Les Snipers, François Huet raconte l’histoire du groupe

mardi 20 février 2024, par Franco Onweb

Au début des années 80 une scène apparut en France. Largement inspirés des Garages Band américains, ces groupes jouaient un rock assez puriste et sans concessions. Les Snipers, qui venaient de Dijon, étaient un des groupes leader de cette mouvance. Belles mélodies, rythmique impeccable, chant en français et Rickenbacker... Rien ne manquait à ces tireurs d’élites qui avaient l’avenir pour eux.

Signé chez New Rose, les bourguignons allaient sortir trois albums impeccables, parcourir la France de long en large, dont une tournée mémorable en 1983 avec les légendaires bostoniens des Real Kids et connaître un vrai engouement. Malheureusement les Snipers ne connurent pas le succès mérité et fatigués par les incessantes tournées, ils allaient jeter l’éponge en 1986, laissant leurs camarades de promotion, et de local de répétitions, les Calamités, s’envoler pour le succès.

En novembre 2022, à la demande de Louis Thévenon, le co-directeur de New Rose, François Huet, le chanteur du groupe remonte sur scène, accompagné des Soucoupes Violentes pour une soirée hommage à leur label, pour faire revivre le répertoire du groupe ! Suite à ça, l’impeccable label rouennais SMAP Records a eu la bonne idée de sortir une compilation hommage aux Snipers.

François Huet a bien voulu me raconter l’incroyable et étrange carrière d’un groupe qui a sa place dans l’histoire du rock d’ici.

Comment la musique est rentrée dans ta vie ?

Je viens de Dijon. A l’époque, dans les années 70, c’était encore une petite ville de province, dans le mauvais sens du terme avec un maire de droite (Robert Poujade, NDLR) très traditionnaliste. Ça ne rigolait pas beaucoup. Alors, comme le disaient les Rolling Stones « qu’est-ce que tu peux faire, à part jouer dans un groupe de rock ? ». J’avais la chance d’avoir un grand frère avec des goûts très sûrs. Son truc c’était la Soul avec des gens comme Otis Redding, Wilson Pickett ou Aretha Franklin. J’entendais la musique de l’autre côté du mur de ma chambre et je trouvais ça super ! C’est lui qui m’a permis de ne pas succomber à tous ces horribles groupes de Prog Rock de l’époque (Genesis, Yes, Ange…) que tous les babacools écoutaient à l’école. Dans les années 73-75, je voulais trouver ma propre voie et surtout énerver mes parents ! J’ai donc commencé en écoutant du lourd et du Glam Rock : Alice Cooper, Slade, Black Sabbath, ou encore les New York Dolls. J’ai découvert Lou Reed par l’extraordinaire pochette de « Rock’n’Roll animal », qui venait de sortir. Puis, en fac, j’ai rencontré des mecs comme moi (Salut à toi, Michel Pourcelot, guitariste des Catholic Boys !). On a commencé à s’éduquer et écouter de la musique ensemble. On lisait Best, Rock’n Folk, etc… On allait s’acheter des disques à Paris. Quand on voulait un disque il fallait l’acheter (pas de streaming à l’époque, pas de YouTube, pas d’achats par internet !), et, vu ce qu’on cherchait, souvent on ne le trouvait qu’à Paris. On montait à quatre dans la Coccinelle de ma mère. On se mettait d’accord et on se partageait les disques à acheter, puis on s’échangeait des cassettes. On a commencé à écouter les trucs les plus obscurs (à l’époque !) du rock sixties américain comme les 13th Floor Elevator, Seeds, ou les Sonics, bref les groupes « Nuggets » ou « Pebbles », et aussi bien sûr les Flamin’ Groovies (je me suis acheté une guitare Dan Armstrong à cause de la pochette de Teenage Head), les Stooges, le MC5 et le Velvet. On était complètement dans la lignée de Garnier qui écrivait dans Rock’n’Folk et Libé, a fait connaitre les Fleshtones et les Cramps à la France, et qui a financé un single de Roky Erikson ainsi que le premier single des Real Kids.

Les Snipers au printemps 1983
Crédit : Alain de La Mata

Et ensuite ?

Pendant que j’étais étudiant, j’ai créé le rayon disque d’une librairie « Les doigts dans la tête » de Bernard Zekri (futur journaliste à Actuel et à Canal Plus, NDLR). Il y avait là le groupe des rockeurs, et aussi les expérimentaux qui écoutaient des trucs comme Throbbing Gristle ou les Residents. Au milieu des années 70, soudain, il y a eu des groupes de notre génération qui ont commencé à faire des trucs géniaux : Les Modern Lovers, les Ramones, Television, les Dictators, les Heartbreakers…. Plus besoin de chercher des vieilleries, notre génération avait sa musique ! Puis sont venus les Anglais (Sex Pistols, Clash, Buzzcocks etc.) Le groupe que j’ai vraiment adoré, c’est les Modern Lovers, surtout leur premier album. C’était le pont entre le Velvet Underground, que j’adorais, et les punks qui allaient suivre.

Comment se fondent les Snipers ?

Je tenais le rayon disque de cette librairie et un jour, j’ai vu débouler Antoine, Tony Truant, qui est venu m’acheter un disque. J’avais un badge des Flamin’ Groovies et lui d’un autre groupe, je ne sais plus lequel. Aussitôt on a engagé la conversation. On avait les mêmes goûts et on a décidé de fonder un groupe dans la cave des « doigts dans la tête », là où je vendais des disques et lui en achetait (rires) ! Zekri nous a prêté sa cave. On avait des Vox AC30 et Antoine a pété le sien tout de suite parce qu’il l’avait mis en 110 volts et pas en 220. On a commencé les répétitions comme ça : à deux sur mon Vox !

Antoine est parti rejoindre les Dogs ?

Oui mais avant on a eu le temps de s’amuser ! On a trouvé un batteur et un bassiste (Jupp, qui a joué ensuite avec les Vietnam Veterans de Lucas Trouble). On a commencé à tourner dans la région et à se faire un petit nom. On a fait plusieurs premières parties des Dogs et Antoine rêvait de les rejoindre. Il a fini par réussir à partir avec eux. J’étais déprimé, en plus c’était le moment où je suis parti à l’armée (rires), double déprime ! Antoine m’a alors présenté des potes à lui : les Ambulances ! Ils jouaient super bien. Ils avaient 18 ans mais c’étaient des prodiges, surtout les deux Freds, batteur et le guitariste. A la réécoute, je suis toujours impressionné d’entendre comme ils jouaient. Gilles, le bassiste, avait un bon talent d’écriture (Je t’attendrai dans le vide-ordures !). Je les ai rejoints sans hésiter. Comme les Snipers s’étaient fait une réputation dans la région, ils ont accepté l’idée que l’on reprenne ce nom. J’ai amené quelques chansons jouées avec Antoine et eux ont amené les leurs ! Et c’était reparti….

Pourquoi ce nom ?

A l’époque je lisais pleins de Bande Dessinées comme Buck Danny ou des comics américains. Ça parlait de snipers et je trouvais que ça sonnait bien et « dangereux ». Personne ne savait ce que ça voulait dire, maintenant, hélas, on le sait. Ce mot était tellement méconnu à l’époque que quand je regarde les affiches ou tickets de concerts parfois on était les « Snippers », notamment quand on a joué au Bataclan avec les Real Kids, ou bien les « Sniters » quand on a joué au Havre (voir preuves dans le livret de la réédition SMAP records !).

Musicalement vous étiez dans la veine des Dogs et des Garage Bands mais en français  ?
Oui, parce qu’Antoine avait pris l’habitude de composer en français. Il nous a prouvé qu’on pouvait faire des choses intéressantes dans notre langue. Moi, je ne m’y serais jamais risqué. Par exemple, les paroles de « Je vais au supermarché » (initialement un titre des Snipers) ont été écrites par Antoine et offertes aux Calamités. C’est lui aussi qui leur a trouvé leur nom de groupe. C’était et c’est toujours est un très bon auteur-compositeur (Ecoutez Tony Truant, avec ou sans ses Solutions !). Il nous a montré l’exemple et on a continué.

Il va y avoir le Printemps de Bourges où vous allez rencontrer Willie Loco Alexander (dernier chanteur du Velvet Underground, NDLR).

C’était début 1982, j’étais encore à l’armée. On avait enregistré une maquette chez Lou Mairet (mon meilleur copain, mon alter ego, hélas aujourd’hui disparu) avec une reprise de Willie Loco Alexander. Quand j’ai su qu’il jouait au Printemps de Bourges avec Walter Powers, le dernier bassiste du Velvet, j’ai voulu aller le voir pour lui donner ma cassette. C’est un mec adorable ! Il nous a ouvert les coulisses, on est allé dîner avec eux, et il a emporté la cassette. J’ai pensé qu’elle allait rester dans le camion. Pour moi, c’était juste une très bonne soirée et trois semaines plus tard Patrick Mathé, le boss de New Rose m’a appelé pour me dire qu’on allait faire un disque et là je suis tombé de ma chaise : Willie Loco lui avait passé notre cassette, et il l’avait écoutée !

Vous l’avez fait où ce disque ?

A Paris au studio WW avec Patrick Woindrich en novembre 1982. Je sortais à peine de l’armée, c’est pour ça que sur la pochette j’ai encore les cheveux bien courts (rires) !

Vous sortez le 7 titres à l’hiver 1982-1983 mais on va vous coller l’étiquette « ancien groupe du guitariste des Dogs ».
C’est vrai et on n’a pas fait grand-chose pour s’en démarquer ! Dominique (Laboubée Chanteur des Dogs NDLR) était un peu notre héros à tous : Et moi, je rêvais de jouer et sonner comme lui… C’était un truc d’adolescent : on a des modèles et on veut leur ressembler. Ce qui nous a sauvé c’est qu’on écrivait en français des chansons plutôt pas mal comme « je t’attendrai dans le vide ordures ». Les Dogs ne le faisaient pas à l’époque. Ils l’ont fait plus tard !

Et là pendant un an et demi, vous allez être partout !

On a fait deux tournées en 1983 : Une avec les Real Kids, qui étaient vraiment importants en France à l’époque, puis une avec les Rythmeurs (le groupe de Gilles Tandy NDLR), avec entre les deux l’enregistrement pour la compilation Snapshot. La tournée avec les Real Kids a été vraiment rock’n roll ! On était jusque-là des gamins de province qui attendaient Best et Rock’n Folk pour voir les sorties, et la vie sur la route avec les Real Kids, ça a été un radical apprentissage !
Ce qui était génial, c’est qu’à l’époque, les gens sortaient et allaient au concert (3 chaînes de télé, pas d’internet, pas de Playstation !). Pour nous, à Dijon, il suffisait de coller 15 affiches faites à la main ou photocopiées pour avoir 100 personnes le samedi suivant. La tournée avec les Real Kids était incroyable : il y avait du monde partout et les gens étaient enthousiastes. Les Real Kids étaient accueillis comme des héros, et nous on profitait de la lumière. On a également appris beaucoup à leur contact : à jouer en toutes circonstances, à survivre à tous les problèmes d’un groupe en tournée (laver ses fringues entre deux villes, dormir dans le camion pendant qu’on roule vers la prochaine ville, changer ses cordes de guitare vite fait dans la loge, ne pas s’entretuer !), à faire face aux bons et aux mauvais jours (et il y en a eu avec les Real Kids !), et surtout à tenir une scène.

François Huet sur scène avec les Real Kids à Dijon le 8 Février 1983
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Vous avez joué au Bataclan ?

Oui, c’était la première date de la tournée Real Kids et la dernière c’était au Gibus. On a commencé et terminé à Paris. On a fait les deux tournées la même année, en tout plus de 50 concerts en un an si on compte les concerts hors tournées, ce qui nous a vraiment appris la vie et la musique : Quand les Real Kids étaient en forme, ils étaient extraordinaires. Nous, on était aux premières loges et on apprenait, on apprenait… Quand ils n’étaient pas « en forme », on se disait « c’est à nous de tout donner ».

Il y a tout une scène qui apparaît alors en France, dont vous êtes un peu les têtes d’affiches. Une scène assez sixties avec les Rythmeurs, les Coronados, Gamine… Une scène qui sera regroupée sur la compilation Snapshot. Vous enregistrez « le fiancé de l’institutrice ». On pouvait penser que vous alliez connaître le succès. Les radios ne vous ont pas passé ?

Non, je n’ai pas d’explication à ça mais je pense qu’en 1983, comme on n’a pas arrêté, on s’est un peu brûlé les ailes. On était partout, on était interviewé partout (mais toujours pour des radios ou des journaux locaux) et Patrick Mathé nous a poussé à faire un nouveau disque. Après ces deux tournées on était très forts sur scène, on ne craignait personne mais au niveau des compositions on était juste un peu court. On n’a pas eu le temps de beaucoup composer et travailler de nouveaux morceaux et dans ce deuxième album, « Bis », quand je le réécoute, il y a de superbes morceaux mais d’autres étaient moins aboutis. Si on avait eu 6 mois de plus on aurait pu mieux travailler les compositions.

Enregistrement de la compilation Snapshot, Jam avec Robin Wills et Chris Wilson des Barracudas qui produisaient la compilation
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Vous étiez restés sur un son sixties et même dans votre look, chemises à pois et boots pointues, vous étiez dans cet univers très rock garage. Est-ce que cela ne vous a pas desservi ?

Peut-être, mais nous étions des gosses de province peu habiles avec les journalistes parisiens qui défendaient plus facilement les groupes de Paris. C’était un microcosme, des gens qui se voyaient tout le temps, nous on les voyait deux fois dans l’année. Même les Rythmeurs, qui était un des meilleurs groupes de l’époque, n’ont à mon avis pas été assez soutenus par la presse.

Ils se sont séparés à la fin de votre tournée commune ?

Hélas ! Ils n’ont pas fait les deux derniers concerts de la tournée, si je me souviens bien ! A la fin il ne restait que les frères Tandy, si bien que nous sommes devenus pour un ou deux soirs leur « backing band ».

Tu étais plus âgé que les autres  ?

J’avais 21 ans et eux 18 !

Vous n’êtes pas passés à la télé ?

A la télé nationale, une fois à une émission de Christophe Bourseiller (FR3 ?) où on a été un peu maltraités. On nous a poussé sur un plateau avec un playback et comme on n’avait pas l’habitude, notamment du décalage entre la chanson et les retours, on n’a pas pu donner tout ce qu’on voulait, c’est dommage ! On n’a pas pu refaire la prise. C’était évidemment mauvais, et on n’a pas eu d’autres chances avec la télévision nationale…

Tu te sentais à l’aise dans cette scène ?

Quand on a beaucoup tourné en France, j’ai de très bons souvenirs des groupes avec qui on jouait, notamment de nos premières parties, ou les musiciens locaux qui venaient faire la fête avec nous après les concerts. Il y avait une véritable amitié, une solidarité. J’ai juste eu un peu plus de mal avec les groupes Parisiens parce qu’ils nous prenaient un peu de haut, ils restaient entre eux… J’exagère certainement un peu, mais à l’époque je le ressentais comme ça.

Quand est sorti « Bis », le deuxième album, on a eu l’impression que la naïveté n’était plus là !

On avait deux tournées derrière nous, dont une avec les Real Kids qui nous ont appris tout ce qu’ils pouvaient nous apprendre, sauf leur style de vie un peu trop extrême ! Après ça, on a voulu jouer plus dur, moins garage sixties, plus à la Real Kids. Pour Bis, le son était plus brut mais c’est ce qu’on voulait. Bref, malgré quelques chansons moins abouties, on était très contents quand le disque est sorti : il y avait des guitares partout ! Youri Lenquette avait écrit dans Best que c’était « un des meilleurs disques de guitare rock depuis longtemps, depuis le dernier Dogs en fait… » (voir livret du disque SMAP Records). Rien n’aurait pu nous faire plus plaisir que ces quelques lignes ! Fin 1983, on sortait de deux tournées, la compilation Snapshot et un LP : On avait tout donné. C’était le point haut de notre carrière.

Qu’est ce qui s’est passé après ce deuxième album ?

On a commencé à moins bien s’entendre, à s’engueuler, pour des bêtises, des riens, bien sûr. On était fatigués par l’année passée et stressés par les attentes de New Rose. On ne savait pas comment passer à l’étape supérieure. On jouait dans les mêmes salles, avec le même public et on ne savait pas trop quoi faire de plus. On n’avait pas de propositions de télés, de radios nationales, seulement des radios locales de fans. C’était vraiment sympa, mais ça ne nous faisait pas avancer.

Est-ce qu’il ne vous manquait pas, sur ce deuxième album, un vrai single ?
Sans doute mais en plus, pendant qu’on se demandait comment progresser, les Calamités, qui étaient notre groupe « sœur » depuis des années, ont déboulé chez New Rose et ont commencé à se faire remarquer avec « Toutes les nuits ». New Rose a alors flairé le potentiel et a mis tous ses efforts de promotion sur elles. Ils avaient raison !

Les Snipers et les Calamités dans les loges à Rennes
Crédit : Gilles Barjot

Et dans le groupe, vous n’étiez plus d’accord entre vous musicalement ?

Exactement, j’étais très Flamin’ Groovies, garage, j’avais amené des morceaux comme « Tallahassee Lassie », « Tried to hide » et Gilles était plus Creedence et country (« Who’ll stop the rain »). La différence se voyait de plus en plus ! Comme il y avait des tensions, Gilles est parti. Le groupe a continué sans lui. On a trouvé un autre bassiste. Mais l’année 1984 n’a pas été une aussi bonne année pour nous. On a vu qu’on plafonnait, qu’on tournait en rond…

Vous faisiez pas mal de reprises sur scène ?

Oui, parce qu’on ne composait pas rapidement. Comme on avait du public qui venait nous voir, il fallait que l’on tienne un set complet et qu’on se renouvelle. On a donc incorporé ces reprises, environ un quart du set… Mais on aimait ça, et les fans aussi, c’était de là où on venait, et on cherchait des morceaux bien obscurs ! Et puis les Flamin’ Groovies ou Alex Chilton en jouaient autant à l’époque, et ça ne choquait personne.

Vous avez joué à l’étranger ?

On est allé en Suisse, c’est tout… Mais on a fait deux fois toute la France ou presque !

Après « Bis » on sent que c’est la fin de la récréation, comme si vous essayiez de devenir des adultes !

C’est exactement ça ! On était des gamins de province à qui on a proposé de faire un disque, le rêve ! Quand j’ai vu le disque dans la vitrine de mon disquaire de Dijon, c’était incroyable, le plus beau jour de ma vie… (à l’époque !). Mais c’est arrivé très vite : on était des gosses. J’avais 21 ans, les autres 18, on a fait ces deux tournées et quand on est rentré on avait appris à jouer parfois avec une sono pourrie, les pieds dans la bière… D’ailleurs je me suis électrocuté sur scène pendant un concert à Toulouse, au Pied ! Fred, le guitariste, a essayé de me secourir et me relever mais en me touchant il a lui aussi pris une châtaigne ! (Lire le fanzine « Nineteen » de l’époque). On a vraiment grandi cette année-là. Mais on nous a tout de suite poussés en studio pour le deuxième album et c’était trop vite pour nous !

Vous allez faire un troisième disque « Alligator », n’est-ce pas le disque de trop ?

Non, mais je comprends que tu puisses le dire ! Gilles était parti, New Rose voulait nous garder, on avait des concerts, on en a trouvé un autre, très bon bassiste (« Bulle » Malapert, lui aussi disparu, hélas) et on est rentré en studio. Comme Gilles n’était plus là, j’ai donc dû écrire plus de chansons et les deux Freds s’y sont mis aussi. Certains disent que c’est le disque qui a le mieux vieilli. On l’a enregistré en trois jours et un jour de mix, et on l’a produit nous-mêmes (avec l’aide de Patrick Woindrich, quand même) pour faire ce qu’on voulait. Ce n’est pas le son sixties du premier, le son plus dur du deuxième, c’est un son un peu plus intemporel, ce qui fait que peut-être il n’a pas si mal traversé les années.

C’est juste après ce disque que le groupe s’arrête ?

Oui, j’avais alors 25 ans, j’étais fatigué de rouler 300 km dans la camionnette et être payé des clopinettes. Je vivais toujours chez ma mère pour des raisons financières malgré mes petits boulots d’étudiant (tri postal, garçon de café) et au bout d’un moment j’ai pensé que c’était impossible de continuer comme ça. Ça n’est pas arrivé du jour au lendemain, mais plutôt sur la longueur : les répétitions étaient de moins en moins fréquentes. Je suis parti étudier à Lyon, je faisais Lyon - Dijon pour répéter. Ça me coûtait pas mal de sous à chaque fois. Puis un Fred est parti à Paris, l’autre à Marseille. De son côté, New Rose était plus occupé par les Calamités qui cartonnaient bien. On a peu à peu arrêté de répéter et c’est mort tout doucement !

Tu as fait quoi musicalement après le groupe ?

J’ai pensé que je ne jouerais plus jamais. Je suis devenu une personne sérieuse. J’ai passé des concours, travaillé dans l’aviation civile. En 1987 j’ai vécu l’enregistrement, la sortie et la promotion de « Vélomoteur » des Calamités. Il y a eu une bouffée de plaisir avec ce titre, et surtout un grand succès, qui leur a permis de dépasser le public rock et avoir accès au grand public, avec télés « prime time », radios, Top 50, etc.. On s’est dit que tout ça était bien, mais les Calamités non plus n’ont pas voulu continuer et enchaîner avec de nouveaux morceaux. En 1992 je suis parti à Bruxelles, j’ai accroché ma Rickenbacker au mur, et j’ai pensé que je ne jouerais plus jamais !

Sauf que ?

Sauf que une fois à Bruxelles un rocker local a sonné à la porte et m’a dit « tu es le guitariste des Snipers, j’ai un groupe, on cherche un guitariste, ça te dit ? » et voilà, j’y suis retourné bien sûr et depuis je n’ai jamais arrêté ! J’ai toujours eu un groupe, au total trois ou quatre en 30 ans. J’en ai toujours un à l’heure actuelle ! (Les Outer Space, fantastique groupe, ne ratez pas ça ! The Outer Space - The Way https://www.youtube.com/watch?v=wabIblijSl0 https://www.youtube.com/watch?v=eV7YIG1v3Ew,

Vous n’avez jamais cherché à reformer les Snipers ?

Non, on s’est quittés sans se le dire vraiment. Maintenant, Gilles le bassiste et Fred le guitariste sont toujours à Paris, Fred le batteur est toujours à Marseille, et moi à Bruxelles. Il y a 1000 km de distance entre Fred le batteur et moi. La page a été tournée. Il y a longtemps, les deux Freds ont joué un peu avec Gilles Tandy pour des concerts au Canada. Je crois que Fred guitariste et Gilles bassiste jouent toujours ensemble dans les Anciens Francs. Moi, je joue avec de super musiciens à Bruxelles. J’ai même joué plusieurs années avec un ancien batteur des Flamin’ Groovies (Paul Zahl, installé à Ostende) et, personnellement, je ne suis pas très pour la nostalgie du passé. Cela dit, il faudrait poser la question aux autres !

Mais vous auriez pu faire plaisir à des gens ?

Je ne sais pas ; je pense que ce qui pourrait nous faire rejouer ensemble serait une véritable demande suite à la ressortie de nos morceaux. On verra, s’il y a un buzz autour de notre compilation !

Pochette de la compilation des Snipers chez SMAP Records
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A l’automne 2022, tu vas remonter sur scène pour le concert qui fêtait la sortie du livre sur New Rose.

Oui, et cela m’a fait très plaisir ! Louis Thévenon, le deuxième boss de New Rose, avait ce projet d’un livre retraçant l’histoire du label. Pour accompagner ça, il a organisé des expositions de photos et memorabilia autour du label à Paris et à Rouen. Il a aussi demandé à certains artistes qui étaient encore dans le circuit, de faire un showcase pour fêter cette sortie en électrique au 106 à Rouen, puis en acoustique chez Gibert à Paris. Il a bien sûr contacté les Calamités, parce qu’il savait qu’elles feraient venir du monde. Il m’a aussi demandé mais les Snipers n’existaient plus et je n’étais plus en contact avec les autres. Il m’a alors proposé de jouer avec les Soucoupes Violentes, un excellent groupe, qui ont eu l’extrême gentillesse d’accepter. On s’est très bien entendus et ils ont fait pareil avec Gilles Tandy qui n’avait plus de groupe non plus. A la fin on a fait tous ensemble (et aussi avec les Valentinos) un morceau des Saints « Simple Love » qui est le premier morceau de la première face du premier disque sorti chez New Rose et « Down at Lulu’s » un morceau qui était en face B d’un single des Dogs avec les Calamités aux chœurs. C’était super !

François Huet et les Calamités sur la scène du 106 à Rouen pour l’hommage à New Rose
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C’est grâce à cette reformation que les Snipers ont été réédités ?

Oui, après le concert de Rouen je suis sorti de la salle, et il y avait là Claude de SMAP Records qui tenait un stand où il vendait les disques de son label, incluant les Olivensteins et les Rythmeurs. A ma grande surprise il m’a proposé de ressortir les Snipers, et voilà.

Tu jettes quel regard sur le groupe 40 ans après ?

C’est ma jeunesse et pour un gamin d’une ville de province endormie, j’ai eu une chance magnifique, notamment de tourner, de sortir des disques à une époque où c’était très difficile d’en faire. Aujourd’hui tu peux enregistrer dans ta chambre avec un ordinateur et mettre ta musique en ligne. A l’époque il fallait jouer sur scène, se faire connaître, se faire signer, et alors seulement aller en studio ! Comme le dit Gilles Tandy, aujourd’hui « il y a plus de gens qui font des disques que de de gens qui en achètent (rires) » ! Pour en revenir à ta question je n’avais pas revu les autres et on s’est juste recontactés au bout de 35 ans pour préparer la compilation. Je me devais de leur en parler. J’ai mis du temps à les retrouver, mais ce qui est super, c’est que ça a été comme si on s’était parlé la veille. Une belle histoire ! Et, comme avant, ils m’ont donné carte blanche pour organiser et gérer puisque je suis toujours le plus vieux, le « raisonnable » (sourire)… Et voilà le disque est là ! Je voudrais en profiter pour saluer le magnifique travail de SMAP sur ce projet. Ayant dû repartir des vinyles car les bandes originales ont disparu, le travail de nettoyage et de remastering a été remarquable. Le disque sonne vraiment ! En plus il s’accompagne d’un chouette livret avec moult photos et articles d’époque, qui restituent bien notre histoire et ce que nous avons été. Les premiers acheteurs reçoivent également un dépliant grand format avec plus d’infos, plus de photos !

Pourquoi vous n’avez pas eu plus de retours ? Vous avez été un très bon groupe qui a eu un peu de succès.

On aurait sans doute pu (dû ?) avoir plus de renommée. Je n’explique pas vraiment pourquoi on n’a pas vraiment décollé. Peut-être qu’on était un peu trop innocents et mal informés des règles du jeu, peut-être qu’on était un peu des sales gosses, peut-être qu’on ne savait pas bien faire avec les journalistes (c’était l’époque où on était fiers d’être obscurs et incompris !), peut-être aussi parce que, comme tu l’as dit, notre deuxième disque ne contenait pas de réel single qui aurait pu passer à la radio. Mais à l’époque, on était fiers de mettre les guitares à fond et le chant tout au fond (au désespoir de Lionel Herrmani mais, cela dit, il s’est rattrapé après avec les Calamités !). C’est la vie ! On a quand même eu un article touchant de François Gorin dans Télérama en 2013 (https://www.telerama.fr/musique/snipers-melancolie-rageuse-du-garagiste-bourguignon,100161.php) qui m’a fait penser que tout ça n’avait pas été pour rien.

Cette scène n’a pas explosée ?

C’est un peu de notre faute : on se voulait les encyclopédistes du rock, sans concessions ! On aimait les trucs obscurs, on se moquait un peu de tout ce qui marchait. Quand tu fais tout pour ne pas réussir et bien tu ne réussis pas (rires).

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