, « Rough Kids », produit par Chris Thomas, est en soi une petite bombe.

Il y a un point important pour moi, c’est que l’Angleterre est une île qui, avec son histoire, a assimilé plein d’influences, notamment des Antilles : Ian Dury n’est-il pas le premier à assimiler ce « melting pot » ?

Oui je suis d’accord et j’irai plus loin : c’est le premier blanc qui a vraiment réussi un morceau de funk ! Je sais, je suis un peu extrémiste dans mon propos (rires).  

C’est là que je voudrais que l’on évoque son groupe que l’on sous-estime trop souvent : les Blockheads !

Bon, disons-le tout de suite c’est un super groupe avec Wilko Johnson, qui les rejoint en 1980, Mickey Gallagher, Chaz Jankel… Bon, ce sont des musiciens incroyables qui jouent super bien, mais sans Ian Dury ce serait resté un groupe de requins de studio : il fallait ce petit grain de folie !

(Ian Dury and the Blockheads - Don Cherry (Guest), John Turnbull, Davey Payne, Wilko Johnson, Mickey Gallagher, Ian Dury, Charley Charles, Norman Watt Roy - Droit Réservé)

Mais à l’inverse, on peut dire aussi que sa carrière n’aurait pas « explosé » sans eux !

Oui c’est sûr, si tu écoutes les albums de Ian en solo, indéniablement il manque quelque chose ! C’est un des meilleurs groupes anglais, sans conteste.  

Mais le melting pot culturel, ce sont les Blockheads !

Bon d’accord (rires), mais bien avant la formation du groupe, c’est surtout Chaz Jankel qui sera déterminant pour ça ! Avec toutefois cette nuance importante : c’est Ian qui écrivait les textes et qui, entre les lignes, imposait aux musiciens son rythme.

Ce n’est pas ce mélange qui t’a fasciné dans sa musique : cette manière quasi unique de tout assimiler et de le retranscrire de manière unique ?

Si bien sûr : c’est une formidable machine à ouverture culturelle les Blockheads ! En même temps « Sex and Drugs » est un titre à part dans sa discographie, un titre en forme de revendication et qui lui a échappé. Mais si tu écoutes ses disques, tu entendras du punk, du rock, du funk… plein de choses différentes qu’il a réussi à assimiler !

En même le titre n’est sur aucun album à l’époque ?

Oui, c’était une volonté de sa part : il ne voulait pas que son public achète deux disques : le single et l’album avec la même chanson ! C’était important pour lui !

Qui as-tu rencontré pour écrire le livre ?

Je n’ai rencontré quasiment personne ! Disons… la peur peut-être de dire du mal, Ian ayant été d’une certaine façon un tyran… un mec difficile à vivre.  

Tu as rencontré Baxter Dury ?

C’est trop dur pour lui de parler de son père. D’une manière générale, ils m’ont ignoré sublimement. J’ai essayé d’approcher Wilko Johnson par l’intermédiaire de Marc Zermati, mais cela ne s’est pas fait. Pour en revenir à Baxter, je ne lui en veux pas : tout le monde lui parle de son père et pour reprendre ses propos, comme il me l’a dit : c’est au-dessus de ses forces.

(Pochette de l'album New boots and Painting, Baxter Dury à gauche pose avec son père sur la pochette - Droit Réservé) 

C’est le premier artiste dont tu as écrit une biographie que tu n’as jamais rencontré ?

Si en 1998, juste avant le Bataclan. J’étais arrivé au concert tôt dans l’après-midi et je vais dans le bar à côté, comme je voulais être tranquille je suis allé dans l’arrière-salle et là, il y avait Ian Dury et les Blockheads. Il m’a regardé, a souri, et on a parlé 10 minutes.

Tu lui as dit quoi ?

Que j’aimais beaucoup sa musique ! Après coup, mille questions me sont venus à l’esprit, mais sur le moment… ce fut un échange pour le moins banal, convivial, mais au moins je l’ai rencontré et je lui ai parlé !

Il y a plusieurs points que je voudrais évoquer avec toi : c’est l’alcool et la drogue ?

Oui, bon la drogue il était contre sauf pour le spliff… Par contre, l’alcool oui ça a été son gros problème. D’autant qu’il pouvait avoir l’alcool mauvais.

Et il a aussi été acteur ?

Un peu de théâtre et beaucoup de seconds rôles. Son meilleur rôle sera son dernier film, Underground, en 1998, sorti, hélas, en catimini.  

Il a aussi beaucoup d’humour ?

Pour nous, avec le recul, oui, mais pour son entourage, pas vraiment. Disons que ses caractéristiques sont l’humour, l’alcool et les femmes, et là-dessus il y en a beaucoup ! Ceci dit, son humour est très compliqué à comprendre pour les français !

Justement, à quel artiste français peut-on le comparer ?

Gainsbourg ! Le côté avant-gardiste, la manière de chanter, cette espèce d’humour grinçant. Même si on est sur deux univers différents, il y a des points communs !

Comme le jazz ?

Oui, bien sûr ! Il est beaucoup allé dans les clubs de jazz dans sa jeunesse. D’ailleurs, il préférait le jazz aux Beatles à tel point qu’il ne les invitera pas dans son école d’art alors qu’il le pouvait ! C’est un truc de dingue (rires).  

Mais n’avait-il pas dans les années 60, l’esprit d’un mods ?

Oui, peut-être, d’une certaine manière, c’est indirect. Il a surtout été un Teddy Boy étant très jeune…   

Je voudrais revenir sur un point : la musique de Dury, mais surtout l’image qu’il a eue peut entrainer chez certains comme les skinheads avec leur attitude raciste à l’encontre de ses valeurs, le fameux cri « Oï » ça vient de lui.

Il en était effaré ! C’était à l’encontre de ses valeurs : c’était une équipe de foot qui reprenait ce cri et lui il l’avait repris dans « Blockhead ». C’est par la suite que cela a dégénéré. Il a toujours combattu ça ! Encore une fois c’est un melting pot culturel !

Ce sont les quarante ans du titre « Sex and Drugs and Rock’n roll », y a-t-il une opération de la maison de disques pour cet anniversaire ?

À ma connaissance non ! Il y a juste Louis Alphonso (ex-Bad Manners Ndlr) qui a enregistré une reprise. Maintenant, avec YouTube, tu as accès à tout et j’espère que mon livre donnera envie aux gens de découvrir d’autres choses !

(Ian Dury - Credit Photo Alain Le Kim) 

Quel est le message de la chanson ?

Bon disons-le : les trois procurent le même plaisir et pour moi c’est un alchimiste ! Une étude récente a démontré que tout ça va ensemble !

Quelle étude ?????

Science et Vie a publié en début d’année une étude canadienne démontrant que le sexe, la drogue et le rock touchent la même « zone de récompense » dans le cerveau !

Ian Dury est respecté dans Science et Vie (rires) ?

Oui ! (Rires.) C’est magnifique.  

Pourtant le titre s’appelle « Sex Drugs and Rock’n Roll » ?

C’est pour ça : il faut que les gens aillent plus loin et découvrent autre chose ! C’est comme un nom sur un produit d’appel !

Ton livre est publié chez Ring ?

Dès le départ, j’avais dans l’idée de publier chez Ring. L’éditeur de Jimmy Page. D’autant que le sujet de Ian est sensible, et que je ne voyais absolument pas qui en voudrait. Ils ont été tout de suite emballés. Sincèrement, je ne m’y attendais pas. Cette maison d’édition  me semblait totalement inaccessible. Je dois dire que j’ai été agréablement surpris par le travail de l’équipe, très engagée auprès de leurs auteurs. C’est étrange, mais Ring s’apparente à un petit cercle, un peu comme une famille, d’autant que certains auteurs maisons n’ont pas manqué de marquer leur intérêt pour mon travail. 

Tu es content du livre ?

J’en suis ravi, toujours inquiet, mais c’est dans ma nature, et j’espère qu’il procura autant de plaisir aux gens que j’en ai eu à l’écrire !

On parle de Pierre Mikaïloff qui a signé la préface ?

Comme tu le sais, je suis proche de lui, c’est quelqu’un que j’aime à la fois humainement et pour son travail. Il s’est imposé naturellement : il est fidèle en amitié et mettre son nom sur la couverture, c’était une manière de lui rendre en hommage… de le remercier !

(Pierre Mikaîloff et Jeff Jacq au Walrus pour le lancement du livre - Crédit photo Charly Ly)

Quelles sont tes ambitions par rapport à ce livre ?

Que l’on parle de lui, que l’on se rappelle que Ian Dury a apporté vraiment quelque chose à la musique !

Tu as de nouveaux projets ?

Un nouveau texte, cette fois autobiographique puisque j’alterne avec mes biographies musicales. Il s’agit de creuser encore et d’aller plus loin, ou plus exactement encore plus en profondeur puisque mon travail ne consiste pas seulement à cracher les mots sur le papier, mais à effectuer un travail de fond, précisément de l’intérieur.    

Mais il y a des musiciens que tu aimerais aussi réhabiliter ?  

Il y en a pleins ! J’ai des idées ! Par exemple je voudrais réhabiliter Dennis Wilson, aborder sa rencontre avec Charles Manson… J’ai deux idées de projet : sur les artistes qui ont trainé avec Manson et j’aimerais aussi écrire un livre sur les derniers jours de Ian Curtis, tout en trouvant une façon originale d’aborder le sujet, car il ne s’agit pas de répéter ce qui a déjà été écrit. Si je ne trouve pas le fil, je passerai à autre chose…  

Tu ne veux pas te consacrer plus à des biographies, tu as des obsessions notamment sur le rock français des années 70 et 80 ?

C’est clair que j’aime l’époque et la décrire ! Il va bientôt peut être me jaillir une idée incroyable et pour l’instant la question ne se pose pas puisque je travaille sur ma biographie !

Quel disque de Ian Dury conseilles-tu ?

Je te conseille l’album anticommercial par excellence « Laughter » ; sorti en 1980 ! À réhabiliter. Il se clôt sur le magnifique et incandescent « Fucking Ada »…   

Donc c’est une biographie ou une histoire ?

Les deux ! Pierre le dit lui-même, on a l’impression d’être avec lui !

Pourtant, le titre s’appelle « Sex Drugs and Rock’n Roll », soit sa chanson la plus célèbre ?

C’est la meilleure façon d’amener les gens vers l’histoire de Ian. Tout le monde connait la formule, elle lui appartient, ce que bon nombres ignorent, finalement. Son histoire est incroyable, tous les ingrédients sont réunis…

Le mot de la fin !

Je voudrais juste préciser qu’en écrivant des biographies d’artistes que j’ai adoré, j’ai l’impression de leur rendre une infime partie de ce qu’ils m’ont apporté ! Mais le mieux n’est-il pas de terminer en chanson ? Pour le coup une face B, enregistré en 1980, « That’s Not All », titre méconnu et pourtant l’un des plus beaux de Ian… 

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