ANTOINE LEIRIS – Vous n’aurez pas ma haine

Par Jean-François Jacq

17h04.

Il faut faire vite. Ne pas attendre que notre vie se referme pour en savourer chaque seconde. À l’instar d’Antoine Leiris, à peine sortie de la lecture – c’est bel et bien ce tout premier mot qu’il convient d’inviter, d’honorer – de son récit Vous n’aurez pas ma haine, j’essaie de rebattre les cartes tant que le fer est encore chaud. 

 

ANTOINE LEIRIS – Vous n’aurez pas ma haine
DR

Je n’ai rien lu, et je ne tiens à parcourir aucune critique de son récit. Une pudeur que je me garde bien de célébrer. Un point d’honneur consistant à ne pas me laisser influencer par les retours probablement dithyrambiques, à son sujet. Puis, je me suis empressé d’établir des liens, en écho à cette phrase-clé : il n’y a pas de mort inutile, expurgée à mon propre compte de son récit. De parler ainsi de celles et ceux qui ne sont plus nous rend alors à ce tournis de notre vie, nous et permet de rester, de demeurer indéfectiblement vivant. C’est littérairement tout le sens de sa démarche. Le sens de la mienne. Et non pas parce que la vie continue – ce qui serait évidemment trop simple –, mais bien parce qu’il est strictement nécessaire qu’on l’interroge dans ce qu’elle a de plus précieux. Et quoi de plus précieux que celui/ celle qu’on a tant aimé, qu’on aime encore au-delà même de sa propre personne ?

Ici présente, Hélène. Entre ces pages, la mort d’Hélène.

Que pourrais-je ajouter de plus, sinon que ceux ayant commis cet acte sans nom ne l’auront jamais ? Ils ne partageront pas une once de ce chagrin, pas une once de ces souvenirs haletants liant ce couple et le petit Melvil, à jamais leur enfant  

 Ce livre. De l’air avant de continuer.

Ainsi, il a fallu que je sorte au-dehors, que je me pose dans un café afin d’en achever la lecture entamée brièvement durant la nuit qui précède. Et tout de suite en rentrant, j’ai d’abord regardé longuement ta photo, celle de l’être qu’on a tant et tant aimé. Que l’on aimera pour toujours. Dans un second temps, j’ai allumé l’ordinateur. Pour la simple et bonne raison que, tout comme Antoine, ce sont sempiternellement les mots qui m’apportent désormais non pas ma dose, mon lot de consolation, mais ce pouvoir de « m’élever, encore ». Ce pouvoir de faire face aux autres.

Les autres. Il y a vous, il y a moi. Et puis eux. Dire, redire à leur sujet que tout être vide de culture ne peut que retourner sa propre personne contre lui-même, sa haine se formalisant contre ce monde. Une haine sans nom.

Dans la foulée, je me suis empressé de prendre une photo. Ce petit quelque chose à l’épreuve du temps. J’ai voulu prendre un cliché de la couverture du livre d’Antoine Leiris. Et puis, très vite, je me suis emparé d’un carnet et d’un stylo – mes armes, nos armes –, et comme si cela ne suffisait pas, du Sex & Drugs & Rock & Roll de Ian Dury. Parce que ce fût le plus beau concert de ma vie. Bataclan, décembre 1998. Et s’y trouve également, sur ce cliché, ce petit personnage tenant un livre ainsi que du papier entre ses mains. Il m’est mon plus fidèle compagnon, dès lors que je me mets à écrire.

De ma province, nous sommes à deux cents kilomètres de Paris, je me souviens de ce soir-là, de ce 13 novembre 2015. Le lendemain même, nous y organisions un salon du livre auquel j’avais invité Abnousse Shalmani, auteur de Khomeiny, Sade et moi ; et qui habite dans le quartier du Bataclan. Un autre auteur se trouvait, ce soir-là à mon domicile. Et ce soir-là, ni l’un ni l’autre n’avions de mots à même de peser dans la balance, face aux images qui passaient en boucle. J’avais réglé le son du téléviseur au plus bas, me concentrant uniquement sur les multiples SMS envoyés par Abnousse. Sa peur panique à seulement quelques pas du drame.

Oui. Ce soir-là, nous étions deux auteurs en présence l’un de l’autre. Deux auteurs habités par le silence, incapables de communiquer, tandis qu’Abnousse me couvrait de ses mots d’une humanité à laquelle on ne croit plus, à cet instant. Tandis que j’en faisais de même, en retour.

17h53.

Je me suis donné une heure pour rédiger mes impressions, ce qui correspond à peu près au temps nécessaire pour s’emparer du livre d’Antoine Leiris. De tous ces mots du quotidien transcendés par cette magie que l’art peut produire, à savoir dans ce cas présent un objet littéraire faisant office de puissant témoignage non pas sur cet événement, mais autour. Entre la vie et entre la mort.

17h59.

Évidemment, pour conclure, je dirais que je suis encore sous le choc de ce récit, ici et là afin de nous annoncer que la vie continue. Ici et là afin de nous interroger sur ce que nous en faisons, sur le camp que nous choisissons dès lors que nous sommes confrontés au plus grand drame de notre vie.

Le livre refermé, je sais que nous avons choisi le même camp.

Et rangeant un à un les objets ayant servi à la photo, il en reste un pour lequel je suis totalement incapable de trouver une place. Un livre, d’ordinaire, se range entre deux autres livres, dans une bibliothèque. Celui d’Antoine Leiris n’a, en soi, aucune place prédestinée. Il est ici. Demain, il sera à un autre endroit. Force est de constater qu’il ne peut pas être rangé nulle part, me concernant. Il est partout. Il se doit d’être absolument partout où bon me semble.

 

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