Marquis : Frank Darcel raconte Aurora

Par Franco Onweb

C’était un des événements musicaux de l’année 2017 : 36 ans après sa séparation le groupe Marquis de Sade remontait sur scène pour un concert événement à Rennes. Le 16 septembre devant 3000 personnes au Liberté, le mythique groupe rennais triomphait. A la suite ce fût un CD/ DVD live et une série de concerts et de festivals (la Villette Sonique à Paris, les Vieilles Charrues …). Et puis ce furent des rumeurs sur l’éventuel enregistrement d’un nouvel album. Elles furent confirmées avec des images de Frank Darcel, le guitariste et fondateur de Marquis de Sade à New York en compagnie du bassiste Thierry Alexandre et du batteur Éric Morinière. Et il y eut ce 12 Septembre 2019 et l’annonce de la disparition brutale de Philippe Pascal, le chanteur emblématique du groupe.

Le choc passé, il y eut encore plus de rumeurs et beaucoup de suppositions : le disque allait-il voir le jour ? Mais Frank Darcel est un homme tenace et l’histoire ne pouvait pas s’arrêter là ! Un communiqué de presse en juin annonçait la disparition de Marquis de Sade et la création d’un nouveau groupe Marquis avec un jeune chanteur : Simon Mahieu. Sur le même communiqué on apprenait qu'un crowfunding allait être mis en place pour soutenir le projet et que plusieurs proches et anciens membres du groupe comme Etienne Daho, Christian Dargelos ou encore Sergei Papail avaient participé aux sessions.  Le crowfunding fût un triomphe mais le 23 Juillet dernier Dominic Sonic, compagnon de route du groupe et aussi présent sur l’album disparaissait à son tour.

Au mois de Novembre dernier quelques heures avant la publication sur internet du premier titre de Marquis j’ai longuement discuté avec Frank Darcel pour qu’il me raconte l’incroyable et étrange odyssée de cet « Aurora »  qui depuis sa sortie rencontre un succès critique et commercial bien mérité ! Ce disque est le premier album d’un groupe qui s’appelle Marquis et qui compte parmi ses membres des anciens de Marquis de Sade et voici l’interview, fleuve, de sa conception racontée par celui qui l’aura porté du début à la fin malgré beaucoup de difficulté !

Marquis : Frank Darcel raconte Aurora
DR

Quel est ton état d’esprit maintenant que le premier titre de Marquis sort ?

Je suis évidemment heureux qu’il sorte. On aura mis trois ans à l’enregistrer, une période qui a été émaillée d’événements tragiques. Il y a donc une forme de soulagement en même temps que la sensation d’avoir rendu hommage à ceux qui nous ont quittés. Éric, Thierry, Simon et moi sommes fiers d’Aurora.

On parle de la genèse de cet album ?

Cela commence le soir du concert de reformation de Marquis de Sade (le 16 septembre 2017 Ndlr). À la suite de ce concert assez incroyable où je me disais par moments : « Tiens, au fait, tu es sur scène et c’est Marquis de Sade, ça n’est pas arrivé depuis 36 ans et il y a 3000 personnes là-devant. » C’était juste insensé...


Et ensuite ?

Après le concert il y a eu une soirée à l’Ubu (Club de musique à Rennes Ndlr) où Philippe m’a lancé : « tu as carte blanche ! ». Je lui ai demandé de préciser, il m’a dit : « si tu veux continuer, on continue ! ». J’ai voulu savoir jusqu’où il était prêt à aller : « avec des nouveaux titres ? », « oui ». J’ai commencé aussitôt à composer et en novembre 2017, je suis allé maquetter 5 titres.

Tout seul ?

Oui, avec les moyens actuels c’est simple et surtout cela permet d’emmagasiner des prises pour les versions définitives car il n’y a plus techniquement cette différence qualitative entre sessions de maquette et sessions définitives comme avant. J’ai fait ça chez Éric Cervera au NDE Lanmeur. Il a une grande maîtrise de la prise des guitares et de nombreux instruments de qualité. Travailler ainsi permet donc de garder une partie des guitares faites en démo, autour de boîtes à rythme et des voix témoins, et de les réinjecter dans les versions définitives. C’est très intéressant parce qu’on les joue avec un esprit totalement ouvert à ce stade et souvent les meilleurs choses sortent comme ça. J’ai envoyé ensuite les titres aux autres membres du groupe et ils m’ont dit que c’était un bon départ. De ces cinq titres, il en reste deux sur l’album. Ensuite, on a commencé à répéter d’autres titres tous ensemble et au printemps 2018 on avait sept ou huit thèmes que l’on répétait une ou deux fois par mois tous les quatre. Parfois Philippe semblait moins motivé et on mettait le projet en standby, mais au bout de deux semaines il revenait, prêt à remettre ça.


C’est après le concert de Tarbes, en novembre 2018, qu’il m’a dit être certain de vouloir aller au bout. Mais il voulait un album avec une partie des textes en Français et disait avoir besoin de ma coopération pour écrire. Il m’a posé des questions sur deux textes de Republik (l’ancien groupe de Frank Ndlr), « En ce jour on ressent », me demandant à quoi je pensais en écrivant ça (c’est un texte que j’ai écrit avec mon ami Fred Doll en fait) et aussi qui était « Saleen ». Je l’ai bien sûr assuré que j’étais prêt à aider. Ce soir-là, à Tarbes, dans ce bar, c’était un moment charnière où l’on est revenu sur notre relation depuis la fondation du groupe, où l’on a échangé sur ce que représentait Marquis de Sade pour nous, concluant qu’on allait aboutir ce troisième album 


On a entendu des choses stupides depuis, sous-entendant que Philippe ne voulait pas de ce disque, mais nous étions nous au chœur du processus et nous savons très bien ce qu’il en était. Mais on ne peut pas empêcher les mouches du coche de vibrionner et de dégoiser… Philippe voulait ce troisième album, ce qui ne veut pas dire que cela ne lui est pas arrivé d’hésiter, mais c’était dans sa nature déjà en 1978.

En tenant compte de ce dont on avait convenu, je lui ai envoyé fin novembre les bases de « Soulève l’horizon » et de « Holodomor ». Il m’a dit que ça lui plaisait et demandé de continuer à lui envoyer des idées. Au fond, je n’avais pas l’intention d’écrire de textes pour le disque à ce moment-là ; j’espérais juste que ça lui servirait de déclencheur, qu’il sache que j’étais disponible s’il avait des doutes. On a répété Holodomor chez moi en décembre sur cette base de texte que j’avais ébauchée. La musique était celle d’Eko, un vieux titre inédit de MDS qu’on jouait sur scène en 80, mais Philippe ne voulait pas garder le texte de l’époque car il disait ne plus pouvoir l’assumer.

Et ensuite ?

On a effectivement répété davantage tous les quatre après ce concert de Tarbes. En décembre on a joué dans un bar, le bien nommé « Marquis de Sade », à Rennes et interprété 6 nouveaux titres. On était quatre sur scène, le quatuor de base. Après ce concert j’ai dit à Philipe que j’allais booker des invités newyorkais pour les futurs enregistrements. En décembre toujours, on a enregistré des rythmiques et d’autres guitares. Philippe a chanté 3 chansons en anglais en studio, mais il voulait n’en garder que deux : « Blind » et « Go Away ».

Il n’y avait que vous quatre d’impliqués à ce moment-là ?

À ce stade oui, les invités habituels n’étaient pas là. C’était exactement comme lorsque nous avions répété au début pour le concert de reformation. Il faut que ça fonctionne à quatre avant de mettre la deuxième guitare, les claviers ou le sax.

(Frank Darcel au studio NDE à Saint-Jean-Doigt - Photo Michel Ogier) 

Tu es parti à New York durant l’été pour enregistrer les parties de guitare de Richard Lloyd (ex-membre de Télévision Ndlr), d’Ivan Julian et le saxophoniste James Chance. C’était une sorte de retour aux sources pour vous parce que Marquis de Sade a toujours tourné autour d’un axe Rennes-New York, non ?

Oui, c’est la musique en provenance de cette ville qui nous a le plus marqués, du Velvet à Television, en passant par les Feelies, Talking Heads et les Voidoids, le groupe de Richard Hell avec qui jouait Ivan. D’ailleurs, le moment où je me suis vraiment investi dans Maquis de Sade et ai arrêté mes études de médecine, c’est après avoir passé un été là-bas en 1978. Ce que m’ont apporté ces musiciens est fondamental et je ne suis pas rentré en Bretagne indemne d’avoir assisté à tous ces concerts pendant trois mois. J’y étais tous les soirs, que ce soit au CBGB, au Max’s Kansas City ou au Hurrah.


C’était donc important pour toi qu’Ivan et Richard Lloyd soient sur le disque ?

Ça faisait aussi très plaisir à Philippe, Thierry et Éric. Je me souviens que quand on est allé enregistrer le single « Conrad Veidt » à Brest en mars 1979, une version qui n’est jamais sortie, on écoutait Adventure le deuxième album de Télévision durant le trajet. Ces guitares nous faisaient rêver alors quand Richard Lloyd nous a rejoints en studio en avril 2019, nous étions émus. On a beaucoup échangé avec lui car en plus d’être un immense guitariste, c’est quelqu’un qui a vécu beaucoup de choses, qui a fréquenté, gamin, Jimmy Hendrix entre autres.

J’avais fait passer des titres à Richard en début d’année par l’intermédiaire de Tina Weymouth et il y en avait un qu’il aimait particulièrement « Um Immer Jung Zu Bleiben ». Il a commencé par celui-là en studio et, dès la première prise, on s’est regardé avec Thierry (Alexandre le bassiste du groupe Ndlr) : on avait la chair de poule. Ces gens-là nous ont tellement inspirés et cette fois ils étaient avec nous, c’était étrange mais jouissif. Avec Ivan Julian cela a été super également, sans parler de James Chance et de la section de cuivres Mac Golehon / James Stewart. Richard Lloyd joue aussi sur « Blind », un des titres que Philippe a chantés début 2019 et qui sera je l’espère sur l’intégrale Marquis de Sade qui devrait sortir en fin d’année.


Tu étais à NY quand pour ces prises ?

En avril et juin 2019.

Le programme des prises en Europe s’est organisé comment ?

On avait commencé à enregistrer des rythmiques à la fin 2018 et Philippe avait donc posé des voix avec ses textes en anglais entre décembre 2018, en voix guides d’abord, et janvier 2019 pour les prises définitives. Tout ça s’est fait à NDE Saint-Jean-du-Doigt, avec Sébastien Lorho aux manettes.

Fin janvier, Philippe, après la confirmation du concert de Mythos à Rennes, a semblé déstabilisé. Il disait ne pas comprendre pourquoi on jouait deux fois dans la même ville, après le concert du Liberté à Rennes en 2017. Finalement il accepté qu’on joue mais entre-temps il m’a annoncé qu’il ne viendrait pas à New York après le concert du Petit Bain en février, à Paris.

Le concert de Mythos s’est bien passé et nous sommes partis à NY dans la foulée avec Thierry et Éric. Pendant que je dirigeais les prises là- bas, Philippe m’a envoyé des mails pour donner des idées et incidemment évoquer l’incendie de Notre-Dame qui semblait l’avoir beaucoup touché. Il précisait qu’il fallait que ces sessions soient le plus « électrique, barbelé et No New York » possible. Le solo d’Ivan sur « Brand New World » est dans cette veine.

Entre les deux sessions newyorkaises il y a eu d’autres enregistrements de rythmiques en mai en Bretagne et j’ai enregistré pour ma part des guitares tout au long du processus. Je suis retourné en juin à NY pour qu’Ivan puisse jouer sur deux titres de plus. Et aussi pour rencontrer Peter Katis (The National, Interpol) à qui on pensait éventuellement pour le mixage et avec qui Chris Franz m’avait mis en contact car ils sont voisins dans le Connecticut. La visite du studio de Katis a été un moment vraiment cool et je me disais que bosser avec lui serait un tremplin idéal pour pouvoir sortir l’album aux USA.

 

(Eric Moriniére au studio NDE à Saint-Jean-Doigt - Photo Michel Ogier) 

Philippe a aimé le résultat des prises newyorkaises ?

En fait, avant que je puisse lui faire écouter l’intégralité des prises faites là-bas, il m’a envoyé un mail fin juin pour me dire qu’il n’avait plus envie de chanter, mais c’était dans l’absolu, pas seulement lié à cet album de MDS. Quand j’ai voulu lui parler, on m’a fait savoir qu’il était à l’hôpital à cause d’un malaise cardiaque. On a alors pensé avec Éric et Thierry, à la suite de son mail et de cet accident de santé, que Philippe ne reviendrait pas vers le projet. Une session de claviers était cependant programmée à Bruxelles et nous avons décidé d’y aller avec Thierry, pour y retrouver Ad Cominotto et nous changer les idées. Au retour j’ai fait passer toutes les mises à plat à Philippe, avec ces claviers et les guitares newyorkaises. On a ensuite décidé avec Éric et Thierry de mettre le projet en stand-by.

Philippe est revenu vers vous ?

Oui, il m’a rappelé et on s’est vus dans un bar, une après-midi à la fin juillet. Je l’ai trouvé très fatigué. Il m’a dit qu’il essayerait bien de chanter quelques titres finalement, mais ne se sentait plus capable de faire tout l’album. C’était un moment très triste. Je lui ai dit qu’on n’était pas pressés, qu’il chanterait à son rythme, mais qu’on voulait faire ce disque avec lui.

Fin août, le 20 exactement, nous avons eu une réunion à quatre pour signer les derniers papiers concernant la récupération de la propriété de nos deux premiers albums, après deux ans de bataille juridique. C’était un moment important et Philippe semblait aller mieux. Il nous a dit avoir bien réécouté les titres et se félicitait de ce qu’avaient apporté les newyorkais. Il a aussi évoqué des idées d’arrangements et il y avait en particulier un titre sur lequel il imaginait une « fanfare Mitteleuropa » et on était prêts à contacter Goran Bregovic. Il m’a dit aussi qu’il manquait encore un titre avec des breaks comme dans « Skin Disease » ou « Nacht und Nebel ». On était vraiment heureux qu’il soit à nouveau dans la partie. On a convenu qu’il enregistrerait un ou deux titres de plus en septembre et une des propositions était « Ocean », la reprise du Velvet dont nous avions terminé avec Ivan la partie musicale lors des dernières sessions newyorkaises. Mais c’est la dernière fois que nous avons vu Philippe

(Thierry Alexandre - Photo Ray Flex) 

Et puis arrive le 12 septembre 2019 (décès de Philippe Pascal Ndlr).

Ça a été un choc terrible. Philippe m’avait téléphoné début septembre, me demandant de l’aider sur un refrain pour un titre en français qu'il voulait faire en plus d'Ocean. Il m’avait expliqué le thème et je lui avais envoyé des idées à nouveau par mail, mais cette fois il n’avait pas répondu. On devait cependant répéter chez moi la semaine suivante, mais il a annulé la répétition du mercredi, puis celle du jeudi, en me faisant promettre d’être là le vendredi. J’avoue que je me demandais à nouveau où on allait, mais j’ai dit ok bien sûr.

Quand j’ai lu la nouvelle sur le net le lendemain matin, je n’y ai pas cru… Il semblait très fatigué certes, mais ça… Surtout il était revenu au projet en août et les hésitations de Philippe lors des processus créatifs étaient une constante dès la naissance de Marquis de Sade. Enfin, à cette réunion du 20 aout, il semblait vraiment avoir retrouvé la flamme. C’était vraiment incompréhensible.

Que s’est-il passé après ?

On est d’abord restés incapables de réfléchir au projet, qui semblait avoir perdu tout son sens. Vers la fin novembre on s’est réunis et on s’est demandé ce qu’on allait faire des musiques. Philippe n’était pas venu à New York, mais ce qui s’était passé là-bas nous avait marqués, Éric, Thierry et moi. On se disait qu’il devait sortir quelque chose de ces rencontres. Terminer notre carrière musicale sur un tel abandon n’aurait pas eu de sens.

Vous avez décidé de continuer ?

Pour nous Marquis de Sade c’était fini sans Philippe. Mais qu’est-ce qu’on pouvait faire ? On a échangé avec ses proches et on s’est dit qu’un album se résumant à un hommage pouvait faire sens. On a alors commencé à établir une liste d’invités. Cependant, très vite, on s’est aperçus que ce serait compliqué de tomber d’accord sur tous les invités en question et qu’en plus contractuellement cela allait être si embrouillé qu’il faudrait des années pour mettre ça au point. Et on avait déjà deux ans d’enregistrement derrière nous…

 

(Sebastien Lohro, Eric Moriniére et Thierry Alexandre au studio NDE à Saint-Jean-Doigt Décembre 2019- Photo Michel Ogier) 

Pour nous changer les idées, comme Philippe m’avait demandé en août ce titre avec des cassures rythmiques, j’ai composé un nouveau morceau dans ce style et en décembre on est retournés en studio pour l’enregistrer avec Éric et Thierry, à NDE Lanmeur parce que le studio de Saint-Jean-du-Doigt n’était pas libre. C’était une manière de garder un lien avec ce que souhaitait Philippe, de continuer à creuser les fondations de ce disque, de fouiller, de ne surtout pas abandonner jusqu’à ce qu’une solution se dessine. Avec le recul, nous sommes heureux d’avoir enregistré ce titre car il a finalement été chanté en flamand par Simon, et « Glorie » est effectivement celui qui sonne le plus « Marquis de Sade » dans l’album, avec « Holodomor » puisque là on rejoue les mêmes parties qu’en 1980.

Comment avez-vous rencontré Simon ?

La rencontre avec Simon s’est faite par des liens bruxellois. On avait enregistré des claviers là-bas en plus de ceux qui ont été joués en Bretagne par Yann Penn et Paul Dechaume. J’aime bien travailler en Belgique au studio Synsound, chez Dan Lacksman ; là, pour les claviers on collabore avec Ad Cominotto, qui a joué longtemps avec Arno, Bashung, etc. Après le décès de Philippe, on a échangé avec Ad pour évoquer Arno comme un des interprètes possibles d’un des titres de l’album. Dans la conversation, Ad a évoqué un ancien élève d’une école de musique où il avait enseigné, qui avait trente ans et qui serait disait-il parfait pour nous, même pour plusieurs titres. Il pensait que ce serait bien d’avoir quelques jeunes dans cette histoire ! (rires). C’était Simon (Mahieu Ndlr). On a envoyé des titres à Simon et quand on a reçu ses essais, on s’est aperçu que ça sonnait comme on l’espérait, sobre et très anglo-saxon... On est donc allé enregistrer les premières voix avec Simon fin janvier et on s’est dit, au vu la manière dont ça se passait, qu’un nouveau groupe était sans doute en train de naître.

(Marquis de Gauche à droite Simon Mahieu, Thierry Alexandre, Eric Moriniére et Frank Darcel - Photo Richard Dumas) 

Il connaissait Marquis de Sade ?

Non, parce qu’il est Flamand et qu’en Belgique nous étions surtout connus de la communauté francophone. Ainsi il n’était pas imprégné du stress de relever le gant après Philippe même s’il est bien conscient que nous avons vécu une tragédie. On lui a envoyé le film du concert aux « Vieilles Charrues » de 2018 et il a été très impressionné mais il ne ressent pas le syndrome du remplaçant pour autant. Quand on a vu que c’était jouable avec lui on s’est dit que Marquis tout seul c’était cohérent : ce n’était plus Marquis de Sade mais on gardait un lien avec un groupe dont nous trois avons composé la musique et joué les concerts. À partir de janvier Simon est donc devenu l’interprète principal du projet Marquis.

Et les autres invités ?

On a tenu à garder certains invités qui étaient prévus au chant. Il y a Etienne (Daho Ndlr), Christian Dargelos (cofondateur de Marquis de Sade avec Frank et actuel chanteur des Nus Ndlr), Dominic Sonic bien sûr et Dirk Polak du groupe Mecano (Groupe Hollandais Ndlr). Je ne connaissais pas Dirk et je l’ai contacté par messenger… Il a aimé le titre et nous a envoyé cette magnifique interprétation de « Soulève l’horizon » quelques temps après, qu’il a enregistrée à Amsterdam. Il y a aussi bien sûr Marina Keltchewsky, de Tchewsky &Wood pour un duo avec Simon sur « Brand New World » avec James Chance au saxophone. Marina avait ouvert avec son groupe pour le concert de reformation à Rennes.


Sergei Papail (Ex-bassiste de Marquis de Sade, bassiste et chanteur du groupe Frakture Ndlr), est là lui aussi, aux chœurs sur « Holodomor », qui est interprété par Christian Dargelos en lead et c’est vraiment un retour aux sources pour le coup, et le morceau le plus punk du disque... Etienne a chanté son propre texte, qui est une lettre à Philippe. J’ai écrit les autres textes en français et on a collaboré sur les textes en anglais avec Simon. J’ai aussi écrit un texte en portugais et Simon ce texte en flamand, « Glorie ».

Le fait de collaborer à nouveau avec Etienne sur ce disque a été extrêmement motivant puisqu’Éric, Thierry et moi avions enregistré son premier album Mythomane et j’avais ensuite réalisé des enregistrements pour Etienne dont l’album « La Notte ». Avec ce titre « Je n’écrirai plus si souvent », comme lorsque nous avons reformé MDS, on a retrouvé presqu’instinctivement notre manière de travailler de l’époque. Etienne et nous-mêmes sommes très heureux de cette collaboration et je crois que le titre est réussi. C’est un beau cadeau qu’il nous a fait.

Comment ça s’est passé avec Dominic Sonic ?

L’idée était qu’ils fassent un duo lui et Simon sur la seule reprise de l’album, « Ocean » du Velvet Underground. On n’a pas pu les réunir dans le même studio car Simon n’a pas eu le droit de quitter la Belgique à cause de la Covid et Dominique ne pouvait enregistrer que sur Paris à cause de son traitement (il est décédé d’un cancer le 23 juillet 2020 Ndlr). Ils ont chanté chacun de leur côté mais c’est une reprise très émouvante et le solo d’Ivan Julian dans la coda est un moment d’anthologie. Dominic adorait ce solo.

Vous avez vos trois influences principales : New York, l’Europe avec les Belges et Rennes avec tous vos vieux potes qui sont là !

Oui, avec les Rennais, sans oublier Xavier Géronimi, Yann Penn, Daniel Paboeuf et Paul Dechaume, la bande était presque au complet. Cet album est une curieuse aventure : celle d’une famille rennaise qui rencontre ses inspirateurs newyorkais, rejoints par de nombreux artistes européens comme Simon, Dirk Polak ou Marina Keltchewsky. La famille s’est agrandie. Après les départs de Philippe et de Dominic, il y avait un besoin de se réchauffer autour d’un disque. (Silence) C’est compliqué le destin de cet album…

 

(Daniel Paboeuf enregistrant "Soulève l'horizon" au studio NDE à Saint-Jean-Doigt- Photo Michel Ogier) 

Il y a eu un « crowfunding » qui a été un raz-de-marée ?

Ça s’est très bien passé oui. Un crowfunding c’est pour l’argent mais c’est aussi pour souder un deuxième cercle. C’est précieux ! Ce sont pour certains des gens qui ont suivi Marquis de Sade depuis longtemps mais aussi les Nus, Republik ou Frakture. C’est un second cercle de plus de 250 personnes qu’on reverra aux concerts et avec qui on va avoir plaisir à continuer d’échanger. Cela avait aussi une vertu pédagogique parce que cela permettait aux gens qui ont lu le texte du crowfunding, qui s’inspirait d’un communiqué de presse que nous avions fait, de comprendre où nous allions. Mais la levée de fonds était importante également parce que cet album a un côté démesuré : deux séries de sessions à New-York, cinq voyages en Belgique. Sans compter d’incessants va-et-vient en Bretagne de Rennes à Saint-Jean-du-Doigt et Lanmeur où sont nos bases bretonnes d’enregistrement et où travaille notre ingénieur du son principal, Sebastien Lorho 

Comment cela va se passer sur scène ?

On a décidé de garder la formule que nous avions avec Marquis de Sade au début : deux guitares et Daniel Paboeuf au Sax en invité quand c’est possible.  

C’est qui l’autre guitariste ?

Niko Boyer, rennais lui aussi, qui a été le guitariste entre autres de Detroit. On a fait une résidence à Saint-Lô pendant dix jours à la mi-janvier et ça s’est super bien passé ! Ce qui est amusant avec Niko, c’est que son père Jean-Pierre était l’ingénieur du son et le mixeur de Dantzig Twist, le premier album de Marquis de Sade. Une histoire de famille je vous dis… En tout cas, on a vraiment hâte d’aller sur scène !

Il n’a pas peur Simon ?

Il peut y avoir une pression bien sûr. Mais il est flamand encore une fois et il était tourné plutôt vers Londres ou Amsterdam, jouant d’ailleurs dans un groupe hollandais quand on l’a rencontré. De fait, je crois qu’il y a un côté exotique pour lui dans cette aventure, mais il la prend très au sérieux. C’est quelqu’un de très doué, mais aussi très organisé et bosseur. Quant à nous, les autres Marquis, c’est sûr qu’avant le premier concert de Marquis on va gamberger un peu, mais nous n’avons plus tellement l’âge de nous poser certaines questions.

(Marquis en résidence à Saint-Lô en Janvier 2021 de gauche à droite Niko Boyer, Simon Mahieu, Eric Morinière, Thierry Alexandre et Frank Darcel – Photo Jacques Lousse) 

Il y aura des concerts ?

Bien sûr, et on a des dates prévues à partir de mars, normalement… On devait faire l’ouverture des « Transmusicales » et ça a été annulé. Quelle tristesse. Wait and see donc pour ce qui est de la scène, mais la date du concert de Rennes, le 2 juin, pourrait être confirmée sous peu, et Paris dans la foulée. Ensuite il y aura une tournée plus construite en septembre/octobre. On sera prêts !

Justement tu penses quoi de la situation actuelle ?

C’est terrible ! Et cette gestion par nos gouvernants est illisible, infantilisante mais aussi cocasse parfois comme cette saga autour des masques… Ce truc tue et c’est à prendre au sérieux bien sûr, mais pourquoi fermer les librairies quand on laisse ouverts les cavistes et les bureaux de tabac ? Pourquoi tasse-t-on les gens dans les trains ou les métros en les empêchant d’aller au spectacle où la distanciation est possible... Le message semble être : continuez de picoler, de fumer, accessoirement allez bosser, mais arrêtez de réfléchir ! Et surtout ne vous amusez plus !

Comment vois-tu la suite ?

Ce qu’ils sont en train de mettre en place ici est inquiétant, avec par exemple ces autorisations de sortie que peu de pays démocratiques ont mis en pratique. On dirait qu’ils ne sont pas des élus du peuple, qu’ils s’apprêtent à garder le pouvoir pour des décennies… Tout cela va dans le même sens que la répression des Gilets Jaunes : c’est brutal, opaque et fait toujours porter la culpabilité sur ceux qui en ont marre de ramer quand en attendant on dîne copieusement dans les Palais de la République, avec grands cuisiniers, bonne cave, chauffeurs et grands couturiers en prime ; grâce à l’argent du peuple… Si la crise économique et sociale post-épidémie est gérée de la même manière, je crois qu’on aura un pied dans le « Brand New World »…


Beaucoup de musiciens risquent de refuser de jouer, quand ce sera possible, devant des gens assis et masqués. Vous, vous allez accepter de le faire ?

Oui, parce qu’on rentre dans un nouveau monde et il n’est pas baisant a priori, mais il faut continuer à créer, imaginer Sisyphe heureux… Et pour Marquis voir au-delà de l’hexagone puisque l’accent anglais de Simon nous permet de passer pour un groupe anglo-saxon. Ainsi « More Fun Before War », le clip de notre deuxième single, réalisé par Yannick Dangin-Leconte, a été programmé sur 7 MTV dans le monde, dont MTV Afrique du Sud… Et les deux premiers singles sont entrés sur des playlists Deezer ou Spotify où nous sommes parfois le seul groupe non anglo-saxon justement. Sans parler des premières critiques presse de l’album qui, des Inrocks à Télérama, en passant par Paris Match, Ouest-France ou le Télégramme sont toutes très bonnes. Cela fait vraiment plaisir !

Au-delà de la question de la langue, un groupe de rock est-il toujours capable de faire passer un message ?

Un message je ne sais pas, mais capable de véhiculer une forme d’irrévérence nécessaire, oui. Pendant le premier confinement j’ai réussi à écrire et composer mais, comme beaucoup de mes amis, j’ai passé pas mal de temps sur internet à regarder des vidéos de groupes auxquels je ne m’étais jamais vraiment intéressé auparavant, des groupes et artistes qui auront jalonné bientôt 7 décennies. Et je me suis soudain senti faisant partie d’une sorte de famille dans laquelle, peu importe l’obédience ou la décennie d’éclosion du projet artistique, il y a en commun cette remise en question de la doxa bien-pensante mais aussi ce désir d’un rapport au temps différent. Cela n’a rien de révolutionnaire comme analyse… (rires) mais cette gestion du temps entre studio, où l’on entre quand on se sent prêt, concerts où l’on nous invite si on est désiré, fêtes que l’on pousse au bout de la nuit sans craindre d’être viré le lendemain…, n’est pas à la portée de tout le monde, sauf à être issu d’une famille princière ou né avec une cuiller en argent dans la bouche. Il faut bien sûr accepter en échange une certaine précarité et oublier l’idée d’une retraite… Mais c’est le revers d’une médaille qui brillera toujours suffisamment… On pourrait imaginer que cela vaut pour tous les artistes, mais les musiciens maîtrisent mieux la sono mondiale, peuvent ainsi parler au plus grand nombre.

(Marquis - Photo Richard Dumas) 

C’est en étant coincé entre quatre murs que ce trait d’union entre rockers, hippies punks, mouvement grunge ou encore DJs m’est apparu encore plus évident. En se donnant le choix, autant que faire se peut, de leurs horaires d’activité, les « musiciens électriques » ont inventé un mode de vie post-deuxième guerre mondiale qui sort forcément du cadre. Cette famille au sens large s’accommode cependant assez bien du libéralisme, mais elle en a sa propre lecture, libertaire souvent, rejetant et foulant au pied la plupart des convenances. Demain, le rock sera encore plus indispensable ! (rires)

Mais pour l’instant tout est à l’arrêt…

Les beaux jours reviendront dès qu’on pourra recommencer à jouer, à bouger, ça ne va pas durer comme ça éternellement... Pas mal de textes d’Aurora tournent autour de cette nécessité de continuer, qu’on soit musicien ou pas, malgré les contraintes, décrivent ce monde en décomposition. Il faudra à partir de maintenant sans doute trouver des solutions au sein d’ensembles restreints, là où l’on pourra questionner la pertinence locale des solutions qu’on nous propose, la validité des informations qu’on nous transmet. D’ailleurs Aurora est à mon sens porteur d’espoir même si les constats dans « Brand New World », « More Fun Before War » ou « Flags Of Utopia » sont assez sombres. Rien d’étonnant à cela, vu ce qu’on est en train de vivre…


L’album parle aussi du désenchantement de l’Europe ?

Oui, car le concept d’identité européenne a toujours été très important pour moi, depuis la fin des années 1970… Et je ne comprends pas que l’Europe politique et sociale ne se fasse pas plus vite. On a besoin d’une Europe fédérale pour parler d’une voix forte, sinon on va se vautrer dans de nombreux domaines. Pas seulement parce que des pays autrefois dits « émergents » sont mieux organisés, mais parce que leurs habitants parviennent à mieux conjuguer la notion de dépassement de soi et d’intérêt collectif. Ils ont apparemment une confiance en eux qui semble avoir déserté le vieux continent. Cette crise économique qui s’annonce ne va en être que plus terrible ici. Si on ne change pas de paradigme en Europe, on s’en sortira difficilement.

Mais l’Europe ne pourra pas se faire sans l’Europe culturelle, mais vous parlez d’Europe en enregistrant une partie de votre album aux USA. C’est paradoxal non ?

Nous sommes Européens et prônons bien sûr l’ouverture au monde. N’oublions pas que c’est l’Europe qui a su explorer le monde et l’imaginer d’une certaine manière, ces derniers siècles, mais bien sûr les conséquences en termes de colonisation ont été terriblement néfastes. Il y a cependant eu de tout temps cette soif de découverte, cette envie d’ailleurs chez les Vikings, Ibères, Romains, Celtes et bien d’autres.

Pour en revenir aux musiciens newyorkais, ils insufflent ce parfum d’aventure. Ce sont non seulement des musiciens très doués et charmants, originaires des quatre coins du monde, mais ils apportent quelque chose en plus, le son d’une ville fascinante peut-être. James est inimitable bien sûr et il suffit d’écouter les solos d’Ivan sur différents titres d’Aurora pour comprendre de quoi je veux parler. Sans parler de la section de vents avec Mac Golehon et James Stewart, qui ont des pédigrées longs comme le bras…

C’est comme si ces musiciens jouaient leur peau à chaque intervention. C’est un état d’esprit, dans une ville où, si l’on n’a pas quelque chose de pertinent à dire ou à apporter dans le domaine artistique, on cherche un autre job…

N’oublions pas non plus que le punk rock New Yorkais, qui a marqué notre génération, a souvent été sous influence littéraire européenne, ainsi Tom s’est appelé Verlaine et Patti Smith et d’autres admiraient Rimbaud… Sans parler d’ « European Son » du Velvet ou du fait que John Cale est Gallois quand Nico était allemande.

(Richard Loyd et Frank Darcel - Photo Corentin Madec) 

C’est quoi tes projets ?

Je viens de finir un roman, « L’armée des hommes libres », et je pense qu’il sortira début 2022. L’objectif principal actuellement étant d’aller, autant que faire se peut, le plus vite possible sur scène avec Marquis. D’ailleurs on enregistre des démos pour le deuxième album. Ça peut paraitre un peu tôt mais on risque d’avoir besoin de matériau pour la scène même si nous avons 12 titres originaux. Et si Aurora est jugé abouti, c’est aussi parce qu’on a passé beaucoup de temps à le concevoir. Il serait stupide d’imaginer un second album enregistré sur une période trop courte, et risqué… Plus tard, si nous passons le stade du deuxième album, ce que je souhaite profondément, des processus d’enregistrement plus immédiats seront sûrement envisagés.

Sur scène vous jouerez du Marquis de Sade ?

Quelques morceaux rapides, même si cela serait intéressant de reprendre un jour « Conrad Veidt » en Flamand ou en Allemand, puisque Simon est polyglotte. Il y aura au moins « Skin Diease » et « Japanese Spy ». On les a composés il y a si longtemps qu’ils lancent un pont vers notre adolescence… et ce sera en même temps un hommage à Philippe. On reprend également le « Putain Putain » de TC Matic,

Tu as appelé le single « European Psycho ». Ça signifie quelque chose d’important pour toi ?

J’ai adoré « American Psycho » le livre mais aussi le film. Dans « European Psycho », le personnage, hautement perturbé, réalise que le monde vire au cauchemar, mais se sent enfin en phase avec la réalité. Et ça lui plait, malheureusement…

 Le mot de la fin ?

Je rêve de monter sur scène sur avec la plupart des invités du disque sur une même date, en fin de tournée. Après je prendrai un peu de vacances…

 

Aurora est sorti le 5 février, en commande ici

https://marquis.lnk.to/Aurora

Le vinyle European Psycho numéroté à 1000 exemplaires est en vente ici, ainsi que le live de Marquis de Sade

https://www.difymusic.com/ladtk-records

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