Pourriez-vous vous présenter brièvement ?
Anne : Je m’appelle Anne van der Linden, je suis peintre et dessinatrice, je vis en région parisienne.
Hervé : Je m’appelle Hervé Zénouda, je suis musicien, je suis un parisien vivant dans le sud de la France depuis quelques années déjà.
Anne : Dans les années 90, j’ai collaboré régulièrement avec l’artiste Jean - Louis Costes sur des projets de pochette de disques, décors pour ses spectacles, dans lesquels j’ai aussi joué. J’ai aussi fait avec lui mon premier fanzine, un recueil ronéotypé de textes et images intitulé « La vache bigarrée », et nous avons créé au début des années 90 le label eretic-art qui distribuait des produits DIY, fanzines, K7 et vidéos. Ont suivi pour moi de nombreuses collaborations avec la micro - édition, et la création avec l’artiste Olivier Allemane dans les années 2000 de la revue Freak wave, revue de textes et images regroupant les acteurs de cette scène alternative.
Hervé : Nous venons tous les deux de l’underground Parisien. J’ai été actif comme batteur dans la scène Punk de la fin des années 1970 (Loose Heart, Stinky Toys, Guilty Razors…) ainsi que dans la scène New Wave qui a suivi au début des années 1980 (Mathématiques Modernes, Spions, Elli et Jacno, Lio…). Dans les années 2000, j’ai participé au label d’artistes « Trace Label » pour lequel j’ai réalisé deux disques comme compositeur (« Vies secondes » en 1999 et « Demain, dès l’aube… » en 2002). J’ai aussi produit plusieurs disques des figures historiques de la musique électro-acoustique française comme Michèle Bokanowski (« L’ange » (2003), « Pour un pianiste » (2005), « Trois chambres d’inquiétude » (2009) et « Etoile Absynthe » (2010) (chez Optical Sound)) et Christine Groult (« La condition captive » (2007)) ainsi qu’une compilation de dix-neuf compositeurs sur plusieurs continents réunis par Myspace autour du Post-Minimalisme (« Post-Minimalist » (2007)). Par la suite, j’ai réalisé un disque de chansons expérimentales « Leçon de chagrin, cours de savoir-vivre… » avec Elisa Point en 2006 le disque « Micrologies N°1 (sur le label Opitcal Sound en 2020) et plus récemment le disque de post-punk Mitzpah avec le label Toulousain Pop Supérette en 2022.
Comment s’est faite votre rencontre ?
Anne : Notre rencontre s’est faite via une amie commune, Olivia Clavel, qui fut dans les années 80 membre du groupe de graphistes activistes Bazooka. Hervé était proche de ce groupe, et a collaboré pour son disque précédent avec Loulou Picasso, autre membre de Bazooka, comme il le fait aujourd’hui avec moi pour L’Aspiratrice.
Hervé : J’ai d’abord été intrigué par la peinture de Anne avant de demander à Olivia de faire sa connaissance. Après la rencontre, j’ai été encore plus intrigué par l’écart entre la personne et son travail. En effet, ses peintures sont assez trash, pleines de couleurs et de vivacité alors que sa personnalité est assez douce et introvertie. Le contraste entre les deux est assez fascinant, j’ai vite senti qu’on pourrait faire quelque chose ensemble.
Pourriez-vous nous présenter le projet « L’Aspiratrice » ?
Anne : C’est un projet initié par Hervé de mise en regard de nos créations respectives, entre sa musique créée pour ce disque et mes peintures qui datent de diverses périodes. Hervé a choisi parmi mes œuvres celles qui lui paraissaient résonner avec les siennes. Dix morceaux, dix tableaux et on passe d’une ambiance sonore et visuelle à une autre, assez différentes les unes des autres.
Hervé : Ce projet propose un univers, il est inspiré du concept de « Boites en valise » que Marcel Duchamp a développé vers la fin des années 1930. Un coffret qui contient un univers miniature plein d’éléments disparates. Plus modestement nous proposons une enveloppe avec un vinyle ou un CD, un livret enrichi, dix risographies, des cartes postales… La relation peinture/musique est particulière, les musiques n’ont pas été écrites sur les peintures et celles-ci ne sont pas des illustrations des premières. J’ai composé les musiques de mon côté sur trois ans et j’ai ensuite choisi les peintures (peintes à différentes périodes de la carrière de Anne) qui me semblaient fonctionner sur ces musiques dans un élan très intuitif, j’ai évité d’analyser trop les choses. Ces choix sont personnels, mais chacun pourra trouver les correspondances qu’il veut. En effet, les risographies ne sont pas associées aux musiques de manière stricte et les titres des musiques ne correspondent pas à celles des peintures. La logique de produire un objet particulier se retrouve aussi dans le choix de l’édition limitée à 300 exemplaires avec plusieurs risographies signées de la main de Anne.
Pourquoi avoir choisi le nom « L’Aspiratrice » ?
Anne : L’aspiratrice est le nom d’une de mes toiles, on y voit un homme passer l’aspirateur avec les intestins de ce qu’on imagine être son épouse, sous l’œil étonné et un peu effrayé d’un enfant.
Comment définiriez-vous ce projet musicalement, vous citez le minimalisme américain ?
Hervé : Oui, c’est dans cette veine. C’est une musique qui est instrumentale (à l’exception du morceau « Question with answers » chanté par Grégory Davidow avec qui j’avais fait Mitzpath) et principalement acoustique (piano, percussions, guitare acoustique, instruments à vents, batterie…) même si on trouve des guitares électriques sur deux morceaux (« Eclats » (pour trois guitares électriques) et « Distorsions » (pour trois guitares électriques et une batterie) et du synthétiseur qui traite le son du piano dans « La question sans réponse ». Mon intérêt pour le minimalisme américain remonte au début des années 1980. C’est Brian Eno (et son label « Obscur ») qui m’a initié à ce courant musical. Je suis un grand fan de Steve Reich et aussi de compositeurs plus jeunes comme David Lang, Michael Gordon, Peter Garland ou Kevin Volans ou aujourd’hui Adrian Knight mais aussi des compositeurs « cross over » comme Fred Frith, Glenn Branca ou Rhys Chattam. On y retrouve la répétition et l’apparente simplicité du rock mais en élargissant et en enrichissant le propos.
Est-ce une suite logique du travail qu’Hervé a développé tout au long de sa carrière, notamment avec la New Wave, le punk, et plus récemment Mitzpah ?
Hervé : Mon activité musicale a pris plusieurs formes (www.zenouda.com). Comme batteur, j’ai effectivement été particulièrement actif dans la fin des années 70 avec le Punk et le début des années 80 avec la New Wave. J’ai continué à jouer plus sporadiquement dans les années 1990 sur des disques de Ramuntcho Matta, Jean-François Coen, Denis Frajerman ou David Fenech. J’ai publié mon premier disque comme compositeur (« Vies secondes » (Trace Label, 1999)) à la fin des années 1990 dans un style qui était déjà très inspiré du minimalisme Américain et l’ensemble de ma production est dans cette veine (même si on pourrait mettre à part mon disque de chansons expérimentales « Leçon de chagrin, cours de savoir-vivre… » (Le culte du cargo, 2006) avec la chanteuse/chuchoteuse Elisa Point ainsi que « Mitzpath : Lonesome harvest » (Pop Supérette, 2002) qui est la réactualisation d’un projet de punk-rock initié en 1981 avec le chanteur punk Hongrois Gregory Davidow. Enfin, j’ai eu aussi eu une activité de producteur qui s’est concentrée sur la musique électro-acoustique et le minimalisme. Le tout dans une démarche indépendante fidèle à l’esprit du DIY (Do It Yourself) issu du Punk.
Qui joue sur ce disque ?
Hervé : Le disque regroupe pas mal de musiciens car il n’y a pas d’homogénéité de formation instrumentale dans le disque. On peut trouver plusieurs morceaux de piano joué par Nicolas Pélissier, deux morceaux de guitares électriques (« Eclats » pour trois guitares électriques et « Distorsions » pour trois guitares électriques et batterie). Les guitares sont jouées par Sanghéon Lee et la batterie par Patrice Jacquot. Deux morceaux pour deux percussionnistes Laurent Mariusse et Damien Louis (un pour peaux, l’autre pour vibraphone et marimba), « Continuer à s’obstiner » est joué par Philippe Azoulay à la guitare acoustique et Damien Louis au vibraphone. Le morceau qui ouvre le disque est « Fanfare » un morceau un peu à part en termes d’orchestration puisqu’il est joué par un ensemble d’instruments à vents (cuivres et bois, joués par Benoit Bottex (clarinette), Ismael Galvez (buggle, trompette) et Christophe Rosenberg (saxophones, flute) et deux batteries (jouées par Patrice Jacquot et Ilias Balseihac). Enfin Philippe Petit a traité le son des pianos de « La question sans réponse » avec ses synthétiseurs et Grégory Davidow (Spions, Mitzpath) a chanté dans « Question with answers » et en a écrit le texte. Deux ingénieurs du son ont travaillé sur le disque : Bernard Kalef pour l’enregistrement des pianos et Frank Lovisolo pour les percussions et le mixage du disque. Du côté de l’image, Pierre Barboza a fait les photos du livret, Simon de la Porte la mise en page du livret et de la couverture des disques et Patrick Bazin va réaliser le court métrage associé au projet.
Où et comment l’enregistrement a-t-il eu lieu ?
Hervé : L’enregistrement s’est effectué sur deux ans de manière très discontinue. La non homogénéité des orchestrations en est la principale raison. Je reconnais que ce n’est peut-être pas la solution la plus pratique mais j’ai suivi mes envies musicales. Ainsi pour chaque format instrumental j’ai dû trouver les bons musiciens et chaque enregistrement s’est fait de manière différente. Plusieurs morceaux sont des pièces pour piano, j’ai donc dû trouver la bonne personne pour les enregistrer. Après quelques essais infructueux, la rencontre avec Nicolas Pélissier a résolu la question. Les enregistrements se sont faits en plusieurs séances au studio de Bernard Kalef à Toulon et le morceau « L’éclos mvt 3 » écrit pour deux pianos a été enregistré en re-recording par Nicolas qui a joué les deux parties séparément. Une autre rencontre a été celle avec Sangheon Lee un guitariste et musicologue sud- Coréen qui vit en France depuis quelques années. On s’est rencontrés dans le cadre de son travail de thèse en musicologie sur le nihilisme dans le Punk. Les guitares ont été enregistrées chez lui en re-recording et la batterie a été jouée quelques mois plus tard par Patrice Jacquot dans son studio en Bourgogne qui est un musée de la batterie plus qu’un studio. J’ai confié la direction musicale des trois morceaux « Old age is not for sissies » (pour marimba et vibraphone), « Pour deux percussionnistes » et « Continuer à s’obstiner » (pour guitare acoustique et vibraphone) à Philippe Festou (compositeur et directeur de l’ensemble de musique contemporaine YIN). Deux séances ont été nécessaires aux musiciens de son ensemble - Philippe Azoulay (guitare acoustique), Laurent Mariusse (percussions peaux et marimba) et Damien Louis (percussions peaux et vibraphone) – pour jouer les pièces. L’enregistrement s’est effectué au conservatoire de Martigues par Frank Lovisolo. Le morceau « Fanfare » (ensemble d’instruments à vents et deux batterie) qui nécessite l’effectif le plus important du disque a été entièrement enregistré par les musiciens séparément dans des lieux et des temporalités différentes. Enfin, Philippe Petit a traité le piano du morceau « La question sans réponse » dans son home studio à Marseille et Gregory Davidow a ajouté sa voix sur le morceau « Question with answers » chez lui à Montréal.
Comment définiriez-vous la place et l’importance de l’artwork dans ce projet ?
Anne : C’est un dialogue qui joue sur une forme de discordance entre musique et image, entre la délicatesse des musiques et les narrations expressionnistes et trash des peintures, à chacun de créer ses chemins de l’un à l’autre de ces médiums, dans une forme de ping pong sensoriel.
Hervé : Comme dit plus haut, il s’agit d’un objet global avec de la musique, des risographies, des peintures, un livret, des cartes postales… Nous prolongerons cet objet par un court métrage fictionnel autour des dix peintures de Anne. Le projet est donc conçu dans cette optique multi-supports. Dans les années 1990, Anne avait réalisé quelques courts métrages (https://www.annevanderlinden.net/fr/actualites/category/122/films/?of=0) sur cette idée de partir d’un tableau pour le développer dans une fiction et donner vie aux personnages du tableau. C’est une idée qui m’a beaucoup plu. Une autre référence est aussi le formidable film « L’hypothèse du tableau volé » (Raoul Ruiz, 1979) qui cherche à reconstituer une histoire à partir d’une collection de tableaux.
Envisagez-vous de proposer une version live de ce disque ?
Hervé : Ce disque n’a pas vocation à être joué sur scène de manière classique. La diversité des instrumentations ne s’y prête pas. Il faudra trouver des propositions innovantes dans des galeries d’art ou autre… Les pièces de piano peuvent être jouées assez facilement en public. L’extension du disque est plus, dans son approche multi-support, dans le projet de court métrage scénarisé.
Vous lancez un crowdfunding : pourquoi ce choix, et quelles sont les contreparties proposées ?
Hervé : Ce projet par le nombre de musiciens qui y participent et surtout par la diversité des supports qu’il propose est assez couteux. Nous avons, d’ores et déjà, reçu l’aide de la région du Var (dispositif « Carte Blanche Création ») ainsi que celle du CNC (Centre National de la Musique). Néanmoins, ces deux subventions ne couvrent pas la totalité des dépenses. Nous lançons donc une campagne de préachat (crowdfounding) via la plateforme Ulule (https://www.ulule.com/aspiratrice_zenouda_vanderlinden/) en espérant boucler notre budget.
Nous proposons plusieurs contreparties : CD + cinq risographies + livret…, LP + cinq risographies + livret…, CD + dix risographies + livret…, LP + dix risographies + livret…, LP + CD + dix risographies + livret…
Toujours dans cette logique multi-supports, nous avons choisi de ne pas séparer musique et peinture, de ne pas proposer les disques seuls ou les risographies seules.
Un mot de la fin pour conclure ?
Anne : J’ai hâte de voir l’objet finalisé, un futur collector !
Hervé : Regardez, écoutez, contribuez…


