Buzy, Rebelle indomptée.

Par Jean-François Jacq

Après neuf ans d’absence discographique, Marie-Claire Buzy nous revient. Non pas pour crépiter sous le feu des projecteurs revivals, mais pour nous livrer ses craintes et ses espoirs, le tout en dix chansons battements uppercuts. & le résultat est époustouflant. Buzy, lancée à la vitesse d’un Cheval fou, du nom de son nouvel album, nous offre le meilleur. Interview réalisée le 4 juin 2019, à son domicile parisien.

Buzy, Rebelle indomptée.
Lo Bricart

Ce 9e album studio, baptisé Cheval fou, est donc placé sous le signe d’une grande indépendance artistique. 

En fait, j’ai toujours eu une totale indépendance artistique… mais là, maintenant, j’ai poussé le bouchon plus loin, même si en fait je ne l’ai pas fait exprès. C’est-à-dire que comme diverses personnes ont démarché pendant un an pour trouver un label, sans succès… alors j’avais deux solutions : foutre ma production à la poubelle ou aller jusqu’au bout… trouver un distributeur, etc. Alors j’ai été à la fois courageuse et inconsciente… j’ai été jusqu’au bout.

Cette indépendance parait logique. C’est quelque chose que tu revendiques, humainement.

Moi, je suis très indépendante.

Ce qui est donc dans la continuité…

De mon karma !

C’est exactement ça. Et cette revendication humaine, cette indépendance humaine, je la perçois comme le premier message que tu livres à ceux qui vont écouter avec attention cet album.

Oui, il y a de ça. Musicalement, j’ai été assez marqué… enfin… il y a un truc très gainsbourien dans Cheval fou. Et même dans le texte, cette espère de bipolarité, masculin/féminin, qui peut être entendue dans tous les sens du terme, c’est-à-dire deux hommes, deux femmes, un homme une femme avec un message quand même assez positif dans la mesure où à la fin je dis : « découvrir le monde en duo »… avec cette espèce de rapport de force qu’il y a en permanence entre le dominé et le dominant et puis… le côté animal. Je trouve cela tellement puissant un cheval.

Dans la foulée de ce nouvel album, ta biographie, Engrenages, publiée en 2004, est rééditée. Elle n’a pas été du tout remaniée, elle reparait en fait tel quel ?

Tel quel, oui. Chez L’Harmattan.

 

C’était un souhait ?

C’était un truc assez délirant de ma part. La personne qui démarchait pour moi à l’époque des labels voulait absolument que je fasse un site participatif style KissKissbankBank, Ulule, avec des contreparties, et comme je connaissais bien L’Harmattan et que ce livre n’existait plus je me suis dit ce serait bien. Donc c’était plus un cadeau aux fans qui mettaient de l’argent. Et puis finalement, par indépendance forcenée… par orgueil, par humilité aussi… par respect pour mes fans, je n’ai pas voulu faire le site participatif.

Pour quelle raison principalement ?

C’est que je ne voulais pas faire la manche, et de plus j’estime que je suis une artiste qui n’est pas en développement, qui a une carrière, et que cette méthode-là est pour les jeunes artistes, et pas pour des artistes comme moi qui ont enregistré dix albums. Moi je le vivais comme ça, alors peut-être que c’est parce que je suis old school, j’ai hésité pendant cinq six mois et puis finalement j’ai dit non, je vais y aller avec mon propre argent.

Ce qui est en soi une démarche assez respectueuse vis-à-vis de tes fans.

Les fans ne peuvent pas comprendre que même si dans les années 80 j’ai fait des tubes, je rame pour faire mon album.

Les difficultés rencontrées sont effectivement personnelles. Un fan attend l’aboutissement.

J’ai envie de garder une certaine dignité dans cette démarche artistique, même si elle est autonome, même si elle est dure je veux rester digne. 

Tu entretiens d’ailleurs un rapport privilégié avec cette base fans, dans une interview tu as déclaré, à ce sujet, que tu avais la chance d’avoir des fans très fins et intelligents.

Et c’est vrai. Et puis je suppose que s’ils aiment ce que j’écris, c’est qu’ils ont un certain sens de l’esthétisme ou de la poésie, ou une culture musicale. C’est prétentieux de ma part de dire ça, mais… et puis ils appartiennent à une certaine tranche d’âge aussi et je trouve qu’ils sont respectueux, intelligents, fins… je n’ai jamais des choses méchantes ou des critiques déplacées.

 

(Crédit photo pochette album Jean-Michel Berts)

Mais alors, finalement, cet album ?

He bien… oui… je crois que finalement cet album je l’ai faite pour eux. Il y avait une demande. Très honnêtement, comme j’avais complètement arrêté ce métier, et que j’en ai un autre, je me suis relancé là-dedans, mais… fondamentalement, c’est beaucoup pour les fans.


(CHEVAL FOU - extrait du nouvel album Cheval fou. 2019)

 Justement, par rapport à ta profession, psychothérapeute, est-ce qu’elle influe sur ton écriture ? 

Elle a influencé sur une chanson, Expérience humaine.

C’est une chanson très forte quant à son texte.

Oui, c’est à quel âge faut-il faire un gosse, à quel âge faut-il se rencontrer, jusqu’à quel âge faut-il que je bosse, à quel âge faut-il se quitter…

Alors qu’il faut continuer à vivre, et vivre avant tout des expériences avec une exigence humaine.

Mais c’est tout à fait cela qu’elle dit cette chanson… elle est violente aussi sur le plan sociétal, politique, parce que cet album, finalement, en dehors de Cheval fou et de peut-être une ou deux chansons… j’étais quand même très énervé sur le plan politique, sociétal quant à ce qu’il se passe dans ce monde.

 

 

Cet album navigue entre espoirs et craintes vis-à-vis de ce monde qui est en danger… 

Il est en danger à tous les niveaux, écologiquement parlant, c’est Où vont mourir les baleines… je suis assez intéressée par la politique, et je me dis, mais… ce n’est pas possible, où on va… tous les pays se referment sur eux-mêmes.

Alors d’un côté internet c’est la fois une grande ouverture, une grande liberté… par exemple, ton site.

Oui, pour vendre mon disque effectivement.

Et à côté de cela… est-ce que tu ne penses pas finalement qu’internet a détruit tout ce que l’on appelait la contre-culture ?

Oui, internet a détruit la contre-culture. Mais la nature ayant horreur du vide il y aura toujours une contre-culture. 

Journées nuages contient les braises de cette aspiration.

Oui, c’est de notre ami Arnold Turboust.

Tu n’avais jamais travaillé auparavant avec lui, ni même eu des envies de collaboration auparavant ?

Non, mais on avait fait beaucoup de promo ensemble, à l’époque de Body Physical… de son côté il avait sorti Adélaïde.

Journées nuages, pour moi, c’est un regard posé sur celle que tu as été, les journées sombres alternant avec les éclaircies, passées dans les arbres… on en revient toujours aux arbres, présent sur l’album Bordelove, dans la chanson Je suis un arbre, présent aussi dans la chanson Sheppard… c’est prendre de la hauteur les arbres ?

Oui, il y a de ça, j’adore les arbres, et puis quand j’étais petite, j’étais effectivement tout le temps dans les arbres… c’est prendre de la hauteur… et puis les arbres sont enracinés dans le sol et ils s’élèvent vers la lumière, vers le ciel, et voilà… maintenant il y a plein de théories sur les arbres, ils communiquent entre eux, c’est un truc de fou. Pour en revenir à la thérapie, et ça vaut ce que ça vaut, il y a même des thérapies où on embrasse les arbres.


(JE SUIS UN ARBRE – extrait de l’album Borderlove, 2005)
 

Où vont mourir les baleines… alors moi… je trouve ce titre vraiment formidable, il est incroyable parce que le texte est très dur, il est vraiment terrible, et la musique est d’une telle douceur…

Oui, là, Bertrand Belin, il a été hyper intelligent, parce qu’il a fait une musique douce et pop sur un texte hyper dur. Je n’aurais pas pu le faire, moi. En tant que compositeur j’en aurais été incapable, j’en aurais fait une lecture, je dirais similaire parce que le texte est tellement dur… et quand il m’a envoyé sa démo qui était déjà très avancée, il a fait… comme un gosse qui dirait, mais où vont mourir les baleines…

Ça s’est fait très rapidement cette rencontre, cet échange ?

Oui, j’ai eu beaucoup de chance, je lui ai envoyé le texte, il a adoré, il m’a envoyé la musique, on s’est rencontré dans un bar, on a discuté… après, je lui ai dit que j’aimerais bien que ce soit lui qui fasse la guitare lead électrique. Et après je lui ai dit : tu sais ce qui serait super, ce serait que tu fasses des chœurs, et il m’a dit oui !

La magie des rencontres… Prière… avec Anna Mouglalis, s’il vous plaît… ça aussi c’est magique… un moment de grâce.

Ah, mais moi je suis très fan d’Anna Mouglalis… c’est un moment de grâce, oui… c’est un mantra… ça me fait penser à ce que faisait notre ami Daniel (Darc) sur certaines chansons où il faisait des prières.

Oui, sans citer Psaumes, ses chansons qui vont dans le sens de la prière.

Oui, voilà.

Lignes brisées ?

Lignes brisées, en fait, c’est une vieille chanson, et je trouve qu’elle me correspond bien, en tous cas à mon parcours, mais… les lignes droites sont sans espoir pour des gens comme toi et moi. J’avais retrouvé dans mes vieilleries une réalisation d’un musicien avec qui j’avais bossé sur l’album Délits et qui s’appelle Dimitri Tikovoï… un super musicien… je l’avais découvert… il avait vingt-cinq, vingt-six ans, et après il a fait Placebo, il a eu une belle carrière, et là… j’ai réécouté ça, et je me suis dit… c’était quand même vachement bien… pourquoi je ne l’ai pas prise, je ne sais pas, et… je me suis dit, non tu ne peux pas passer à côté de ça, les guitares sont tellement biens, la prod est trop bien et le texte évidemment me correspond.

Mais les lignes brisées sont tellement plus belles que les lignes droites. On parle un peu de Cosmic Brother ?

He bien là… c’est parce que j’ai perdu mon frère cadet il y a six ans maintenant, fin 2012… j’étais très affectée… quelques mois après il y a eu Daniel (Darc)… donc, ça… coup double quand même… et je me disais, je ne sais pas, je vais écrire une chanson, un hommage, et je ne voulais pas que ça tombe dans le pathos non plus.

Tu as travaillé avec des très grands, que ce soit Gainsbourg, Manset, Daniel Darc, et pour moi, ces gens-là, ce sont autant de personnes qui n’ont eu de cesse de naviguer sur leurs lignes brisées. Ce qui fait évidemment écho à ton texte, Lignes brisées, et je trouve justement que les gens avec qui tu as travaillé sont souvent des gens qui fonctionnent avec leurs lignes brisées… Alice Botté, aussi, par exemple…

Oui. C’est une famille. Une famille de sensibilité.

Tu as fait très peu de scène. C’est quelque chose qui te manque ?

Pour être tout à fait honnête, non ça ne me manque pas. J’ai eu énormément envie de faire de la scène au début de ma carrière… j’en ai fait sur l’album Insomnies/Engrenage… j’en ai fait sur Délits, j’en ai fait sur Borderlove… que tu étais venu voir… moi il me faut ma famille… il me faut le Brad Scott, le Alice Botté, le Yan Péchin… voilà, c’est ma famille. Ce sont des potes… Alors il faut qu’ils soient disponibles. Je peux d’ailleurs annoncer une date. Le 7 septembre, à Cannes.

Quand je t’ai vu fin 2005, lors de ton concert à la Boule Noire, pour moi, sur scène, c’était une machine de guerre.

C’est une machine de guerre ! Mais moi, comme je ne suis pas une performeuse, moi, je suis quand même quelqu’un d’assez introvertie… quand j’ai les machines de guerre à côté, ça m’aide. Et je dois dire que Brad, Alice, Yan… bon le batteur était super aussi, enfin… ils m’aiment, car ils se disent, sous son côté je suis là sans être là (rires)… ils se disent on va la secouer un petit peu… et ils savent que je suis une guerrière aussi… J’ai toujours eu l’habitude de travailler avec de très bons instrumentistes.

Tu as toujours été bien entouré… Et ça a été des choix que tu as toujours pu imposer tout au long de ta carrière ?

Oui, j’ai eu beaucoup de chance, j’ai vraiment travaillé avec de très bons musiciens, dès le début… J’ai eu quand même sur Dyslexique Jannick Top, Pierre           Alain Dahan… j’ai bossé avec Claude Angel… avec Jean Alain Roussel sur l’album Adrian… avec Manu Katché… Bernard Paganotti… qu’est-ce que tu veux faire quand tu bosses avec des mecs comme ça ? Non seulement ils sont de bons instrumentistes, mais ce sont de très belles personnes, humainement. Ce sont des gens qui aiment la musique, et qui sont évolués intellectuellement…

À commencer par Gainsbourg, en 1985, pour ton album I love you Lulu… il était comment avec toi ?

Gainsbourg était… très accessible… d’une grande gentillesse… très pygmalion… très à l’écoute…

 


(GAINSBARRE – extrait de l’album I love you lulu, 1985)
 

Et tu n’as plus du tout conçu les choses de la même façon ensuite…

Je n’écrivais plus de la même façon, je ne chantais plus de la même façon… c’est lui qui m’a appris le talk over (ndlr : parler sur la musique)… je ne savais pas ce que c’était… évidemment j’écoutais Melody NelsonL’homme à tête de chou en boucle… et c’est lui qui m’a dit… non, mais… parle un petit peu, là, qu’on voit…

Manset aussi… pour Les fleurs me parlent, sur ton album Au bon moment au bon endroit, en 2010…

C’est un mec vachement exigeant… j’ai ramé pour avoir ce texte… et quand il me l’a donné, j’ai dit… Les fleurs me parlent, c’est superbe ! Et après je lui ai fait écouter la musique et la réalisation… il m’a dit : c’est très bien.


(BUZY – LES FLEURS ME PARLENT – Extrait de l’album Au bon moment au bon endroit (2010)
 

Tu le connais depuis mal de temps, vous habitiez le même quartier…

On se connait depuis longtemps… On s’était rencontré, aussi bizarre que ça puisse paraître, sur mon premier album Insomnies/ Engrenage, mais… personne ne me croit… il faut aller à l’INA… j’ai fait une de mes premières télés, et on me dit… alors que quand j’étais gamine, évidemment j’écoutais en boucle Il voyage en solitaire... donc on me dit, au fait, sur le plateau il y aura Gérard Manset. J’ai dit : ah bon ! Et ce fut ma première rencontre avec le voyageur solitaire.  

 

"Cheval Fou", nouvel album sorti le 14 juin 

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Un grand merci à Stéphane Neville, pour la conception du très beau site de Buzy.

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