Super Apes, rencontre avec un label de qualité

jeudi 11 mars 2021, par Franco Onweb

Il y a quelque temps, un camarade de très bon conseil m’a parlé du label Super Apes à Nantes. Il se reconnaitra ici et qu’il en soit remercié parce qu’il m’a fait découvrir une collection de disques et d’artistes tous plus épatants les uns que les autres. Le label Super Apes fait partie de ces infatigables défricheurs et découvreurs de talents qui permettent que la musique d’ici soit une réalité. J’ai pris contact avec Peter Woodwind le maître d’œuvre de ce label miracle, qui est aussi le bassiste des impeccables Jorge Bernstein & the pioupioufuckers, dont on reparlera très bientôt, pour qu’il me présente son travail.

On peut espérer qu’un jour, ce label et ces artistes auront la reconnaissance qu’ils méritent. Pour en savoir plus, c’est facile, ça se passe juste après 

Pourquoi fonder un label ?

Comme beaucoup de musiciens, nous n’avions pas de label pour sortir nos albums et nous n’avions pas envie de perdre du temps à démarcher. On s’est dit « on a des morceaux, on y va ». Aujourd’hui c’est beaucoup plus facile d’enregistrer un album. Avec une bonne carte son, quelques micros et beaucoup de patience, tu peux déjà commencer à faire quelque chose de potable. Maintenant, le problème n’est plus d’enregistrer un disque, c’est vraiment de le diffuser. Avec les deux autres membres du groupe Jorge Bernstein & the pioupioufuckers , nous avons donc créé le label « Super Apes » en 2004, initialement uniquement pour sortir nos disques.

Peter Woodwind
Crédit : Ray Flex

Cela a pris de l’ampleur parce que il y a beaucoup de sorties maintenant !

Assez rapidement, on a rencontré un groupe de Vannes, Poppy No Good, qui était fan de ce qu’on faisait avec les pioupioufuckers et ils nous ont demandé d’intégrer le label. Nous avons écouté le disque, il était chouette et les gars étaient sympas. On a donc validé mais sous certaines conditions : on s’occupait de la pochette, une partie de la promotion et il fallait qu’ils fassent des concerts… C’est à ce moment-là qu’on s’est rendu compte qu’on était devenu un vrai label. Le premier disque sur lequel aucun de nous 3 ne jouait ! Par la suite, les autres étant de plus en plus occupés par leurs travaux parallèles, notamment Bernstein avec ses bandes dessinées, j’ai continué tout seul. J’ai retrouvé un vieux copain, Vania De Bie-Vernet, qui est un musicien très prolifique et il m’a proposé ses disques.

Et donc ?

Au début, on avait pris le parti de ne sortir que des Cdrs. C’était beaucoup plus simple : on achetait des Cds vierges, on gravait à la demande et voilà. Pas de stock, pas d’avance de frais. Vania était d’accord avec ce système. Grâce à lui, on a eu un peu de lumière sur le label. On a commencé à avoir plus de chroniques. Je me suis amélioré sur la promotion et on a commencé à vendre des disques, ce qui était improbable pour nous (rires). Ça se passait sur le net tout ça, surtout via bandcamp. Du coup on a été un peu plus ambitieux et on a commencé à sortir des vinyles. Finalement à force de faire des concerts et de créer des connexions, aujourd’hui nous en sommes à 72 références.

Parfait !

C’est compliqué parce que comme la majorité des labels, nous fonctionnons par réseau. Aujourd’hui je reçois beaucoup de propositions de gens que je ne connais pas. Il faut savoir que le label me prend un jour et demi par semaine. Faire ça pour des copains ou pour mes propres disques, je suis d’accord mais faire ça pour des gens que je ne connais pas, je ne suis pas sûr d’être assez motivé pour ça et je n’ai pas d’ambition purement mercantile. J’ai un boulot à côté et donc je n’ai pas vraiment envie de me prendre la tête avec le label. Il faut que ça reste un plaisir.

Comment faites- vous pour la distribution ?

Par internet surtout, et sinon aux concerts. Les gens commandent et je leur envoie, sinon j’en dépose dans certains magasins à Brest, à Auray et à Nantes. Mais on est presque uniquement sur le net. Facebook et Bandcamp m’aident beaucoup !

Mais si jamais un de vos disques se met à fonctionner, ce sera compliqué pour toi ?

Presque (rires) ! Pour Jorge Bernstein & the pioupioufuckers par exemple, quand on a commencé à avoir de bons retours pour certains de nos disques, on a compris que c’était compliqué : aucun de nous, les trois fondateurs, n’habitons dans la même ville. On est tous à une heure, une heure et demie de route les uns des autres… Avant la crise, on jouait plus qu’on ne répétait ce qui faisait que nous avions des concerts pas vraiment parfaits ! Quand on pourra rejouer, si on doit beaucoup jouer, on devra changer de méthode de travail.

Ce serait quoi la ligne artistique du label ?

Les copains et mes goûts personnels, il n’y en a pas plus que ça ! Cela m’est arrivé de refuser des disques de copains parce que cela ne correspondait pas à mes goûts : ça ne correspondait pas à l’image que je voulais donner du label, mais concrètement il n’y a pas vraiment de ligne artistique. La dernière sortie du label, Valse Noot, c’est des copains qui ont un gros son bien noisy… C’est le disque le plus brutal que nous ayons sorti.

https://www.youtube.com/watch?v=_F7i8GjQbYw
 
Mais tu corresponds avec d’autres labels en France pour des échanges pour créer des réseaux ?

Je connais plusieurs labels, à Brest ou Nantes. On a prévu de faire des échanges de disques avec un label Brestois mais pour faire ça il faudrait que l’on puisse faire des concerts parce que nous vendons principalement comme ça.

Mais tu ne contactes pas plus les disquaires ?

J’en connais quelques-uns dans le Morbihan, le Finistère, à Bordeaux comme « Total Heaven » ou à Rennes. Mais bon comme c’est moi qui fais tout, j’ai mes limites. De plus le principe du dépôt-vente, la gestion de stock, c’est hyper compliqué, surtout à distance. Nos disques sont très faciles à trouver sur le net : on est très bien référencé ! Le problème c’est qu’après, il faut que les gens aient envie de les acheter et pour ça il faut vraiment tomber sur des gens passionnés que ce soit chez les disquaires, sur les radios ou dans les Webzines.

Avez-vous organisé des événements pour le label ?

On a organisé quelques concerts. A Nantes pour la sortie de l’album de Kim (artiste du label, NdlR), on avait organisé une soirée avec quatre groupes. Ça prend un temps de dingue et à l’arrivée tu as 10 euros de bénéfices. J’ai tout fait pour ce concert : j’ai contacté les radios, j’ai collé les affiches, j’ai prévenu la presse… Franchement, le rapport entre le temps passé et les résultats n’est pas assez intéressant pour le faire régulièrement. Une fois de temps en temps je suis d’accord mais pas trop souvent ! Il faudrait que l’on soit plus nombreux et tout autant passionnés, mais en même temps je sais ce que je veux pour mon label et je peux être un peu tyrannique (rires).

Tu as sorti un album avec Kim : c’est la première fois que tu travaillais avec un artiste « professionnel » ?

Pour moi c’était presque un rêve d’ado de travailler avec lui. Je l’ai découvert avec son premier 45t milieu des années 90. On s’est retrouvé sur le même label quelques années plus tard. C’est comme ça que j’ai eu son contact. On a commencé à correspondre et quand il est venu jouer à Nantes, je lui ai proposé de faire sa première partie avec les pioupioufuckers. Il a accepté et ça a commencé comme ça. C’est un type adorable. Il a connu pleins de petites heures de gloire mais il n’a jamais vraiment « explosé ». Je n’arrive pas à me l’expliquer, peut-être à cause de son éclectisme et de son côté imprévisible. C’est un artiste qui est capable de faire un album « d’Ambient Techno », enchainer sur du « Punk », du « Reggae », de la variété... Il fait souvent le grand écart !

Vous aussi ?

Oui, mais moins que lui ! Il m’a recontacté pendant le confinement, il m’a dit qu’il avait un album de rock qui était prêt, « Rocks », et qu’il voulait le sortir en K7. Je lui ai proposé de le sortir sur " Super Apes " et voilà !

Ce serait quoi ta philosophie du label ?

Il ne faut pas que ce soit prise de tête, comme pour le groupe ! Je voudrais juste avoir une plus grande reconnaissance du label. Pas de mon travail mais des disques que nous avons sortis. Certains sont passés inaperçus et c’est vraiment dommage. Bon, je ne suis pas vraiment un attaché de presse même si je commence à avoir un réseau. On sait qu’on aura, à chaque fois, quelques chroniques mais on ne sait jamais combien on va en vendre, et même si on va en vendre d’ailleurs… C’est un peu incertain ! Je veux juste continuer à sortir des disques de mes copains, de bons disques et que cela ne me coûte pas trop d’argent. C’est essentiellement ça.

Mais si un distributeur se présentait tu serais d’accord ?

Bien sûr, moi, ça me plairait que nos disques franchissent certaines frontières. On est très localisé dans l’Ouest. J’essaye de trouver des contacts ailleurs mais je ne suis vraiment pas très « people ». Je ne sais pas taper sur l’épaule des gens pour dire « écoute ce disque ».

Mais vous êtes présents sur toutes les plateformes digitales ?

Pas systématiquement ! Je suis en train de me poser la question parce que les modes de consommation ont changé. Le public écoute de plus en plus la musique avec les plateformes comme Deezer ou Spotify. C’est un nouveau monde pour moi alors que je suis resté un collectionneur, il faut que j’aie le disque, au moins sur mon disque dur… On a quelques disques sur les plateformes, ça nous rapporte une trentaine d’euros par an, mais je sais que si on veut plus de visibilité il va falloir y aller plus, se développer dessus. En terme de streaming ça ne rapporte pas grand-chose et les achats sur ces réseaux-là sont encore assez anecdotiques.

Développe !

C’est simple : être sur Spotify et Deezer ne te rapportera pas grand-chose mais si tu n’y es pas, tu n’existes pas ! Les disques du label qui sont dessus sont des coproductions avec d’autres labels et ce sont eux qui s’en sont chargés. Je vais devoir me plonger dedans assez vite.

Votre public préfère les beaux objets comme les vinyles plutôt que d’écouter en streaming !

Je suis entièrement d’accord, c’est pour eux qu’on sort de beaux vinyles. Je préfère vendre 100 disques que d’avoir un million d’écoutes sur Deezer, ce qui n’arrivera d’ailleurs sûrement jamais (rires).

Droits réservés

Vous êtes bien intégrés dans la scène musicale de Nantes ou Indie ?

On avait créé un véritable réseau en 2010 avec des groupes et des assos de Nantes, de Brest et de Rennes. On s’entraidait en se faisant faire les premières parties mutuellement, en se rendant des services mais cela s’est essoufflé avec le temps. Je ne sais pas vraiment pourquoi, peut-être sommes-nous moins disponible. On a gardé des connexions avec certaines scènes comme à Brest. Le Festival Invisible par exemple programme régulièrement des groupes du label.

Vous pourriez intéresser le grand public, par exemple pendant le confinement les gens sont allés chercher des choses sur le net.

Oui, c’était le bon moment pour faire du tri et faire une opération de promotion. Effectivement on a vendu plein de disques grâce aux réseaux sociaux, via Bandcamp et Discogs, mais la plupart à prix coutant. Après il vaut mieux que ces disques tournent sur des platines plutôt que de moisir dans un carton…

Comment faire pour que vous puissiez sortir de votre réseau ?

Je suis preneur de contacts mais à chaque fois cela nécessite beaucoup de temps ou d’énergie. Dernièrement j’ai envoyé presque une centaine de mails promotionnels et j’ai eu à peine une dizaine retours ! Pourtant je suis ouvert aux critiques. Je suis chroniqueur sur des Webzines et je sais que c’est compliqué. On fonctionne beaucoup par le bouche à oreille et c’est tant mieux. Et de temps en temps, le bon disque tombe dans les bonnes mains au bon moment, mais ça reste trop rare !

Vous pourriez vous incorporer à une scène « arty » ?

On y rentre dans cette scène et puis on en sort … Cela vient peut-être du fait que la ligne directrice du label n’est pas facilement identifiable : quand tu écoutes un morceau d’électro de Vania, ensuite de la « Noise » de Valse Noot et puis notre dernier album, je comprends que les gens ne suivent pas toutes les sorties du label. La ligne directrice est double : il faut que je connaisse les gens et que la musique me plaise, forcément ça peut être très éclectique.

Quels sont vos projets ?

Je vais sortir un album de "Shoegaze Ambiant ". Ce sont de grosses nappes de guitares avec plein de distorsion et de reverb. C’est la bande sonore d’une exposition d’art contemporain à Berlin qu’un ami à moi a composée. J’ai trouvé ça super et donc je lui ai proposé de la publier sur Super Apes. Et surement un nouvel album de Vania. En fait c’est un grand fan « d’Afro Beat » et il fait une sorte "d’Afro beat électro" en mélangeant instruments et sons synthétiques. Il a une très grande culture musicale, du hard rock des 70’s à la musique expérimentale en passant par la variété japonaise... On a aussi le projet de faire un album participatif avec lui. On inviterait différents chanteurs à poser leur voix sur ses instrumentaux, Kim par exemple a l’air motivé. Comme on tourne moins, on rencontre moins de gens et donc les gens sont moins motivés pour sortir des disques, étrangement. Je craignais que nos dernières sorties soient noyées sous une tonne d’albums enregistrés pendant le confinement, mais pas du tout. A part ça, on espère tous faire des concerts cet été, en plein air.

Vous faites des compilations ?

Ça nous est arrivé. La première que nous avons sortie, c’était pour se créer du réseau. Ça a marché puisqu’on a fait des choses avec toutes les personnes qui sont dessus ! Cela nous avait aussi amené de la visibilité. C’était en 2007. On en a fait une deuxième pour la cinquantième référence du label. Les compilations se téléchargent mais ne se vendent pas. Le public pioche dedans des artistes mais ça ne va pas forcément plus loin. On en refera quand même sûrement une prochaine pour la 100° référence du label ! Et sinon j’aimerais beaucoup sortir une compilation avec de vieux groupes nantais des années 90. Tous ces gens avaient sorti des disques superbes mais n’ont pas eu le retour espéré. Il faudrait fonder un nouveau net-label pour les ressortir.

Il y aurait qui ?

Crash, 1000 Spirales, Les Meubles Oranges, San July… Tous ces groupes qui étaient dans la nébuleuse de Lucie Vacarme , le premier groupe de Michel de Diabologum . C’était l’époque où ces groupes qui faisaient de la « Noisy Pop » ont commencé à sortir des disques, dans la deuxième moitié des années 90. Il y a plein de super morceaux totalement inconnus, il y aurait de quoi faire une compilation démente !! Et si ça marche, continuer avec Rennes, Brest, Bordeaux…

Mais ton ambition est de vivre de la musique ?

Si tu fais ça, tu dois faire des concessions : spectacles pour enfants, musique de pub ou donner des cours. Ce n’est pas honteux, on ne deviendra pas tous des rock stars. Il y a aujourd’hui une profusion de propositions avec le home studio qui s’est développé. C’est d’autant plus dur de tirer son épingle du jeu et d’en vivre, d’autant plus que ce ne sont pas selon moi les projets les plus intéressants qui y parviennent... Je préfère continuer de sortir les disques de mes amis, d’une manière relativement artisanale, avec une ambition raisonnable, et surtout le moins de pression possible...
 

Bandcamp : https://superapeslabel.bandcamp.com/
Le Blog du label : https://superapes.blogspot.com/
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