Interview Jean François Jacq ou les fragments d’une vie hors du commun

Par Franco Onweb

Comment peut-on décrire le travail d’écriture de Jean-François Jacq ? Difficilement, tant son écriture et ses textes sont personnels. Une enfance malheureuse hors du commun, une vie qui connut l’errance et la violence avant de rebondir dans un univers ou le théâtre et la musique ont eu un effet …salvateur.

A l’heure où parait son troisième texte autobiographique (« Fragments d’un amour suprême » aux éditions Unicité), j’ai longuement rencontré cet écrivain hors du commun, auteurs aussi de biographie musicale plus qu’indispensable.

Cela s’est passé un samedi après-midi de Février, il faisait froid, le magnéto tournait et Jean François Jacq se racontait. 

Interview Jean François Jacq ou les fragments d’une vie hors du commun
DR

Peux-tu te présenter ?

Je suis Jean François Jacq et j’essaye d’écrire des livres … entre autres !

 

(Jean François Jacq 2014 - droit réservé) 

La plupart des gens ont une enfance assez classique avec des découvertes culturelles, toi tu as eu une enfance qui mérite que l’on s’y attarde

Pour moi, je n’ai pas eu d’enfance ! De toute façon quand on grandit dans le noir…

Dans le noir ?

J’avais une mère schizophrène, une inconnue qui nous faisait vivre dans le noir. On ne sortait jamais.  J’ai voulu échapper à ça, très jeune. A treize ans, c’était plié. J’ai commencé à me coltiner à l’errance, sur fond de colle à rustine et autres pièges. Un viol au même âge, mais comment le prendre comme tel, étant la première fois que quelqu’un posait enfin la main sur moi ? J’ai voulu échapper à ça, prié avec une telle intensité pour qu’il m’arrive quelque chose de grave et à quinze ans, je contracte une maladie rare, un Guillain Barré. Trachéotomie, paralysie complète. La maladie est progressive. D’abord du mal à marcher et à m’alimenter. Mes parents ont saisi l’occasion de se débarrasser de moi, et avec la complicité du médecin de famille, qui n’a fait aucun examen, ils m’ont fait interner à l’Hôpital Psychiatrique d’Epinay-Sur-Seine. Etant alors mineur, j’en suis sorti sur intervention du préfet !

Comment ça ?

Un médecin de l’hôpital a remarqué que ça faisait deux jours que j’étais couché à même le sol de ma chambre fermée à clé et avec barreaux à la fenêtre, à ne plus pouvoir me lever et surtout constaté que j’avais besoin au plus vite d’une aide respiratoire. Il a averti les autorités et comme le veut la loi, le préfet m’a fait sortir ! J’ai été ensuite soigné à Garches. Je me suis vu mourir à maintes reprises. Celle-là fût la première. Après, j’ai eu une vie très chaotique !

Patron à dix-huit ans, puis escroqué par mon associé retrouvé mort un an plus tard à mon domicile. J’ai tout perdu, jusqu’à la confiance en les autres. J’ai passé quelques années à la rue, je dormais dans les parkings, les halls d’immeuble, etc. Il y a même eu une année où j’ai refusé de communiquer : je ne parlais à personne ! …

Tu quittes la rue pour aller à la fac, c’est assez étonnant comme parcours.

Ce sont les gens de l’entraide d’Auteuil qui m’ont d’abord sauvé. Surtout Frida, une dame de 75 ans, qui m’a prise sous son aile : elle m’a payée des chambres d’hôtels, des trucs comme ça ! Mais j’ai mis longtemps a accepté la main tendue. Elle m’a finalement placé dans un foyer de la DASS pour jeunes adultes, à Colombes. Un petit foyer avec une vingtaine de jeunes, dix éducateurs : on était là pour se reconstruire, uniquement pour ça ! Cela a été un véritable miracle. Quand j’ai commencé à m’en sortir, je me suis énormément cultivé, de façon boulimique !

C’est ça qui est étonnant dans ton parcours : quand on te lit, on devine un niveau culturel autant en musique qu’en littérature particulièrement élevé ?

Quand tu vis ce je vivais avec mes parents, mon rêve absolu était qu’il m’arrive quelque chose : un accident, une maladie … C’était une solution pour moi. J’ai attrapé ma maladie et je l’ai souhaité. Mais j’ai commencé à écrire à 12 ans, c’était un moyen de survivre ! J’ai commencé à vraiment lire en 1988, à 24 ans !

Tu te mets à lire quoi ?

Beckett, Céline, Genet, Hesse, Bukoswki, Mishima, Pasolini, Calaferte, Burroughs et pleins d’autres ! J’ai une façon particulière de lire : dès que j’aime, je lis tout mais alors toute l’œuvre d’un auteur ! Et de fil en aiguille, je me suis inscrit à la fac, à Paris 8, anciennement Vincennes. C’est la seule fac, en France, où tu peux rentrer sans le bac ! Et j’ai eu une licence en arts du spectacle, parce que le théâtre me passionnait : cela me permettait de me retrouver face à des gens qui étaient là pour écouter. Ça a été une fulgurance ! Je suis devenu metteur en scène de théâtre, avec notamment du Maïakovski (auteur de poésie Russe du début du siècle), Shakespeare, Koltès … du théâtre d’avant-garde dans une compagnie d’avant-garde : une de mes plus grandes expériences humaines !

(Jean François Jacq sur scène dans le nuage en pantalon de Maïakovski en 1995 - collection personnelle Jean François Jacq)  
 
Dans tout ton travail il y a une forme de violence, mais qui se rapproche à une forme d’urgence comme si tu voulais rattraper le temps perdu

On doit rappeler cette forme d’urgence sociale et de violence qui existent dans la société. Quant à l’urgence oui, j’ai besoin de faire les choses !

Tu as participé au collectif Génération KO avec Marc O ?

C’était un projet incroyable. On répétait dans une aile désaffectée de l’asile psychiatrique de Ville-Evrard, celle où avait été interné Antonin Artaud. C’était un collectif qui mêlait la musique et la danse, avec les anciens du groupe de rock les Witches Walleys. On allait dans les manifestations pour effectuer des performances avec pour seul mot d’ordre : « Ouvrez les yeux ». C’était assez violent dans la représentation. Le tout était dirigé par Marc O, un des plus grands personnages de l’underground Français qui avait réalisé notamment le film « les Idoles » (avec Clémenti et Kalfon Ndlr).

A côté tu fais de la musique ?

J’ai joué de la basse dans un groupe et on a fait quelques concerts. Cela m’a permis de ressentir ce qu’est la scène par rapport à la musique. On s’appelait « Désert Noise », on répétait à Luna Rossa. Cela a été une parenthèse fabuleuse. Pour le premier concert, j’ai cru que l’on allait se faire jeter et on a eu trois rappels, c’était à la fac de Dauphine : un grand moment !

(Jean François Jacq en répétition studio Luna Rossa 1993 - collection personnelle Jean François Jacq) 

Autre moment important dans ta vie, ta rencontre avec Olive, le chanteur de Lili Drop.

C’est quelqu’un que j’ai côtoyé de manière quotidienne durant la dernière année de sa vie. Il venait de quitter Saint-Jean-de-Luz pour Paris où il voulait refaire quelque chose. Un jour, je discutais sur un forum et là quelqu’un m’a dit « je suis Olive de Lili Drop ». Etant un fan absolu, je n’y croyais pas. Il m’a donné rendez-vous à Pigalle (où il habitait) et là est née une très grande amitié avec quelqu’un qui a été touché par mon histoire. Parallèlement, je venais de monter le site de Lili drop et via ce biais, il a découvert que les gens se souvenaient de lui. Il a commencé à répéter à Mains d’œuvres (locaux de répétitions à Paris Ndlr), je lui ai refilé les bandes de son propre répertoire qu’il ne possédait même plus, et tout de suite cela a été magique !

(Jean François Jacq et Olive- Paris Juin 2005- Collection personnelle Jean François Jacq)

C’est quelqu’un qui t’a fait du bien ?

Oui bien sûr ! C’était une vraie amitié, on avait tous les deux quelque chose à prouver ! Il avait encore des cartouches et pas des moindres, et il aurait pu faire quelque chose d’aussi puissant que Daniel Darc avec « Crévecoeur ». Il y eu ce concert splendide au point FMR qui lui a valu une page dans Le Monde. Un concert où il a tout donné ! Quelques temps avant sa disparition, je lui ai parlé de mon désir de rédiger sa biographie (le soleil noir du rock Français Ndlr). Elle est sortie quelques jours après mon second livre. J’ai essayé de le réhabiliter et j’espère sincèrement y être arrivé !

Tu as écrit une autre biographie musicale : Bijou !

Un groupe qui m’a renversé quand j’avais treize ans, les deux premiers albums étaient extraordinaires ! Un groupe incroyable qui était époustouflant sur scène, mais qui surtout a été le premier groupe de cette époque chantant du rock en Français à signer avec  une grosse maison de disques ! Ils ont ré ouvert la porte pour tous les groupes en France, là où aucune major n’en voulait plus ! Ils ont même réussi l’exploit de faire remonter Gainsbourg sur scène ! Un groupe avec une image fabuleuse !

Qu’est ce qui t’intéresse dans la démarche d’écrire des biographies musicales ?

Je ne travaille que sur des artistes où rien n’a encore été écrit et dont je suis un fan ! Par exemple, là je travaille sur la biographie de Ian Dury (chanteur des Blockheads auteur de Sex & drugs & Rock & Roll Ndlr). C’est quelqu’un qui, en 1977, a défini en trois mots le rock’n Roll avec « Sex, Drugs and Rock’n Roll ». Il aura fallu vingt ans pour arriver à cette définition ! D’ailleurs, quand il enregistrait le titre, tout le monde rigolait dans le studio, parce que c’était d’une telle évidence. Un homme fabuleux, qui a eu la polio à sept ans et qui a influencé beaucoup de monde dont les Sex Pistols …

Cette culture musicale, le côté prolo classe, dois te plaire ….

Ce sont des gens qui vont au bout, ils ont ça dans le sang !

Il y a eu un moment important dans ta vie : tu quittes Paris pour Vierzon (ou tu es toujours) ?

Oui, j’y réside encore actuellement. Je suis parti le lendemain du décès d’Olive (Lili Drop), en janvier 2006.

Un hasard ?

Vierzon oui, mais le départ non ! Je n’arrivais plus à me payer un loyer pour un logement décent à Paris. A quarante ans je suis arrivé péniblement à me payer un tout petit studio plutôt qu’une chambre de bonne. Je voulais changer d’air afin de vivre décemment ! Avant le décès d’Olive, je ne voulais plus partir mais il m’a poussé, il m’a étrangement dit, quelques jours avant son décès, me recevant comme un pacha sur son lit d’hôpital : « tu dois partir, tu as quelque chose à y faire ». Je l’ai écouté, et je suis allé à Vierzon où j’ai tout de suite trouvé un boulot comme porteur de cercueil !

Tu cites aussi beaucoup Daniel Darc ?

C’est quelqu’un dont je me suis senti très proche. « Nijinsky », sorti en 1994, est un album que je vénère, d’une fulgurance incroyable. C’était une sorte de frère d’arme. Comme moi, il essayait d’aller vers la beauté tout en lorgnant et magnifiant sa part d’ombre. Je l’ai rencontré trois fois, rapidement. La seule chose que je peux dire, c’est qu’il était très pudique !

On pourrait évoquer aussi Lou Reed, qui a eu des expériences comme toi au même âge ?

Oui c’est vrai, j’ai été sensible à sa musique mais le personnage était détestable. Mais je suis assez touchée pour avoir inséré une citation de lui en tête de l’un de mes chapitres de mon dernier livre.  

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