Gildas Lescop : Une histoire des Skinheads. Part 1

Par Franco Onweb

Dans ce site, depuis des années, j’essaie de vous présenter les Sub-Cultures : mods, rockabilly, Punk et autres… Parmi celle-ci, la culture Skinheads est intéressante : largement attaquée par la presse, elle a une image plus que « sulfureuse » auprès du grand public, principalement en raison du positionnement politique d’une très petite minorité de ses membres. Pourtant cette culture vaut beaucoup plus que ça : elle est le symbole de la  « working class » anglaise et trouve ses racines dans les années 60 bien avant sa médiatisation dans les années 80.

Gildas Lescop est à la fois professeur de sociologie et skinheads. Cette double casquette l’a amené à travailler sur les « Sub-Cultures » et en particulier sur les Skinheads. Son avis et son expertise permettent d’avoir une vision plus réaliste de cette culture et de son évolution. Voici donc la première partie d’un entretien fleuve qu’il m’a accordé. Voici donc la première partie de cet entretien, consacré au parcours de Gildas, à l’émergence des skinheads et de l’importance de ce mouvement dès son apparition. 

Gildas Lescop : Une histoire des Skinheads. Part 1
Alexandra Czmil

Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Gildas Lescop, j’ai 50 ans, je suis docteur en sociologie et j’ai consacré ma thèse, voire une bonne partie de ma vie, au mouvement skinhead !

(Gildas Lescop - Photo Alexandra Czmil) 

Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Peux-tu nous expliquer ton parcours ?

Ce que je veux dire par là, c’est que je baigne dans la « skinitude » depuis plus de 25 ans de par mes activités, que ce soit au travers de mon vécu personnel, en tant que skinhead, ou au travers de mes travaux, en tant que sociologue. La culture skinhead occupe donc une place importante dans ma vie, j’y ai consacré et y consacre encore beaucoup de temps. C’est une vraie vocation !

Pour ce qui est de mon parcours, mes premières années en tant que skin ont correspondu à mes premières années en tant qu’étudiant. J’ai donc mené une double existence assez contrastée, en mode deux vies, deux ambiances, à la fois aventureuse et plus ou moins studieuse, fréquentant la rue, les bars et les salles de concert avec plus d’entrain, il est vrai, que les salles de cours. Ma vie de skin servant alors d’exutoire à ma vie d’étudiant qui était nettement moins amusante. Trouvant ainsi un équilibre, j’ai poursuivi en parallèle ma carrière de skin et d’universitaire jusqu’à ce que je décide d’opérer de relier ces deux univers en choisissant de faire du mouvement skinhead mon sujet de thèse.

Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

C’était une manière pour moi de concilier mon parcours de skin et d’universitaire, d’allier pratique et théorie, de procéder à un retour réflexif sur ce que j’avais vécu en tant que skin à la lumière de ce que j’avais appris en tant qu’universitaire. C’est que le milieu skin, avec ses codes, sa symbolique, ses logiques de distinction, ses rites, son fonctionnement tribale… offre un terrain propice à la réflexion sociologique ! Je n’ai pas découvert le mouvement skinhead par la sociologie, c’est plutôt le mouvement skinhead qui m’a ouvert à la sociologie ! 

C’est aussi un sujet qui m’était intimement lié et qui me passionnait. Or, pour se lancer dans un travail de recherche et d’écriture qui va s’étaler sur au moins trois ou quatre ans, mieux vaut être animé d’une certaine passion. Étant familier de ce milieu, de sa culture et de son histoire, je pensais aussi naïvement que les connaissances que je possédais déjà en ces domaines me simplifierait la tâche et me ferait gagner du temps. Ce ne fut pas si facile : dans le cadre d’une thèse, il ne s’agit pas seulement de connaître, il faut aussi comprendre, expliquer, resituer, démontrer et s’ouvrir à d’autres logiques que la sienne. On part de soi et de sa propre expérience mais on ne peut pas se limiter à son seul vécu et à ses perceptions personnelles. Il faut savoir passer de la subjectivité à l’objectivité.

Enfin et surtout, j’ai été poussé par un sentiment d’insatisfaction et de lassitude vis-à-vis de tout ce que je pouvais lire, entendre et voir, d’une manière générale, à propos des skinheads. En fait de skinheads, il n’était question, le plus souvent, que de naziskins. Du reportage à sensation en passant par l’œuvre de fiction et jusque dans les travaux universitaires, le skinhead se trouvait réduit à cette seule dimension politique. Pour répondre à cette vision simpliste du mouvement skinhead, écrire cette thèse m’est alors apparu comme nécessaire. Mon objectif premier était de mettre en évidence la richesse, la diversité, la complexité d’un milieu trop souvent caricaturé, de remonter aux origines métissées de cette culture pour, déjà, en présenter un autre aspect.

Ce qui m’a amené, en retraçant ainsi l’histoire du mouvement skinhead, à devoir répondre à cette question qui est devenue la problématique de ma thèse : comment une sous-culture née au contact des immigrés jamaïcains, a-t-elle pu devenir ensuite et pour le plus grand nombre, l’incarnation du racisme le plus stupide sous sa forme la plus brutale ? Il n’était donc plus question pour moi de montrer tout bonnement que tous les skins n’étaient pas racistes mais de comprendre comment la figure du naziskin avait fini par s’imposer dans l’imaginaire collectif. Ceci m’a amené à m’interroger – on s’interroge beaucoup dans une thèse ! – sur le rôle des médias quant à leur représentation du mouvement skinhead et quant à leur responsabilité concernant le développement du phénomène naziskin.

Tu penses que tous ces reportages ont contribué à la « nazification » du mouvement skinhead ?

Je ne suis pas le seul à le penser : l’écrivain et journaliste Fausto Giudice dira des naziskins qu’ils ont été « coproduits sinon inventés par les médias[1] ». Il me semble en effet que les médias, en se focalisant sur les naziskins, en leur portant une attention exclusive et excessive, ont bel et bien contribué à accroître l’influence de l’extrême droite sur le mouvement skinhead. Autrement dit, ils ont offert une publicité gratuite à des individus qui cherchaient précisément à ce que l’on parle d’eux, même en mal. Toute publicité, même négative, étant bonne à prendre : durant la médiatisation du phénomène naziskin en France, Serge Ayoub, alias Batskin, alors leader skinhead nationaliste et bon client des médias dira : « plus on nous présentera comme des brutes, comme des types en marge, mieux ça marchera pour nous. Les neuf dixièmes des jeunes qui nous rejoignent le font par fascination[2] ».

Ton image de skin t’a posé problème à l’université ?

Alors étudiant en sciences sociales, il est clair que mon apparence d’« asocial » dénotait un peu. Je ne passais pas inaperçu ! D’autant qu’étant alors en pleine phase d’affirmation de mon identité skin, j’étais un peu « surlooké » et qui plus est, dans un style paramilitaire. Mais bon, sortant du punk, j’étais encore dans l’idée de provoquer les regards et n’avais à cette époque ni les codes, ni les moyens de m’offrir les marques attitrées du mouvement, Fred Perry ou Ben Sherman, qui étaient alors plus difficile à trouver et qui auraient pu m’aider à me construire, comme je le ferai plus tard, une apparence moins « brutale ». N’étant pas associé à des idées ou à des groupes d’extrême droite – Je fréquentais à l’époque les milieux anars, en dilettante, par goût de l’agitation – je passais dans l’ambiance assez paisible de la fac pour un original, une sorte de punk rasé. C’est lorsque je regagnais mon HLM de banlieue que ma dégaine attiraient disons... plus de suspicion, d’animosité, l’image du skin étant alors ce qu’elle était. De cette période skin-estudiantine, j’ai gardé le souvenir d’une prof qui a cru que j’allais la frapper en plein cours, à cause de mon look et parce que je m’étais élancé vers elle, un peu trop vivement peut-être, pour contester ma note en brandissant ma copie. Elle s’est mise à crier : « Ne me tapez pas ! » devant tous les autres étudiants. Ce fut un moment un peu gênant…

Devenu moi-même enseignant, j’avais déjà opté pour une version plus soignée du style skinhead qui me faisait alors plutôt passer pour un anglais. Comme il semblait de toute façon invraisemblable qu’un skin puisse enseigner à la fac, je n’ai guère eu de remarques à ce sujet, sauf de la part de quelques étudiants connaissant les codes vestimentaires et avec qui je discutais ensuite. Il y eut néanmoins cette situation cocasse lorsque, après un premier cours, deux étudiants sont venus me voir pour me dire en riant : « c’était vraiment intéressant mais au début on a eu un peu peur, on a cru que vous étiez un skinhead ! ».

Il est de toute façon évident que je n’allais pas, dans le cadre de mes enseignements, me présenter en tant que skin, je n’avais pas à le faire et, pour tout dire, je ne l’ai pas fait non plus dans le cadre de ma thèse.

(Droits réservés) 

Le fait d’être un acteur de sa thèse pouvait poser problème ?

Durant tout mon doctorat, j'ai effectivement menti par omission concernant mon identité de skinhead : ayant déjà à défendre la légitimité de mon objet de recherche, je ne voulais pas à avoir en plus à défendre ma propre légitimité par rapport à mon sujet. Je pensais que mon implication personnelle dans le milieu que j’étudiais n’aurait pas été bien perçue : contrairement au monde des sous-cultures où, au nom d'une relation de vécu et d'expérience partagée, il est souvent répété « qu'il faut en être » pour pouvoir en parler, du point de vue de la sociologie et au nom de l’objectivité, il semble qu’il faille plutôt jouer à « ne pas en être », étant attendu du chercheur qu’il montre une neutralité, une distance vis-à-vis de son objet d’étude, qu’elle soit réelle ou feinte. 

D’autant plus lorsque l’on parle des skinheads et que l’on est soi-même skinhead ! C’est un milieu qui était et qui reste grandement sujet à des représentations très négatives, y compris dans le monde universitaire. Prendre pour objet d'étude les skinheads pouvait déjà susciter des interrogations sur la façon dont serait traité ce sujet, sur les buts poursuivis et sur les motivations de l'auteur, plus encore si celui-ci manifestait son appartenance à ce milieu. C’est pourquoi, bien que bénéficiant d'un atout de position me permettant d'avoir un regard informé et impliqué sur mon terrain d'étude, j’ai décidé, afin de prévenir doutes et critiques, de ne rien dire de mon implication personnelle et de jouer d'une distance et d'une neutralité qui s'observeraient bien, à posteriori, à la lecture de mes travaux.

Le fait est que, tout au long de mon doctorat, jamais ma directrice de thèse ne m'a posé la question que j'appréhendais, à savoir si, par extraordinaire, je ne serais pas moi-même skin. La question pouvait en effet se poser, compte tenu de la somme d'informations que je lui apportais, dès la première année, révélant dès le départ une familiarité avec ce milieu. Compte tenu aussi de mon allure qui correspondait d'une manière flagrante à certaines descriptions et illustrations que je lui soumettais. Je devais donner à penser que je m’investissais beaucoup dans mon travail jusqu’à me fondre dans mon sujet d’étude ! À ma soutenance, aucune question ne me sera non plus posée concernant mon implication personnelle. C’est plutôt mon courage pour avoir osé pénétrer un tel milieu qui sera salué ! 

Quelque temps après ma thèse, j’ai décidé de cesser cette imposture bien qu’il soit plus aisé de se présenter comme philosophe punk ou historien rocker plutôt que comme sociologue skinhead ! Pourtant se revendiquer skin n'aurait rien de particulièrement choquant si tant est que l’on connaît un peu ce mouvement et son histoire. 

Alors commençons par le début. Peux-tu revenir sur l’origine des skinheads ?

À l’origine des skins se trouvent les mods qui, au départ, ne sont qu’une poignée de fans de modern jazz, d’où leur nom de mods pour modernist. De ce petit groupe naîtra un mouvement de grande ampleur qui prendra les allures d'un mouvement de génération, que l’on songe au morceau My Generation des Who, lequel mouvement participera, d'une manière profonde et durable, à la transformation de la vie culturelle britannique.

Les mods sont des amateurs passionnés de musiques noires, ils vouent une attention quasi-obsessionnelle à leur apparence physique, se déplacent sur des vespa garnis de phares et de rétroviseurs et revendiquent un mode de vie hédoniste avec pour point fort, les soirées en discothèques où, garçons comme filles, peuvent rivaliser en matière de danse et de fringues.

Partisans au départ d’un élitisme chic cultivé dans un certain entre-soi, les mods vont pourtant défrayer les chroniques de par leurs affrontements réguliers avec les rockersau cours de l'année 1964 sur les plages de stations balnéaires anglaises. Une bien mauvaise publicité dénaturant l’esprit d’origine de ce mouvement en diront ses pionniers… Soit dit en passant, c’est la surmédiatisation de ces évènements et leur exploitation politique qui inspirera au sociologue Stanley Cohen le concept de « panique morale »…

Tu peux nous en dire deux mots ?

Stanley Cohen tirera de ces évènements un livre[3] pointant du doigt le rôle des médias dans la création d’angoisses collectives. Il montrera comment les journalistes orchestreront un sentiment de panique engendrant une vindicte populaire et conduisant les autorités à réagir par l’adoption de nouvelles lois ou de nouvelles politiques aboutissant à un contrôle social accru. Il montera que la panique collective suscitée par les médias contre les mods et les rockers a été disproportionnée face au problème que ces jeunes posaient en réalité : sans tous ces reportages à sensation, les troubles produits par les mods et les rockers ne seraient jamais devenus un problème majeur. Qui plus est, ce n’est pas tant ces jeunes en eux-mêmes qui inquiétaient les « gardiens de la morale », ni même leur comportement, mais plutôt ce que leur comportement symbolisait : un manque de respect pour les valeurs de la société traditionnelle.

« Ils n’ont pas peur de toi, ils ont peur de ce que tu représentes », cette phrase tirée du film Easy Rider[4] peut illustrer la réaction de ces gardiens de la morale envers le mod, le rocker, le biker... envers tous groupes de personnes désignés comme déviants ou dangereux pour la société. À propos de cinéma, notons que ces affrontements entre mods et rockers, après leur mise en scène médiatique, deviendront « légendaires » puis « mythologiques » par la nouvelle mise en scène qu’en fera ensuite le film Quadrophénia, sortie en 1979. Film qui contribuera « à renforcer le fantasme en mélangeant la réalité et la fiction à l’instar de la presse de l’époque[5] » et qui participera, de par son succès, à la résurgence de la culture mod sur la base de ce « récit fabuleux ».

Ainsi que le soulignera Dick Hebdige, l'émergence de sous-cultures « a toujours été accueillie par une vague d'hystérie dans les médias[6] ». Teddy boys, mods, rockers, skinheads, punks, hooligans... tous ces mouvements juvéniles provoqueront, tour à tour, une panique morale suivant le processus décrit par Stanley Cohen.

Mais revenons à nos mods et nos skins…

Le battage médiatique accompagnant, et stimulant aussi, les affrontements entre mods et rockers amènera une nouvelle vague de jeunes mods attirés par cette « image violente et agressive du modernisme d'après 1964[7] ». Issus de quartiers populaires où ils évoluent en bandes, ralliés au mouvement mod avec l’idée de participer activement à ces batailles rangées, ces « mods de la rue », ou « hard mods » ainsi qu’ils ont pu être qualifiés, incarneront un temps la « faction prolétarienne » de ce mouvement avant de s'en éloigner, mettant en cause son évolution vers le psychédélisme et son rapprochement avec la scène hippy. En réaction à une scène gagnée par les cheveux longs, les musiques expérimentales, le LSD, la marijuana, les chemises à jabot et les pat’ d’éph’, les hard mods durciront leur apparence. D’un côté, ils vont restaurer des barrières de classes en campant un style très ouvriériste. De l’autre, ils opéreront un franchissement des barrières de races en se mêlant aux rude boys d’origine jamaïcaine et en adoptant leur musique. 

Suffisamment démarqués de leur mouvement d’origine par leur allure vestimentaire, leurs goûts musicaux et leur comportement, nombreux et identifiables en divers lieux, ces hard mods recevront, ici et là, de nouvelles appellations : spykids, lemons, noheads, baldheads, cropheads… jusqu’à ce que le mot skinhead, utilisé pour la première fois dans l'édition du 3 septembre 1969 du Daily Mirror, ne finisse par s'imposer pour les désigner collectivement.

Les skins se présentent alors comme de jeunes prolos blancs accros aux rythmes jamaïcains, à une époque où, pour reprendre les mots du célèbre chanteur jamaïcain Jimmy Cliff, « la musique jamaïcaine appartenait à un underground qui ne concernait que les gens d’origine jamaïcaine et les skinheads. C’est-à-dire deux catégories qui [n'étaient] pas respectées.[8] » Deux communautés qui n’étaient pas respectées mais qui se respectaient mutuellement. Le sociologue Dick Hebdige écrira que l’identification entre les skins et les jeunes d’origines jamaïcaine était « patente », « reconnue ouvertement et exprimée de façon explicite[9] ». Les skins appréciaient la musique des jamaïcains et ceux-ci appréciaient leur soutien : les skinheads constituaient à cette époque, par leur nombre, la part du public blanc la plus importante et la plus visible à soutenir cette musique, contribuant ainsi à son développement et à son succès commercial au Royaume-Uni.

Par leurs goûts musicaux, par leur façon de s’habiller qui s’inspirera aussi des rude boys, en s’appropriant des mots de l’argot jamaïcain, les skins offrent alors l'image d'une subculture métissée en complet décalage avec les représentations du skinhead qui s'imposeront ensuite.

Les skinheads seront aussi connus pour leur violence ?

En effet !  En dehors de leur passion pour la musique jamaïcaine, les skinheads vont aussi se faire connaître par leur côté aggro, c’est-à-dire par leur comportement agressif.

Ainsi de leur apparition remarquée au concert gratuit des Rolling Stones, le 6 juillet 1969 à Hyde Park. Le magazine underground Oz, lié au mouvement hippy, fera état de la présence de « stupides terroristes » portant jeans, bretelles et grosses chaussures, évoluant en larges groupes et agressant ici et là des spectateurs aux cheveux longs. Ces perturbateurs à l'aspect martial provoqueront également les Hell's angels chargés de la sécurité des Stones qu'ils couvriront au passage de huées. Une apparition « frappante » qui signalera pour beaucoup de commentateurs de l’époque l'avènement du mouvement skinhead.

Par ailleurs, les skins seront aussi massivement présents dans les tribunes des stades de football, ces temples de la culture ouvrière britannique qui serviront de caisse de résonance à leur mouvement. Beaucoup s'emploieront à transformer toute rencontre sportive en un affrontement entre supporters. Ces troubles usuels et spectaculaires, débordant des stades pour les rues et les gares aux alentours, régulièrement dénoncés par les journaux, iront asseoir la réputation des skinheads en tant que champions des troubles à l'ordre public et les associeront durablement au phénomène du hooliganisme. Un honneur pour nombre de ces jeunes en mal de reconnaissance faisant partie d'un mouvement en pleine phase d'affirmation que de se voir ainsi « officiellement » distingués par les médias et les autorités comme « ennemis publics n°1 » ! Quand tu n’as pas grand-chose, tu te raccroches à ce qu’il te reste : ton identité de groupe et ta réputation.

Cette violence est-elle un héritage des hard mods ?          

De fait, en matière d’héritage, les hard mods transmettront au mouvement skinhead deux caractéristiques importantes. D’une part, un ancrage revendiqué dans la classe ouvrière, à l’encontre des mods « embourgeoisés », accusés d’abord de « singer » les classes supérieures puis de pratiquer un « brouillage de classe » en se mêlant aux étudiants et aux hippies. D’autre part, en effet, un penchant assumé pour la violence qui, en tant que caractéristique fondamentale, porteuse de son identité et de son savoir-faire, s’inscrira dans l’A.D.N. du mouvement skin.

Les hard mods faisaient donc partie de ces jeunes qui avaient rejoint avaient les mods avec pour principale intention de participer aux affrontements contre les rockers. Une motivation peu au goût des mods plus âgés qui méprisaient cette publicité tapageuse amenant dans leurs rangs ces bataillons de suiveurs mal inspirés. Cette massification et cette violence leur apparaissaient bien vulgaire et sonnaient pour eux le glas de leur mouvement. Se battre sur la plage avec ses beaux habits ne leur semblait pas être une bonne idée...

(Mods - Photo Alexandra Czmil)

Ça c’est sûr (rires) !

« Se  battre sur la plage ! Abîmer ses chaussures ou son pantalon. Tout cela était si… ridicule, affreux, affreusement ridicule » écrira Paolo Hewit[10].

C’est en adoptant une tenue plus adaptée à ces bagarres que les hard mods poseront les bases du style vestimentaire skinhead qui conservera des éléments du style mod comme les polos Fred Perry ou les chemises Ben Sherman. Les costumes étant réservés aux soirées.

L’on peut estimer qu’au système de compétition pour le « chic » initié par les mods originaux, les hard mods ont suscité une compétition pour le « choc » leur permettant de se distinguer et de s'affirmer sur le terrain de l'affrontement physique vis-à-vis des mods historiques et vis-à-vis des rockers, en faisant montre d’une masculinité agressive que le rocker, avec son cuir, ses chaînes et sa moto, se voyait en effet incarner face à l’élégance du mod qu’il jugeait efféminée.

Sans renier complètement la compétition pour le chic comme système d’inter-évaluation interne, les skins, en héritiers des hard mods, conserveront cette compétition pour le choc en tant que système d’affirmation interne et externe : entre membres d’une même bande pour distinguer les leaders, entre bandes de skins de quartiers ou de villes différentes, entre équipes de supporters, vis-à-vis des hell’s, des rockers, des hippies qui n’en demandaient pas tant… puis, plus tard, vis-à-vis des punks, des nouveaux mods… vis-à-vis toutes les autres tribus en fait ! Le skin veut défendre sa réputation de « dur parmi les durs » et se voit trôner au sommet de l’écosystème subculturel !

De fait, les skins ne se contentent pas d'incarner une forme de violence symbolique, transmise par le paraître, exprimée par tout un ensemble stylistique véhiculant des valeurs de dureté et masculinité. Ils se montrent réellement violents, en franchissant allègrement, à la différence des punks par exemple, les frontières du simulacre. Leur système de compétition génère une émulation dans la démonstration de force les conduisant à une stimulation plutôt qu’à une simulation de la violence.

Les skinheads parviendront de la sorte à s'imposer et se faire rapidement connaître et reconnaître, par la médiatisation de leurs actes, au-delà de l'univers des bandes et de leurs affrontements rituels.

Avant même les skins des années 80, les skins des années 60 avaient donc aussi une mauvaise réputation ?

Certes, question réputation, les skinheads quitteront rapidement les rubriques mode et société détaillant leurs goûts musicaux et vestimentaires pour apparaître dans les fait-divers et en une des journaux sous des titres les présentant comme des fauteurs de troubles.

(Photo Alexandra Czmil)

Il serait donc simpliste de distinguer les gentils skins des années 60 des méchants skins des années 80. L’« esprit de 69 » ne fut pas qu’un esprit de paix et de tolérance ! Par « esprit de 69 », je fais évidemment allusion à l’expression spirit of 69,1969 marquant l’apogée d’un mouvement skinhead serait alors animé « d’un bon esprit » aux fondements antiracistes, attestée par l’entente entre rude boys et skinheads. Faisant en quelque sorte office de « mythe des origines » au travers d’une mémoire du passé reconstruite a posteriori et quelque peu idéalisée, cette formule spirit of 69 est apparue dans les années 80 afin de mettre en avant les racines multiculturelles de ce mouvement. Il s’agissait alors de promouvoir et de défendre l’image du vrai, de l’authentique skinhead conscient de son histoire et de ses origines à l’encontre du naziskin qui les reniait et les bafouait. Cette apologie des skins des années 60 occultant cependant certains faits gênants, cadrant mal avec ce récit, telle que la pratique du paki-bashing par exemple.

Alors, justement, parlons-en...

Le terme paki-bashing désigne les agressions ciblant les membres de la communauté pakistanaise. Agressions qui, autour des années 70, impliqueront un certain nombre de skins et qui soulèveront en retour de nouvelles indignations de la part des médias et de la classe politique britanniques envers les têtes rasées. Des articles commenceront alors, déjà, à établir des analogies entre le mouvement skin et le fascisme. En France par exemple, la revue Constellation présentera à ses lecteurs le « nouveau phénomène social » incarné par les skins anglais en écrivant que, par leur apparence physique uniforme et leur comportement violent, « ces authentiques rejetons du ‘’Lumpenproletariat’’ ont un je ne sais quoi qui rappelle les bataillons des jeunesses nazies.[11] » Mais ils écoutent aussi de la « musique antillaise » précise l’article sans plus s’attarder sur ce paradoxe.

Alors que dirent de ces agressions ? D’abord qu’elles n’étaient ni théorisées, ni encadrées politiquement, contrairement aux attaques racistes auxquelles se livreront les skins des années 80 affiliés au National Front ou au British National Party. Reconnaître ensuite que le racisme était, à cette époque, très répandu dans la société anglaise. À preuve : le discours anti-immigration d’Enoch Powell, prononcé en 1968, qui était alors majoritairement approuvé par l’opinion publique. Il faut aussi comprendre la nature de la subculture skinhead, décrite par Phil Cohen comme étant « une réaffirmation intégriste » des valeurs associées à la communauté ouvrière traditionnelle « jusque dans ses traits les plus régressifs – son puritanisme et son chauvinisme[12] ». S’instituant défenseurs d’une identité de classe menacée par les mutations sociales et culturelles en cours, les skins prennent alors pour cible ceux qui, à leurs yeux, incarnent cette non-conformité aux modèles anciens : les hippies et les homosexuels de par leur mode de vie ou leurs mœurs, ainsi que les immigrés pakistanais dont le particularisme est perçu comme portant atteinte à la cohésion du monde ouvrier. Il faut préciser là encore que les rude boys participeront également à ces diverses agressions. Pour Dick Hebdige, jeunes Noirs et jeunes Blancs évitaient les frictions entre eux en dirigeant leur violence contre d’autres groupes marginaux (homosexuels, hippies) et contre une autre communauté de couleur : les immigrés pakistanais. Considérés comme moins assimilés que les Antillais, ceux-ci constituaient à cet égard « une cible de choix pour les pulsions agressives des skinheads qu'ils soient blancs ou noirs.[13] »

Sans que cela excuse ces faits, il faut aussi envisager le fait que les skins étaient souvent de très jeunes gens qui ne problématisaient pas leurs actes. Certains démarraient leur carrière de skin à 15 ans et tout cela leur apparaissait comme un jeu


[1] Fausto Giudice, « Génération bunker : Une tragédie européenne », in Jeunesse perdue, révolte vide et vieux démons, Éditions Autrement – Série Mutations n° 157, Paris, 1995, p. 149.

[2] La menace skinhead, Le Nouvel Observateur, 17 au 23 juin 1993, p. 19.

[3] Stanley Cohen, Folk devils ans moral panics. The Invention of the Mods and Rockers, Londres, Édition Blackwell, 1972.

[4] Film américain écrit et réalisé par Dennis Hopper, sorti en 1969.

[5] François Thomazeau, Mods, la Révolte par l’Élégance, Le Castor Astral, Bègles, 2011, p. 33.

[6] Dick Hebdige, Sous-culture, le sens du style, Zones, Édition La Découverte, Paris, 2008, p. 97.

[7] George Marshall, « Les hard mods », in Paolo Hewitt, Mods, une anthologie, Éditions Payot & Rivages, 2011, p. 272.

[8] http://www.lesinrocks.com/1998/07/08/musique/jimmy-cliff-descendant-dextraterrestre-11230876/

[9] Dick Hebdige, Sous-culture, le sens du style, Zones, Édition La Découverte, Paris, 2008, p. 48.

[10] Paolo Hewitt, Mods, une anthologie, Éditions Payot & Rivages, 2011, p. 19.

[11] Gabrielle Corray, « Skinheads contre hippies », Constellation, janvier 1970, p. 58.

[12] Phil Cohen (1972), « La communauté ouvrière et le conflit subculturel » - L'East End en proie à la rénovation, in Glevarec Hervé, Macé Eric, Maigret Eric, Cultural Studies, Anthologie, Armand Colin, Paris, 2008, p. 77.

[13] Dick Hebdige, Sous-culture, le sens du style, Zones, Paris, 2008, p. 62.

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