Fabien Korbendau : De la vigne aux platines.

Par Franco Onweb

C’est le livre indispensable pour tous les amoureux de musique ! Le livre qui associe musique et vin ou comment différents « acteurs » de la scène culturelle expliquent comment telle musique peut s’accorder à telle bouteille. Un livre qui va vous aider à mieux apprécier certains disques, certains vins donc à passer de meilleurs moments.

Explication de texte avec l’un des auteurs de cet ouvrage passionnant : Fabien Korbendau !

Fabien Korbendau : De la vigne aux platines.
Sabine Bucquet-Grenet

Je suis Fabien Korbendau et j’ai coécrit, avec Christophe Mariat – et de nombreux invités – un livre qui s’appelle « De la Vigne aux Platines ».

(Couverture du livre "De la vigne aux platines" - Droit réservé)  

Ca a commencé comment cette passion pour la musique ?

J’ai adoré très tôt le rock’n’roll des années 50 et le blues. En 1982, je suis allé faire un stage de foot à Manchester, et j’ai (re)découvert la musique… j’ai senti à ce moment-là qu’elle pouvait être plus forte que tout.

Tu as découvert quoi comme musique à Manchester en 1982 ?

Les jeunes que j’ai rencontrés écoutaient des groupes aussi différents que les Stranglers ou Exploited… Ils m’ont emmené dans des concerts punk. Juste avant j’écoutais des trucs comme ACDC ou Supertramp. Bon, c’est sûr que plus tard, dans la bande des New Wave du lycée, je n’ai plus trop assumé mes anciennes amours comme Supertramp (rires) ! On écoutait beaucoup Cure, Taxi Girl, The Sound... On était quelques passionnés à partager nos disques.

Comment est née l’idée du livre ?

J’ai l’habitude de dire que ce n’est pas une idée parce que c’est quelque chose que je n’ai vraiment pas intellectualisé. C’est venu naturellement en écoutant des disques, à certains moments je me mettais à penser vin, à certaines caractéristiques du vin…

Tu es donc un amoureux du vin ?

Oui, je suis bien plus un amoureux qu’un spécialiste. Je n’ai jamais appartenu à un club d’œnologie ou ce genre de chose. J’ai découvert le vin assez tard, j’ai vraiment commencé à l’apprécier vers 35 ans. C’est là que je me suis mis à affirmer mes goûts. Et plus tard encore, en écoutant certains disques, mes papilles ont commencé à trembler, et de plus en plus souvent, j’avais absolument envie de boire un verre...

Sur quel disque par exemple ?

Les Pales Foutains, « Pacific Street », certains disques des Smiths ou des Stranglers...

Tu peux expliquer l’idée de base du livre ?

C’est simple : je voulais associer des disques et des bouteilles ! Au-delà du fait que je me mette à penser vin en écoutant certaines musiques, j’ai toujours eu le fantasme d’associer des univers, des gens différents, de créer des passerelles, un côté auberge espagnole… un fantasme d’universalité. Avec ce projet je pouvais réussir à assouvir un peu ce besoin (rires) : réunir deux mondes passionnants. J’aime la communauté. Mais c’est avant tout une démarche sensible.

Tu es d’accord avec moi qu’un bon apéro, c’est aussi une bonne playlist ?

Non, pas forcément, je n’écoute pas de playlist ou peu. Un album c’est une œuvre conçue et créée pour être écoutée dans son intégralité, les morceaux s’enchaînent dans un certain ordre, il ya une progression sensible… Attention j’écoute des playlists, je n’ai rien contre Spotify ou Deezer mais j’appartiens à une génération qui achetait des disques entendus et fantasmés à la radio, ou sur la simple base d’une pochette. La musique se partageait aussi avec les potes…

Mais un apéritif est souvent un moment où l’on peut écouter de la musique ?

Oui, dans les apéros on peut retrouver ce côté partage de musique. Mais on entend plus qu’on écoute. Et je n’y bois quasiment que du vin !

On peut parler de ton rapport au vin ?

J’ai bu beaucoup de mauvais vins, et je suis devenu très critique. Je ne peux plus boire que du bon, je sais c’est prétentieux (rires) ! Mais je n’hésite jamais à demander des conseils à un caviste… Si mon sens critique est assez récent, c’est différent pour mon coauteur Christophe qui lui est un vrai amateur et spécialiste depuis longtemps.

On parle un peu de lui ?

C’est mon beau-frère ! Il est professeur de médecine, spécialiste des reins, et je suis greffé d’un rein ! On doit faire une belle bande de bras cassés tous les deux parce que quand tu as comme moi un rein greffé, on te conseille pas vraiment de boire beaucoup de vin, et lui dans le cadre de son métier, c’est pas le premier conseil qu’il donne non plus je crois (rires).

C’est donc un spécialiste du vin ?

Je dirais plutôt un grand amateur de vin. Ce n’est pas pareil, il a comme moi une approche instinctive du vin et pas du tout l’esprit « club d’œnologie ». Mais il le connaît beaucoup mieux. C’est aussi un passionné de musique.

Justement, le vin a ce statut un peu particulier en France : on l’a sorti de la loi Evin pour l’alcool en disant que c’était de la culture et non de l’alcool. En plus il suffit de voir toutes les émissions de cuisine à la TV pour comprendre qu’il y a quand même un gros non-dit sur le vin ?

Oui c’est sûr, il y a une explosion du vin depuis cinq ou six ans, de plus en plus de cavistes qui s’implantent. C’est dû en partie à l’explosion des vins nature… Mais je te le répète : je ne suis pas un spécialiste, même si je sais faire la différence entre un Côtes-du-Rhône et un Bourgogne. J’ai en fait une approche très décomplexée, comme en musique d’ailleurs… Je ne suis pas journaliste, musicien ou spécialiste du vin, et je ne connaissais personne dans le « milieu » de la musique ou de l’écriture quand j’ai commencé le livre : ni Jean-Bernard Pouy, ni Patrick Eudeline, ni Rodolphe Burger…

(Jean-Bernard Pouy - Photo et montage Alex Horn) 

C’est venu comment l’idée d’aller chercher tous ces gens ?

Ca  a été une vraie aventure ! Pour commencer, comme je te disais, j’avais envie d’associer vin et musique, le rock bien sûr mais aussi le jazz ou le blues parce que j’en écoute aussi beaucoup. Un soir, il y a presque quatre ans, on se retrouve avec Christophe à écouter « l’Imprudence » de Bashung, qu’on adore tous les deux, en buvant du vin, et bing, c’est l’évidence : ce disque appelle le vin, comme ça nous arrive régulièrement de le sentir pour d’autres disques chacun de notre côté ! On se fait notre « coming out » musique et vin ! (rires). On commence à comparer nos impressions sur certains disques… On se retrouve sur Bashung, Murat, les Smiths...

Quand on regarde votre sélection, c’est très marqué d’une époque ?

Oui c’est un peu centré sur les années 80, notre génération, mais ça va des années 60 à aujourd’hui. Et on était d’accord avec Christophe pour ne pas trop élargir non plus, par exemple s’ouvrir au blues, au jazz… ça aurait été trop compliqué.

Attends, ce ne sont pas les « invités » du livre qui ont choisi leur musique ?

Mais pas du tout (rires). On s’est dit : « OK on fait un livre sur des accords disques-vins ». Et tout de suite on a eu envie de dépasser cet exercice de l’accord, envie de donner une autre dimension au livre en invitant des proches et des auteurs qu’on aimait particulièrement à écrire sur ces accords. On a commencé par sélectionner une cinquantaine d’albums qui sonnaient vin, en nous replongeant dans des centaines de disques qu’on aimait vraiment. Ensuite on a imaginé une sorte de méthode permettant de trouver les correspondances vins pour chaque album… une démarche relevant à la fois de la pure subjectivité et de choses plus tangibles… En fait elle s’est comme imposée à nous, de façon presque intuitive. On explique tout ça dans le livre. Et c’est à ce moment-là qu’on a proposé à nos proches et plusieurs auteurs de choisir un disque dans notre liste, avant de remettre à chacun la bouteille correspondante pour qu’il ou elle écrive ou dessine sur ce que lui inspirerait l’accord.

Tu veux dire que la sélection vins et disques était choisie en amont ? Je pensais que c’était les « invités » qui les avaient choisis ?

Pas du tout ! Ils choisissaient un album dans notre liste, et on leur remettait la bouteille.

(Dominic Sonic - Photo Richard Dumas) 

Vous vouliez quel genre d’intervenant ?

Des musiciens, des écrivains, des journalistes rock, des auteurs de BD… C’était assez large mais en même temps c’était plus facile pour convaincre un éditeur (rires).

Ca a été compliqué de contacter tous ces gens ?

Bien sûr, parce qu’on est pas du sérail. Et on avait vraiment à cœur que ce livre soit un ouvrage collectif avec des super textes et dessins, ce qu’il est. Le premier que j’ai contacté c’est Eric Tandy (parolier des Olivensteins, journaliste rock Ndlr). J’étais allé à ses conférences sur le punk à la Cité de la Musique en 2013. Je l’ai recroisé par hasard en janvier 2015 à une commémoration pour « Charlie » dans un bar de Ménilmontant, et je lui ai proposé de contribuer au projet. Il a tout de suite aimé et dit oui…  Il était le premier, il m’a fait confiance. J'étais, et j'en suis encore, très heureux. Plus tard quand on s’est revus, il a  suggéré un disque qui n’était pas dans la liste.

Lequel ?

« Music From Big Pink » de The Band… un disque magnifique, et dont les affinités vinicoles ne font aucun doute, mais bien loin de ce à quoi je m’attendais de la part d’Eric ! Son spectre musical semble  en réalité infini, bien au-delà de la marmite punk dans laquelle il est tombé tôt. J’étais fou de joie qu’on ait un auteur comme lui, j’appréciais beaucoup son travail. Six mois plus tard j’ai rencontré complètement par hasard Valérie Leulliot (chanteuse de Autour de Lucie Ndlr), dont je suis fan depuis le début. Je l’ai abordée dans la rue… elle aussi a dit oui tout de suite.

Justement comment as-tu fait pour contacter les intervenants de ton livre ?

Je ne te cacherai pas que ça a été compliqué : je ne connaissais personne et je n’étais pas à l’époque sur les réseaux sociaux. Donc je me suis débrouillé ! Par exemple, pour Patrick Eudeline,  je savais qu’il traînait à Pigalle. Donc pendant un temps, tous les matins ou presque, je faisais ma promenade matinale entre Blanche et Anvers avant d’aller bosser (rires), et un beau jour je l’ai croisé… J’ai eu beaucoup de chance… comme pour Dominic Sonic que j’aime beaucoup aussi, je l’ai croisé dans la rue, il habitait aux Abbesses comme moi. Quand je croisais des gens et malgré ma timidité j’allais les aborder, et tous ceux que j’ai branchés ont dit oui. D’autres m’ont été « présentés » comme Sylvain Vanot qui est un ami d’Eric (Tandy Ndlr), c’est la mafia rouennaise (rires). 

(Patrick Eudeline - Photo Caroline Calloch) 

Il n’y a pas que des musiciens, il y a aussi beaucoup d’auteurs de polars ?

J’ai été élevé à la Série Noire, et donc pour moi c’était très important d’avoir des auteurs du genre, des auteurs de romans noirs. Pour les rencontrer j’ai déambulé dans des salons littéraires.

Développe !

On est allés avec Christophe à la Fête du Livre de Bron, à côté de Lyon. On a proposé le projet à Emmanuel Carrère, que nous aimons tous les deux. Il nous a répondu qu’il ne buvait pas de vin et n’écoutait pas de musique (rires). On a aussi rencontré Virginie Despentes là-bas, elle nous a dit ne plus boire une goutte d’alcool depuis 17 ans, dur dur d’écrire sur le sujet dans ces conditions (rires). Pour d’autres, auxquels on tenait absolument comme Boualem Sansal, j’avais ma technique : je faisais la queue pour une dédicace, et quand venait mon tour je n’avais la plupart du temps rien à faire signer, je leur proposais de participer au livre. Avec Boualem on s’est tout de suite entendus, il m’a emmené dans le coin « VIP » du Salon pour en discuter tranquille autour d’un verre, un super souvenir. J’ai aussi été au Salon du Livre de Paris ou j’ai branché deux auteurs de romans noirs que j’aime, Jean-Hugues Oppel et Patrick Pécherot…  J’étais comblé.

C’est grâce à eux que tu as eu le contact de JB Pouy ?

Oui, Jean-Hugues (Oppel Ndlr) a bien voulu me donner son mail, je lui ai donc écrit. C’était comme lancer une bouteille à la mer ! C’est un mec adorable, tout de suite il m’a dit oui. Je n’oublierai jamais le moment qu’on a passé ensemble, j’étais comme un môme. Il avait choisi le premier album de Black Rebel Motorcycle Club dans la liste, comme dans un rêve… Et son texte est génial.

Il y a aussi des auteurs de biographies comme Pierre Mikaïloff ?

Encore une super rencontre ! J’appréciais beaucoup son travail et pour le contacter j’ai essayé toutes les combinaisons possibles sur internet entre son nom et les fournisseurs d’accès, et au bout d’un moment ça a marché ! Je lui ai donc écrit, et tout de suite il m’a donné son accord…

J’ai lu aussi que tu voulais à tout prix CharlElie Couture ?

Je suivais son actualité parce que je suis un fan absolu depuis l’adolescence, j’ai tout ses disques. J’ai vu qu’il venait à Paris pour une expo dans une galerie du 3ème.  Je me suis pointé au vernissage, j’ai encore fait la queue, je lui ai proposé…  et au lieu de me signer son livre, il a écrit son adresse mail sur mon cahier… C’est un amoureux du vin, il a une cuvée à son nom. Quelques mois plus tard il m’a invité au vernissage d’une nouvelle expo, et là il y avait Tom Novembre (son frère Ndlr) : comment ne pas lui proposer ?? La classe internationale (rires). Et Tom a dit oui. J’ai même eu le privilège, plus tard, de passer un moment chez CharlElie, je ne l’oublierai pas non plus.

(Illustration de CharlElie Couture - Création et photo Charlélie Couture) 

A tous tu leur offrais la bouteille ?

Oui, ça nous a couté une fortune ce bouquin (rires). Mais c’est un livre de plaisirs et de partages, alors ça valait largement le coup. Et c’est maintenant aux lecteurs de partager ces expériences super exaltantes !

Quand on regarde ta liste de disques ça peut manquer un peu de « classic rock » ?

C’est exactement ce que m’a reproché Patrick Eudeline (rires)… Mais c’était nos choix, nos goûts, et on les assume. On ne voulait pas non plus proposer des disques « stars » qui se « suffisaient à eux-mêmes », ils auraient « écrasé » le vin. On en trouve quand même deux ou trois dans la liste, comme le « London Calling » des Clash. Patrick (Eudeline, Ndlr) a tout de suite proposé « Grand Hotel » de Procol Harum, un disque immense et véritablement fait pour le vin. Bowie était déjà pris (rires).

Une des caractéristiques de ton livre ce sont les photos ou les intervenants posent avec les disques et les bouteilles ?

C’est venu d’Eric Tandy qui pour me dire qu’il était en train de bosser à son texte m’a envoyé une photo de lui avec disque, bouteille, verre et notes. Extraordinaire photo, on l’a publiée. J’ai adoré ce principe et je me suis dit que c’était la solution. On avait à la fois l’auteur, le disque, et la bouteille. Bien mieux que de présenter des packshots de pochettes et de bouteilles façon catalogue Carrefour.

Et donc ?

On a demandé à tout le monde de se photographier avec pochette et bouteille. C’est donc aussi un livre de photos. Tout sauf un livre linéaire, on le butine, on y entre par où on veut, un disque, un vin, un texte, un dessin, une photo, et un accord à vivre, bien sûr ! Il y a un article qui dit que le livre « tient autant de la discothèque idéale que de la cave rêvée », et qu’il « fait entrer en résonance albums et bouteilles ». Je trouve que ça le résume très bien.

Cela t’a pris combien de temps tout ce travail  ?

J’ai branché Eric en janvier 2015 et le livre est sorti en octobre 2017. Mais avant nous avions sélectionné les disques et commencé à chercher les bouteilles…  on y a bossé pendant trois ans.

Qui est ton éditeur ?

Les Editions de l’Epure. Très branché vin gastronomie. J’ai rencontré Sabine Buquet-Grenet, qui a fondé cette maison, au Salon du Livre de Paris en 2016. Il se trouve que Sabine, ma sœur et Christophe ont une amie commune, Stéphanie Leroy. Stéphanie a donc aussi joué les entremetteuses, et également écrit un texte dans le livre.

Tu as des projets  ?

Quelque chose autour des musiques noires et du vin,  ou simplement un deuxième tome. Un mec que j’adore, Denis Bortek (chanteur de Jad Wio, Ndlr), m’a déjà avoué son amour de certains vins. Il serait plus que bienvenu dans un prochain livre. Mais même si ce livre-là se vend très bien, il n’a pas encore rencontré tout son public (rires).

Ca a été un projet assez « lourd » non ?

Oui… Pour ce qui me concerne, j’ai notamment écrit la majorité des notices sur les disques, un travail passionnant mais très prenant… Essayer de raconter des choses intéressantes, pas rebattues, puiser dans ses connaissance, dans des sources de qualité, souvent des médias étrangers… Christophe a appelé tous les vignerons, écrit toutes les notices vins, qui sont super, ainsi que quelques notices de disques. Il a fallu solliciter tous les auteurs, faire en sorte de recueillir à temps leurs œuvres… Tout ça a pris énormément de temps, d’autant que je suis un poil perfectionniste… non un grand malade en fait (rires). Et tu ne peux pas savoir à quel point on est heureux et fiers du résultat !

Tu n’as pas eu envie de faire une compilation avec tout ça ?

On y a pensé, mais c’est encore un autre métier…  Le livre a déjà été comme un deuxième job à plein temps. Mais en même temps un tel plaisir… que partagent beaucoup de gens, qui nous envoient très régulièrement des messages pour nous dire leur bonheur de l’avoir découvert… ce qui ne fait que prolonger notre plaisir ! S’il n’y avait qu’un mot à retenir, ce serait celui-là ! PLAISIR !

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