Delaney Blue : Rencontre avec un songwriter déjà légendaire !

Par Franco Onweb

Guitariste et musicien accompli, Delaney Blue mène depuis plus de 15 ans une carrière solo épatante. Après avoir promené sa guitare aux côtés de son complice Daniel Darc, pendant des années, Delaney Blue a, depuis,  sorti des albums d’une beauté et d’une créativité digne des plus grands talents. Attention, on parle ici de musique au sens le plus noble et le plus simple du terme.

Grâce à Thierry Lafayette nous avons pu, Jean-François Jacq et moi, rencontrer ce merveilleux guitariste, une froide après-midi d’hiver. Une conversation à laquelle a participé David pour LePostagalen, la web radio. Une conversation passionnante où il sera question surtout de musique pour cet éternel poète dont le talent n’a d’égal que son humour.

 

Delaney Blue : Rencontre avec un songwriter déjà légendaire !
Muriel Delepont

En partenariat avec LePostagalene 

   

Au Black Star, l’autre jour, j’ai présenté un style de musique inconnu du public parisien. Ce n'est pas du rock, ce n'est pas du folk. C’est une musique américaine. En fait, la musique américaine a pris des influences partout: en Allemagne, en Pologne avec la polka… Il y a surtout un énorme pourcentage de la musique américaine qui vient du Gospel. Il suffit d’écouter « In the Ghetto » ou « Suspicious Mind » d’Elvis Presley pour comprendre ça. On a présenté un show autour de tout ça. Quand on dit rock and roll, le public est heureux, mais quand on dit « American Music », le public grogne.

(Delaney Blue - Photo Muriel Delepont) 

Quand et comment es-tu arrivé en France ?

Je vivais à Londres, mais avant j’avais été à Copenhague et j’avais vécu deux ans à Malmö où je suivais des cours d’architecture nordique. J’étais jeune et j’avais autre chose dans la tête que les études. J’ai fini à Londres et comme j’avais un passeport grec, je devais quitter l’Angleterre tous les trois quatre mois… C’était l’époque de l’Union européenne et je devais retourner sur le continent pour renouveler mon visa. À chaque fois, j'allais voir mes amis à Amsterdam. J’ai fait ça pendant six ans. Un jour, mes amis d’Amsterdam m’ont dit qu’ils partaient pour quelques jours à Paris et je les ai suivis. J’ai découvert une ville fabuleuse. Quand je suis arrivé, il y avait des clubs partout avec des gens très élégants. Je suis rentré à Londres, j’ai pris mes affaires et je suis parti à Paris. Ça fait presque quarante ans que je suis là, mais je retourne toujours régulièrement à Londres...

Tu as commencé comment la musique ?

Quand j’étais petit, en Grèce, mais professionnellement quand je suis arrivé à Paris. J’étais un mec classique avec sa guitare. J’ai commencé à rencontrer des gens et puis j’ai joué dans des groupes parce que, comme tout jeune, je voulais faire partie d’un « gang ». Aujourd’hui, à 64 ans, je n’ai plus envie d’être dans un gang, mais d’être un chanteur solo. Donc, un jour, je suis devenu ami avec Laurent Sinclair (clavier de Taxi Girl Ndlr) qui était mon voisin. Des amis m’avaient dit d’aller voir Taxi Girl en concert dans ce club, le Rose Bonbon. J’y suis allé. Beau club, public super classe, mais le groupe, on rigolait ! Ils ne faisaient pas du rock et en plus je ne comprenais pas les textes. C’était de la pop… Même Daniel (Darc Ndlr) plus tard, quand je l’ai connu et qu’il m’a sorti ses vinyles, m’a dit : « j’en ai des quantités mon George, mais peu de qualité ».

Pourquoi la guitare ? Tu aurais pu décider de faire de la trompette, par exemple. 

(Il se met debout) Tu trouves que j’ai une tête de trompettiste (rire général) ! Quand j’ai commencé la musique, ce n’était pas pour rencontrer des nanas. Ça venait du corps pour moi. La guitare c’est pratique : tu peux la transporter partout, c’est pas comme le piano. Maintenant, la question que vous allez me poser, c’est pourquoi j’ai passé 17 ans avec Daniel ? Parce que c’était quelque chose de sacré : culturellement et humainement comme la guitare. En fait, comme je suis un enfant adopté, j’ai tout de suite trouvé avec lui le frère que je n’avais pas. On a commencé à travailler ensemble. On aurait pu faire juste quelques chansons, un ou deux albums, mais non, je voulais vraiment travailler avec lui. Les premières années il m’a beaucoup appris sur comment cela se passait ici avec le public, les maisons de disques. Il m’a introduit dans beaucoup de milieux et j’en profite encore.

 

Tu as joué avec qui à part Daniel ?

Pas beaucoup de monde : j’ai joué avec la sœur du chanteur de Gamine, Alain Chennevière, Anne Pigalle, une chanteuse qui faisait carrière à Londres et qui est revenue faire cinq concerts à Paris… Le reste est sans intérêt.

Il n’y a pas eu Johnny Thunders ?

Ce n’est pas un musicien français (rire général) ! Avec Johnny, on est devenu ami parce qu'on n’a pas laissé la drogue entrer dans notre histoire. Quand on était ensemble, on jouait de la guitare, on était très ami avec Stiv Bators (ex-chanteur des Dead Boys et des Lords Of the New Church Ndlr) dont la femme, Caroline Ayache, est devenue ma « sœur ». J’habite encore chez eux pour tout vous dire.

Pourquoi as-tu décidé de faire Delaney Blue ?

A la fin des années 90, avec Daniel, ça ne fonctionnait plus trop musicalement. J’ai décidé de monter un groupe, les Pure Sins . On a sorti un cinq titres intitulé « Pure Sins ». Mais un groupe c’est compliqué parce qu’il faut que chacun soit là pour les répétitions et souvent un ne pouvait pas le mardi, l’autre le mercredi…
J’ai enregistré ensuite l’album « Stranger in Your Heart » sous le nom de Delaney Blue sur le label le Son du Maquis. Il est sorti en 2006 dans seize pays. J’en suis très fier ! Daniel m’a beaucoup aidé pour la promotion. Il a appelé Manœuvre, des journalistes… Patrick Eudeline aussi m’a beaucoup aidé.

(Pure Sins - Droit réservé) 

Mais c’est quoi tes influences ?

Les mêmes influences que quelqu’un du 20e siècle : les Rolling Stones , Bob Dylan, la musique de San Francisco… Pas les Beatles, je n’aime pas ! Globalement la musique américaine pure.

Demis Roussos (rires) ?

On parle de musique (rires) ! La musique folk, la musique rurale… Le rock, c’est plus compliqué. La marmite du rock j’aime bien, mais l’attitude non !

Tu as eu des groupes ?

En 2007, j’ai monté un power trio avec Viviane Morrison, The Continental Riot House. Un groupe dont je suis très fier. Lui, c’est un bassiste, un vrai !

Comment composes-tu ?

C’est un processus douloureux. Je viens du « songwriting » à l’américaine. J’aime la chanson, je suis un auteur-compositeur-interprète, ce qui est la traduction de « songwriter ». Tu cherches consciemment ou inconsciemment l’inspiration avec ton instrument. Par exemple, je regarde un film à deux heures du matin et paf l’inspiration vient, tu arrêtes le film et puis tu joues.

Tu t’enregistres ?

(Il sort son téléphone) J’ai ça pour enregistrer quelques musiques… (Il nous fait écouter un bout de chansons), ça, c’est quatre heures du matin…

Tu n’as pas de règles ?

Aucune. Il n’y a pas de discipline. Quand tu vas au bureau, c’est facile de travailler de telle heure à telle heure alors que moi non. Je peux travailler 24 h sur 24… Je peux trouver l’inspiration dans la rue, dans un café, une odeur… Tout peut me toucher. Je ne crois pas vraiment au talent. Il faut travailler et chercher partout.

 

Et pour les paroles ?

Là encore c’est un peu partout : la littérature, un article de journal ou le cinéma. J’ai composé la musique de quatre films d’ailleurs. J’ai même été à Cannes en 2014. 

C’était pour quel film ?

« Xenia » de Panos Koutras. J’ai monté les marches du Palais des Festivals et je ne m’imaginais pas ça. Quand tu montes les marches tu fais attention à bien marcher, à ne pas tomber, à un moment j’ai regardé la ville derrière moi et j’ai vu plein de trucs : la foule immense, plein de caméras de télévision, des journalistes partout… Quand j’ai joué à l’Olympia avec Daniel, j’ai pensé que c’était le top glamour de ma vie, mais à côté ce n'était rien !

C’est quoi les autres films ?

« Stalingrad Lovers » de Fleur Albert, « Veilleuse de nuit » et « Valse de route ». Je suis apparu dans les films comme figurant. Je suis aussi dans le film « Stiv » de Danny Garcia, sur Stiv Bators, et dans « Daniel Darc : Pieces of My Life » de Marc Dufaud et Thierry Villeneuve. J'y suis interviewé. Je ne parle pas assez bien le français pour faire acteur !

Tu composes de la même façon pour un film que pour un disque ?

Absolument pas. Un film, c’est une commande. Faire des musiques de film, c’était un rêve et c’est enfin arrivé !

D’ailleurs, tu as composé pour d’autres gens que Daniel ?

Quelques chanteurs à droite et gauche, sinon pour Alain Chennevière. Il y a eu Dani aussi : elle venait de faire le duo avec Étienne (Daho Ndlr) et le business s’est réveillé pour elle. Elle m’a appelé de la part de Daniel et elle m’a proposé de partir en tournée… Je lui ai demandé 1500 euros par soir : 500 par concert et 1 000 euros parce que je devais jouer avec elle (rires). J’avais composé un morceau pour elle, je pensais qu’elle écrivait les paroles : même pas ! Globalement j’ai surtout travaillé avec Daniel. On se méritait : on était d’accord sur tout, c’était comme mon frère…

Tu l’as rencontré comment ?

On se croisait un peu partout. Je suis parti un jour en vacances avec une de ses cassettes, dessus il y avait cette chanson « Aussi belle qu’une balle ». J’ai trouvé la chanson pas mal, avec une belle progression. Je l’ai croisé à mon retour, Place de Clichy, et je lui ai proposé de travailler ensemble. Un an après, il m’a appelé pour me dire qu’on allait bosser ensemble.
Pendant dix ans, jusqu’à « Crèvecœur », il est resté sans disque. On a tourné en duo pendant quatre ans. On n’a jamais pardonné à Daniel d’avoir travaillé avec quelqu’un qui n’était pas franco-Français. Mon style, c’était New York à l’époque et pas la pop française. On était très productif ensemble. Cette période est dans mon cœur, mais pour moi désormais, Daniel, c’est du passé.

Tu as fait quoi sur « Nijinsky » ?

Je l’ai coréalisé artistiquement et j’ai composé les morceaux. Tu m’as demandé comment on compose. Il n’y a rien de compliqué : tu dois juste prendre de temps en temps ta guitare. Tu crées une petite mélodie et si ça te plaît, tu l’allonges. Pas trop hein ! Ensuite, tu poses des mots et puis tu peux ainsi partir sur une phrase. D'un simple mot peut sortir une chanson. Une fois, je suis resté trois heures sur un riff : sol, do…

(Pochette de l'album "Stranger in your heart" - Droit réservé) 

Ton album « Stranger In Your Heart » est donc sorti dans seize pays. Tu as commencé une carrière internationale ?

L’album a bien marché pour un petit label. Je devais aller en Pologne pour un festival et dans un club à Athènes, mais ça ne l’a pas fait. L'un pouvait payer l’avion et pas l’hôtel, l’autre l’hôtel et pas l’avion… Je voulais commencer une vraie carrière : composer un deuxième album, faire des premières parties et me construire un public. Mais le label a fait faillite et tout s’est arrêté.

Ton disque « Pure Sins » était très rock. Tu as changé par rapport à ton nouvel album « The Hurting Kind » qui est plus proche de la chanson.

C’est la chanson qui dicte, pas toi, pas moi… Par exemple, j’arrête les batteurs et les guitaristes.

C’est l’album de la maturité : tu as trouvé ton style ?

Je ne sais pas. « Stranger In Your Heart » était basé sur les chansons américaines des années 60 et le music-hall genre Carole King et Neil Diamond que Johnny Cash a repris. Tout le monde se foutait de moi parce que j’aimais ça, mais le mec avec une guitare il était trop fort. Un jour, je suis rentré chez un disquaire avec un cuir, le mec me voit : il était persuadé que j’allais acheter des gros trucs à la Clash. Je suis ressorti avec cinq albums vinyles de Neil Diamond. Il était dégoûté le disquaire (rires).

Comment vois-tu l’évolution de la musique ?

Il y a trois grandes périodes dans la musique : il y eut une période dans les années 60 où tous les éditeurs étaient dans la même rue à Londres. Il suffisait d’ouvrir la fenêtre pour entendre ce que les autres faisaient. Ensuite, il y a eu les auteurs-compositeurs-interprètes et maintenant, c’est la troisième période : internet !

Justement, tu en penses quoi : que c’est la fin du business, d’une forme de création ?

Tant qu’il y aura des hommes, il y aura de la création, mais cela va être compliqué pour en vivre. Avant, on devait se battre et chercher pour découvrir des choses. Aujourd’hui, c’est la culture facile, plein de choses qui apparaissent pour les jeunes donc ils n’ont plus de culture… C’est trop facile pour eux ! C’est comme ça !

Ne penses-tu pas que tu as été, avec Daniel Darc, l'un des derniers romantiques de la musique ?

C’est prétentieux, mais je crois que oui !

Tu aurais pu être un artiste qui aurait pu vivre que par l’art ? Le business de la musique est toujours là, mais toi tu as mis l’art et la musique au-dessus de tout : tu es un peu paumé non ?

Absolument pas ! Je sais où je vais. Moi, par exemple, je ne joue pas gratos alors que les groupes à Paris sont rarement payés. Si on fait un boulot, on est payé non ? Un jeune, un jour, m’a dit : « l’argent est dévalorisant pour les artistes » : je lui ai dit que sa mère lui payait ses études, et moi j’allais vivre comment le lendemain ?

Tu aurais pu être une sorte de Woody Guthrie 2019 ? Un baladin oublié ?

Soit je t’embrasse, soit je me suicide… Dans mes textes, je ne parle pas de religion ou de politique : je suis contre ! J’ai été contre quand Daniel lisait la bible sur scène et donc je suis d’accord avec toi.

On reparle de ce nouvel album, « The Hurting Kind » ?

Je l’ai fait au studio Garage à Paris avec Olivier Bodin : c’est un très bon studio où il n’y a que des gentlemen. J’ai voulu y aller parce que c’est un studio de « chansons françaises ». C’est là où a enregistré Albin de la Simone, le top pour moi : j’ai travaillé avec lui pendant six ans, il était mon pianiste. C’est le meilleur producteur-arrangeur de France. Sur l’album, il y a Sal Bernardi au piano et Fender Rhodes qui a joué avec Ricky Lee Jones, mon ami Stilpon Nestor de Londres à la deuxième guitare, Lionel Wendling à la pedal steel, Melissa Cox au violon (fiddle), un jeune français talentueux au piano : Benoit Daniel… Guillaume Facon a produit le disque. Marc Dufaud et Léandre Bizouarn ont réalisé le clip du morceau « Ophelia ».
C’est un album spécial pour moi. Deux jours avant de rentrer en studio, ma « sœur » est morte dans mes bras...

Tu es content de l’album ?

Je suis content de tout ce que je fais (rires). Il y a du gospel, du folk, de la « musique des marécages » , un hommage à Van Morrison, un autre aux boucles de ceinturons des cowboys qui séduisaient les femmes qui les gardaient alors comme des trophées…

Pour arriver à tout ça, tu écoutes quoi chez toi ?

Je m’écoute tout le temps (rires), je suis jaloux de moi (rires), mais aussi Phil Spector, Van Morrison…

Tu n’écoutes pas de musiques actuelles ?

J’écoute Suede et j’aime beaucoup Hollow Hand, un jeune groupe originaire de Brighton.

C’est quoi tes projets ?

Jouer en province, en Belgique et peut-être en Suisse.

Tu seras seul sur scène ?

Non, j’aurais toujours un fiddle et une pedal steel.

Pas de batteur ?

Non, parce que là on répète chez moi et avec un batteur c’est compliqué : il faut ensuite un bassiste, un pianiste et là je n'ai plus l’énergie nécessaire sauf si j’ai un gros budget. Écoutez un peu ce que je fais (il sort son téléphone et nous fait écouter un morceau en pur acoustique Ndlr), là si je mets un bassiste et un batteur, cela perd sa substance.

Quel disque ferais-tu écouter à un enfant pour l’amener vers la musique ?

C’est une question importante : on ne peut pas éduquer nos enfants comme nous ! Si c’est une fille ce serait un album de Joni Mitchell « Ladies of the Canyon », écoute-le et tu vas comprendre, et si c’est un garçon « Moon Dance » de Van Morrison. Tu n’es pas déçu ?

Non, c’est ton choix ! Dernière chose : que veux-tu dire pour la fin ?

Un truc de rock star : vous n’avez encore rien vu ! (rires) maintenant je veux vous poser ma question : le rock en français ou pas ?

Franco : Pourquoi pas ?

Jean François  : Aujourd’hui non, avant oui !

Vous voulez ma réponse ?

Oui !

Vous avez votre langue : quand on fait un bœuf Bourguignon, on le fait avec du bœuf pas avec des crevettes : le rock on le fait en anglais pas en français, ni en espagnol ! C’est une question d’ingrédients !

Ok, mais la plupart des gens ne comprennent pas les paroles en anglais et nous sommes exigeants avec les paroles en français.

Aujourd’hui, tout le monde chante en anglais avec internet.

Thierry Lafayette (présent à l’interview Ndlr) : Aujourd'hui, on peut le faire : la culture rock a disparu au profit de la chanson !

Je voulais juste foutre la merde hein (rires). Pour moi, chanter en anglais ça fait jeune et pour moi en français ça fait vieux.

TL : Mais pour moi, « Polly Magoo » (Asphalt Jungle) est l’un des meilleurs textes en français et on ne comprend rien !

JF : Et Bashung, il y avait du texte ?

Le pauvre, à la fin, sa musique était surchargée, il aurait dû faire un album seul avec sa guitare comme Johnny Cash. Mais c’est comme ça le music-business en France !

 https://www.facebook.com/delaneyblueofficial

 

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