Yan Morvan : Rencontre autours des « années de fer – Londres 1979 – 1981 »

Par Franco Onweb

Londres, automne 1979, Yan Morvan déboule dans la capitale Britannique pour réaliser un reportage sur les différents changements que la ville connait depuis l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher. 1979 c’est l’explosion des « Sub-cultures », les fameuses sous-cultures urbaines anglaises. Pendant trois semaines il va sillonner les rues pour prendre une série de clichés, incroyables, des différentes tribus urbaines. Deux ans plus tard il reprendra une série de photos, toujours à Londres, avant de rentrer en France.

2019 : la maison d’édition « Serious-Publishing » sort les clichés inédits de cette époque qui continue toujours à fasciner. J’ai pu discuter avec Yan Morvan de ce livre incroyable qui va faire date. Une conversation passionnante avec un des photographes les plus intéressants de notre époque.

Yan Morvan : Rencontre autours des « années de fer – Londres 1979 – 1981 »
Yan morvan

En octobre 1979, j’ai quitté le Figaro Magazine quand toute la droite « dure » emmenée notamment par Jean Pax Mefret a pris le pouvoir. J’ai retrouvé un de mes amis, François Lher, qui est malheureusement aujourd’hui décédé, qui m’a présenté Hervé Tardy qui dirigeait l’agence Gama. Il nous a proposé de partir à Londres pour photographier la ville. Thatcher avait été élue en mai et là-bas tout changeait. François devait prendre des photos en noir et blanc et moi en couleurs. A la base il y avait peu de couleurs à l’époque : c’est le Figaro Magazine qui a inventé l’Offset. On est allé comme ça à Londres et à Brighton. J’avais de l’expérience : j’avais travaillé sur les gangs de blousons noirs à Paris. Pendant trois semaines, on s’est donc baladé: on s’est fait coursé par les Skinheads, on était potes avec les mods … En fait on a trainé trois semaines dans ce bouillon de culture qu’était Londres à l’époque. C’était la fin du punk, qui était encore « Hard Core » mais Sid Vicious était mort. On était en plein dans une période de transition avec la fin de l’époque rebelle. Il y avait une remise à plat avec Lady Di ce genre de choses …C’était une époque très créative.

(Yan Morvan - Droit réservé) 

En 1979 à Londres, c’est l’explosion des « Sub-Cultures » anglaises ». Mais c’est une ville qui vit dans la peur des attentats de l’IRA et qui explose avec ces cultures très prolétaires.

Oui, c’est ce qu’essaye de montrer le livre avec le côté social et cette remise en question un peu comme ce que nous le vivons aujourd’hui en France,  mais eux, en plus, avaient une créativité incroyable. Aujourd‘hui il y a des consortium qui imposent leurs points de vues esthétiques ou culturels ce qui n’était pas le cas à l’époque. Il y avait pleins de choses, comme Bob Marley, qui apparaissent... C’est la suite du « flower power » que  j’’avais connu. Il y a eu un creux entre la mort je Jim Morrisson et Hendrix et 77, 78.. Les Anglais ont alors réinventé la musique : aujourd’hui j’écoute toujours des groupes de cette époque comme Joy Division ou Cure. .. La musique à l’époque était vraiment politique. Aujourd’hui on n’a plus que des chansonnettes d’amour ou de pollution. C’est normal : c’est consensuel l’écologie, c’est pas dangereux

Tu veux dire que toute cette musique et ces cultures remettaient en question la société ?

A l’époque on s’attaquait à la consommation, aux institutions, ce que l’on ne fait plus du tout aujourd’hui…La conséquence c’est que à force de ne pas regarder la réalité en face, on s’en prend pleins la gueule ! On se retrouve avec les Black Bloc ou les Gilets jaunes. Il n’y a plus de voie pour porter ça et les Anglais à l’époque avaient assez de force pour porter ça. Il y a aussi dans le livre quelque chose qui peut jouer au deuxième ou troisième degré : c’étaient vraiment des tribus ! Chacun avait ses habits : les riches avaient leurs fringues, les Skins pareils tout comme les Mods mais aussi les Punks. Ils étaient tous déguisés et ça c’était formidable. C’était vraiment des tribus qui s’affrontaient avec leurs couleurs comme il y avait avant les Pictes Cela ont ne l’a pas eu en France ! Aujourd’hui les Blacks Blocs avec leurs tenues noires peuvent rappeler un peu ça. Ca peut faire penser un peu au moyen âge. J’ai beaucoup travaillé sur l’histoire et les champs de bataille : en ce temps-là tu retrouvais ta tribu en fonction du costume, du drapeau. Ce qui est intéressant parce que les anglais retrouvaient cet esprit. Mais on a pu remarquer que entre 1979 et 1981, les codes de la rue avaient changé : le capital se les était appropriés pour les adapter pour faire de l’argent avec : il y avait des boutiques de fringues où tu pouvais acheter ta tenue. C’était beaucoup moins créatif.

(Photo Yan Morvan) 

Justement tu as photographié les Blousons Noirs en France qui étaient une forme de sous-culture : pourquoi nous n’avons pas eu toutes ces tribus ?

Parce que nous avons tout récupéré aux Américains : la révolte des Français c’était le rock and roll et les blousons noirs. Et puis après c’est devenue le pouvoir d’achat. Les Français ne remettent jamais rien en question : ce qu’ils veulent c’est un confort alors que les Anglais remettaient en question tout un système

Quand on voit ces mods et ces punks très élégants dans ton livre, on devine chez beaucoup une vraie nostalgie de cette époque

Les Anglais ont tout inventé : ils sont les plus forts !

Mais à cette époque c’est l’arrivée de Margaret Thatcher et des changements sociaux importants en Angleterre. Si on regarde ton livre et que l’on analyse cette époque il y a quelque chose de capital chez eux : c’est la fierté de la classe ouvrière !

C’est vrai, c’est important pour les Anglais alors que en France les ouvriers ont voulu devenir des petits bourgeois avec des revendications de petits bourgeois : une maison, des voyages, un confort … Ce qui est normal ! Mais  cela a développé l’individualisme parce que le bourgeois s’isole. En Angleterre tu vas dans un pub, tu n’es jamais seul alors que en France tu as de moins en moins de café. Quand les gens y vont c’est pour se regarder en chiens de fusils. Il n’y a que les Gilets Jaunes qui ont réussis à recréer ça sur les ronds-points : les gens se sont enfin parlés.  C’est l’égocentrisme des Français qui a toujours existé. Les Anglais ne le sont pas : c’est peut être due à leur histoire, : ils sont sur une île quand même.

(Photo Yan Morvan) 

Oui mais dans ces « Sub culture » anglaise il y a les Skins avec la fierté du prolétariat et les mods avec leur envie de devenir bourgeois avec une forme d’élégance et leur snobisme en musique.

Les mods étaient des prolos il ne faut pas l’oublier !

Pour faire ces photos vous avez beaucoup été dans les pubs et dans les fêtes ?

On est beaucoup allé dans les pubs parce que c’est une institution en Angleterre : on avait loué une voiture, une Renault 5, tu imagines (rires) ? On arrivait dans les pubs et on demandait aux clients si on pouvait les photographier : soit on partait en courant, soit ils nous proposaient de s’assoir avec eux (rires). A l’époque il y avait peu de gens qui prenaient des photos. J’ai encore beaucoup de photos de l’époque 1974 – 1975 que je vais bientôt les sortir ! Il y avait les photographes qui couvraient un évènement, beaucoup mieux que aujourd’hui d’ailleurs, et le reste du temps ils ne s’occupaient pas de la manière dont les gens vivaient. Moi, au contraire, j’avais été nourris par  cette la photographie américaine qui montrait la vie quotidienne et l’évolution des choses.

C’est l’école Hunter Thomson ?

Tu veux dire Gonzo ? J’ai essayé de travailler avec Actuel qui se revendiquait à l’époque du  gonzo. Je ne suis pas arrivé : je ne rentrais dans leur moule, ni dans aucuns moule d’ailleurs. Moi, je préfère penser que c’est l’école Nick Cohn qui à travers ses livres à ouvert la voie à Hunter Thomson.

(Photo Yan Morvan) 

Mais qu’est-ce qu’ils avaient de plus que nous ?

Ils sont authentiques les Anglais ! Nous, en France, nous avons un déni du réel … Nous avons toujours eu que des bourgeois qui veulent prendre la place d’une autre bourgeoisie. Maintenant, par exemple,  on a les bobos qui font des métiers que je ne comprends pas comme le graphisme … Ils brassent du vent …

C’est bientôt le Brexit : est ce que les Anglais n’ont pas voté pour leur départ parce que ils ont cette fierté qui va à l’encontre des aspirations de l’Europe qui veut créer des petits bourgeois ? En même temps ils n’ont jamais été à 100% dans l’Europe

J’ai un sentiment mitigé sur le Brexit : l’Europe va mal ! C’est un peu la Grèce au 4 ou 5 éme siècle avant JC : une culture formidable que personne d’autre dans le monde n’a, mais avec des peuples qui ne s’entendent pas ! On a quand même fait trois guerres contre les allemands et les Anglais ont été les seuls à leur résister en 1940 ! Si tu te ballades en France, ce que je fais en ce moment, tu vois un peuple très productif et créatif. Notre vrai problème c’es que on est à la fois l’URSS et les USA. Pour les classes les plus faibles c’est l’URSS avec pleins d’interdits et de bureaucratie alors que pour les classes supérieures on est les USA avec de l’argent qui se balade partout. En fait on est en pleine schizophrénie ! Si tu veux monter une boite tu es emmerdé tout de suite : tu dois payer tout de suite l’Urssaf, des charges sociales … On est englué là-dedans et c’est un problème européens. Les Anglais qui sont pragmatiques ont trouvé que cette nouvelle bourgeoisie Européenne c’étaient des escrocs qui les bloquaient.  L’idée de l’Europe était formidable et on en fait un truc de copinage qui s’est englué dans sa bureaucratie. Et les Anglais avec leur pragmatisme leur ont dit non !

(Photo Yan Morvan) 

Mais quelle a l’importance de l’arrivé de Thatcher et sa politique dans tes photos ?

Il y a deux périodes dans le livre : 1979 et 1981. En 79, c’est le bordel total : c’est la fin du gouvernement travailliste et il n’y a plus d’argent. Ils ont dit stop et ils ont élu Thatcher pour relancer l’économie. Cela ne s’est pas passé comme ça et les plus faibles ont été bouffés. Elle est élue en mai et moi j’arrive en novembre, c’est le début : il y a encore une émulation, de la création … et puis ça s’est dégonflé !

Tu penses que on peut faire un parallèle entre notre époque et l’Angleterre de 1979 ? Les Anglais ont quand même plus de classe et d’élégance que nous

Ils ont plus de classe c’est sûr (rires) ! Ils sont fiers d’être Anglais : ils ont tous des drapeaux Anglais ! Nous on ne peut arboré un drapeau français … j’ai beaucoup étudié l’histoire, par rapport rapport aux travaux que je suis en train de faire pour différents ministères, et bien je dirais que nous sommes dans une époque de copier/  coller de 1820 – 1828. C’est exactement pareil avec les jacqueries, les chômeurs et les changements de paradigme pour les agriculteurs. Le changement de l’aristocratie par la bourgeoisie qui va financer la nouvelle révolution industrielle. Je relis Balzac en ce moment et bien tu as l’impression qu’il a écrit ses livres la semaine dernière : c’est fascinant !

Mais quelle a été l’importance du Commonwealth pour toi : Londres était un « melting Pot » incroyable ?

C’étaient surtout des Pakistanais à l’époque mais les Anglais n’ont jamais hésité à donner la nationalité anglaise à leurs ressortissants alors que nous on a longuement hésité …

(Photo Yan Morvan) 

C’est pour ça que les Anglais les ont mieux intégrés ?

Les ont-ils intégrés ? Je vais te dire chez les Anglais ont une vraie conscience de classe :  il y a une « Upper Cglass » qui a une manière de parler, une élégance et un savoir-vivre bien supérieur au nôtre. En France les aristocrates se sont embourgeoisés en travaillant alors que les aristocrates Anglais ne travaillent pas : ils ont placé leur argent et vivent de leurs rentes. Ils ont une vision de classe plus authentique. En France, on mélange un peu tout. J’ai une vision assez claire : ça fait 40 ans que je photographie les choses et les gens. Si tu prends l’exemple de la photographie, tu as des photos qui sont faites pour l’élite avec des images compliquées que personne ne comprend. Tu as ensuite un art qui est fait pour les classes moyennes où c’est gentil avec des paysages, des arbres … Ce sont aussi les selfies ce genre de choses … C’est politique parce que l’art n’est que politique : on te dit ça c’est pas pour toi. Pour les Anglais les choses sont plus clairs : on ne te dit pas que ça c’est pour toi. Ils le sentent d’eux même.

Mais un Français de la bourgeoisie peut s’habiller aujourd’hui en rappeur alors que un « Upper Side » Anglais ne peut pas s’habiller en mods ?

Attention de mon temps un blouson noir ça voulait dire quelque chose : les samedis soirs ils faisaient la chasse aux chevelus et ils cherchaient à les dépouiller. Aujourd’hui c’est fini : le gamin bourgeois peut s’habiller en rappeur parce que tout cela est devenu du business. Le super bobo peut s’habiller en rappeur et s’acheter les disques qui ne revendiquent souvent rien. Avant c’était l’affirmation d’une identité : « je suis un crevard de banlieue et je vais t’’exploser ». Aujourd’hui ça a été récupéré par le système pour faire du fric : on est tous consommateur. Il n’y a plus d’identité : le rappeur ne veut plus que du fric et pas foutre en l’air le système !

(Photo Yan Morvan) 

Tu ne penses pas que c’est pour ça que les gens ont la nostalgie de cette époque ?

Oui, parce que les gens sont en mal d’identité : ils ont perdu la radicalité. Ils sont mal dans leur peau parce que ils ne savent pas qui ils sont. Ils veulent faire des choses pour plaire, pour affirmer leur virilité…  Moi je continue à faire ce que je fais et je suis bien dans ma peau. Je n’essaye pas de plaire parce que quand tu essayes de plaire tu es dans l’apparence et là tu perds ton essence et ton âme.

Tout ces gens que tu as photographié ils affirmaient une identité ?

Ils étaient radicaux : ils allaient à fond les manettes. Les blousons noirs que j’ai photographié à l’époque ils n’avaient pas d’avenir mais il n’y avait pas de dépressifs contrairement à maintenant où les gens font des selfies, ce genre de choses, pour s’affirmer …

C’est l’époque du « politicaly correct » qui veut ça ?

Oui, bien sûr ! Tu ne peux plus affirmer les identités

Tu as quelque chose à ajouter ?

Je voudrai un verre de rhum et un steak frites avant que l’on me coupe la tête ! (rires) 

 

Les années de fer, Londres 1979 - 1981 

Photos de Yan Morvan 

Texte de Francis Dordor 

Préface de Don Letts 

Serious-Publishing édition 

www.serious-publishing.fr/

 

 

 

 

 

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