Frank Darcel : Rencontre pour « Vilaine blessure » part 2

Par Franco Onweb

Deuxième partie de l’entretien que m’a accordé Frank Darcel pour la sortie de son quatrième roman « Vilaine blessure ». Une deuxième étape où l’on évoquera son roman. Un livre qui nous questionne sur la société actuelle et les dérives que la modernité entraine, à travers une enquête policière passionnante nous projetant, à travers ses personnages, dans la brutalité contemporaine. 

Une deuxième partie où l’on échangera autours du roman noir, des différents personnages du livre, de la place de l’ésotérisme dans nos sociétés actuelles et de la psychologie des tueurs. Un roman passionnant et original qui est déjà, pour moi, une des grandes réussites de 2019.

 

 

Frank Darcel : Rencontre pour « Vilaine blessure » part 2
Jérôme Sevrette

Tu as relu beaucoup pour ce nouveau roman, Nouvelle Blessure ?

Oui mais c’est surtout parce que le roman se déroule seulement sur trois semaines, en juin 2019, avec plusieurs intrigues entremêlées en près de 600 pages et donc le réglage du timing devait être très rigoureux. De plus, c’est un roman choral avec une trentaine de personnages qui évoluent pour certains dans des milieux très différents. Sans parler des données liées aux enquêtes de police scientifique. Tout cela faisait que si l’on changeait quelque chose à un endroit du livre, il fallait veiller aux répercussions que cela pouvait avoir ici ou là. Mais c’était une sorte d’horlogerie très excitante à régler.  

(Frank Darcel en répétition avec Marquis de Sade - Rennes, mai 2018 - Photo Richard Dumas)

Comment t’es venu cette idée ? Tu voulais écrire un polar, un roman noir ?

Je suis parti de l’idée d’une recette sans en avoir tous les ingrédients. Je voulais écrire un roman noir où il y aurait des rebondissements, où l’on serait en contact avec des croyances spiritualistes, et où l’aspect médico-légal et scientifique serait important parce que la progression dans ces domaines a profondément modifié le cours des enquêtes ces dernières années. Cela constituait un cadre qui ouvrait beaucoup de possibilités.

Après avoir jeté sur le papier les premiers axes des intrigues, j’ai établi une fiche signalétique pour chaque personnage, et j’en ai couvert un des murs de mon bureau. Comme on le fait pour une enquête de police. Sauf que là je n’avais pas forcément affaire à des criminels mais plutôt à des personnages en quête d’identité. J’ai emprunté pour certains la photo de personnes célèbres, d’autres fois ce sont des portraits d’inconnus piochés dans internet. Cela a rendu les choses plus faciles ensuite. Et cela a commencé à prendre vie ; j’étais prêt à écrire.

Mais auparavant, quand cette espèce de toile d’araignée a été suffisamment dense et fluide à la fois, je suis allé à la rencontre de policiers. J’en connaissais certains depuis un moment, dont un membre de la BAC, du fait de mon activité politique, pour laquelle on a besoin de rencontrer toutes les catégories de fonctionnaires. Au moment de démarrer le récit, on m’a mis en contact avec un enquêteur qui venait de prendre sa retraite, Patrick Jezequel, lecteur assidu de romans noirs par ailleurs, et avec qui nous avons beaucoup échangé. Peu après, j’ai pu aller visiter le commissariat central de Rennes, et j’ai revu d’autres policiers par la suite, dont certains des stups, qui m’ont fait part d’anecdotes dont je me suis parfois inspiré, même si le trafic de drogue participe de manière secondaire à mon récit. Par un autre ami, j’ai pu rencontrer un officier de l’IGPN, ce qui m’était nécessaire pour étayer une partie du récit.

(Commissariat central de Rennes - Droit réservé) 

Enfin, après un peu plus de deux ans de travail, parfois discontinu, j’ai fait relire un premier jet à un procureur en retraite, Monsieur Davost, qui m’a fait part, très consciencieusement, de toutes ses remarques concernant les protocoles d’ouvertures d’informations, de gardes à vue et de mises en examen. J’ai également mis à contribution un ami pédopsychiatre, et ma sœur neurologue. Tous deux ont vérifié mon récit du point de vue médical, et en particulier certaines données puisées sur le net ou dans des livres, mais qui nécessitaient d’être recoupées.

En tenant compte de toutes les remarques, j’ai pu approfondir plus librement les rapports entre les différents personnages, régler la mécanique de ces trois semaines que raconte le livre. Enfin, j’ai fait lire des versions plus abouties à des lecteurs amis. Et j’ai tenu compte aussi de leurs remarques et de leurs propositions de correction.

Bon, cela finit par ressembler à un ouvrage collectif... mais, en fait, cela restait essentiellement une affaire entre moi et mes personnages. Mais je tenais à ce que, au-delà des dérapages incontrôlés de certains d’entre eux, le récit soit crédible de bout en bout. Je trouve qu’il y a trop de romans noirs qui démarrent bien et qui proposent des fins abracadabrantes, comme si on voulait à tout prix surprendre, au risque de désarçonner ou décevoir. Je pense que les retournements de situation, inhérents à ce style de littérature, doivent répondre à un minimum de réalisme.

Ce livre se passe essentiellement à Rennes…

Oui, en dehors de quelques scènes à Paris ou à Nantes, et à Brignogan. Mais aussi au Pérou. Par ailleurs, la plupart des personnages ont des origines diverses, évoquent d’autres parties du monde dans leurs réflexions. C’est un puzzle aussi de ce point de vue-là. Mais le cœur géographique est bien Rennes, et ce qu’on appelle « le quartier Sévigné » en particulier. J’ai choisi la ville parce que les intrigues et leur timing étaient complexes à mettre en place : si j’avais dû travailler dans un lieu mal connu, je ne faisais qu’ajouter des obstacles. J’ai été vers le naturel, le plus simple du point de vue du cadre, j’ai respiré Rennes si longtemps...

(Les quais de la Vilaine Photo Jo Pinto Maïa) 

Contrairement à ce que l’on pouvait attendre de toi, la musique est très peu présente, il y a juste quelques allusions.

Oui, c’est volontaire. Je ne suis pas un rockeur qui écrit, mais plutôt quelqu’un qui a soixante ans et qui met bout à bout un certain nombre de confidences qu’on lui a faites depuis quarante ans. Et qui tisse une histoire, je l’espère originale, à partir de ces morceaux de vie authentiques. Pendant ces quarante ans qui viennent de passer, j’ai été musicien certes, et producteur, mais aussi régisseur, livreur, barman, portier, DJ, vendeur d’objets d’art sur internet, employé de bureau. Ce livre tient compte de toutes ces expériences, à des degrés divers. De ce qu’elles m’ont appris sur les autres, et sur moi.  

Tu as un style d’écriture assez particulier : tu te concentres très peu sur les lieux mais tu fais des descriptions très précise de la psychologie de tes personnages. Cela donne une collection d’individus passionnants : cela va du psychopathe au naïf extraverti. Mais il y a assez peu de description des paysages et des lieux.

Ce n’est pas un livre forcément très pictural, mais je pense que l’on s’imprègne de Rennes et de ses quartiers par différentes touches appuyées, ici ou là. Je m’intéresse d’ailleurs beaucoup aux odeurs, qui constituent un puissant traceur de la mémoire des lieux, plus que les couleurs souvent. L’important était surtout pour moi que les personnages acquièrent une réelle épaisseur. Je remarque aussi que je suis plus enclin à décrire les lieux lorsque j’écris à la première personne, ce qui n’est pas le cas ici. Sans doute pace que j’ai moins de recul alors par rapport au personnage principal, dont je m’approprie la position centrale, qui devient un poste d’observation, comme dans un film  tourné en caméra subjective, quand le décor est forcément plus présent.

(Le panneau de travail des principaux personnages du roman - Photo Frank Darcel ) 

Tu savais au début comment cela allait se terminer ?

Non pas du tout, quand tu étales ce travail d’écriture sur autant d’années, beaucoup de choses se résolvent ou s’améliorent avec le temps. Et les personnages finissent par avoir leur propre logique, leurs propres exigences. Côtoyer cette cohorte de caractères aussi longtemps, les aider à évoluer dans un timing de narration relevant de la série plus que d’un film était très prenant, et je suis toujours retourné vers eux avec un grand plaisir. J’espère que le lecteur partagera ce sentiment.

Il y a eu par ailleurs des coïncidences troublantes entre le temps du roman, et celui de l’actualité. Après l’enlèvement des deux enfants, dans « Vilaine Blessure », le plan alerte enlèvement n’est pas déclenché, pour différentes raisons. Dans le livre toujours, lors d’un débriefing, un policier annonce que ce plan n’a jamais été déclenché en Bretagne. Un mois après, il était déclenché dans la réalité à Rennes-même, en aout 2015. Il m’a fallu revoir ma copie bien sûr.

Quand on essaye d’être en prise avec l’actualité, et qu’on écrit une histoire durant 4 ans, ce genre de choses arrive souvent. Une autre fois, la lieutenante Jouan se souvient de cours à l’école de police liés à l’affaire Gregory. Elle y fait une allusion détaillée, que je retranscris... Le lendemain (véridique), on apprend la  réouverture de l’affaire, puis la mise en examen de Muriel Bolle entre autres. Cette fois, j’ai dû laisser le passage en suspend plusieurs mois, le temps que le justice annule ces mises en examens, pour pourvoir le consigner et rester en phase avec la réalité. Dans un autre registre, le phénomène Gilets Jaunes s’est déclaré au moment où nous étions dans les dernières relectures un peu techniques. Comme l’action du roman se déroule en juin 2019, j’ai dû bien sûr tenir compte de cette révolte, mais ce n’était pas si compliqué, car beaucoup de romans récents portent en eux un germe pré-insurrectionnel, ce qui était le cas ici. C’est quelque chose que même Gérard Collomb avait senti venir, alors... 

Dans ton livre, il y a deux niveaux de lecture : un premier niveau dans un registre roman noir avec l’histoire de deux adolescents qui disparaissent et une série de viols aux mises en scènes sophistiquées. Rentrent en scène deux policiers, Laure et Martial, qui font partie des personnages principaux et qui vont mener une enquête. Rapidement, le roman s’emballe et les faits sordides ou intrigants s’amoncellent, mais tes personnages vont continuer à échanger en parallèle sur des sujets politiques, sociologiques voire sexuels.  

Encore une fois, parce que c’est ainsi dans la vraie vie. Et aussi parce que mon héroïne, avant d’entrer dans la police, a étudié en fac de psychologie puis de sociologie. Et on doit convenir que de nombreuses dérives de nos sociétés, souvent violentes, ont des racines plus complexes ou profondes qu’une simple animosité entre voisins ou communautés. Qu’il faut aller chercher les raisons de la violence dans laquelle sombrent nos villes à certains moments, au-delà des contingences quotidiennes. C’est une question de réalisme, et les discussions que j’ai eues avec certains policiers m’ont confirmé évidemment qu’eux aussi lisent, confrontent leurs points de vue, et ne se contentent pas de regarder les nouvelles à la télévision. Ce qui est plutôt rassurant. Mais on a, il est vrai, tendance à imaginer le contraire quand les oppositions dans les rues ces derniers mois sont devenues tellement caricaturales.

Tu évoques aussi le système d’éducation Waldorf Steiner, et la philosophie sous-jacente, souvent controversée.

Comme je le disais, j’ai commencé à m’intéresser à la théosophie en lisant Pessoa, et plus précisément une de ses biographies. Il était membre de la société de théosophie -c’est d’ailleurs évoqué dans le « Nocturne indien » d’Alain Corneau- tout en appartenant aux cercles futuristes. Ce qui n’est pas forcément antinomique, puisque la théosophie autorise la pratique d’autres croyances religieuses ou disciplines philosophiques en parallèle. Par ailleurs, moi qui ne suis pas baptisé, j’ai toujours été plus attiré par les religions et la spiritualité extrême-orientales que par les religions dites révélées. De fait, cette théosophie qui propose, dans les grandes lignes, une sorte de syncrétisme occidental du bouddhisme me paraît tout à fait digne d’intérêt. Pour ce qui est de l’anthroposophie, qui en découle, et qui est la base du système éducatif Waldorf Steiner, il y a là aussi des choses intéressantes. Et d’autres qui paraissent plus fumeuses, comme dans la biodynamique, qui résulte également des enseignements de Rudolf Steiner. Mais le livre ne prend pas position sur ce point, puisque les protagonistes impliqués dans l’anthroposophie sont adeptes d’un système de pensée déviant par rapport au dogme originel institué par Steiner. Pour ceux que cela intéresse, je conseille de lire « La clé de la théosophie » d’Helena Blavatsky. Je ne suis pas un véritable adepte, mais c’est très brillant, et finalement intrigant.

(Rudolf Steiner - Droit réservé) 

Pour en revenir à tes personnages, on a l’impression que tu as vu large : un médecin dérangé et obsédé, un jeune con ex-gauchiste qui devient de plus en plus sympathique au fur et à mesure que le livre avance, des anthroposophes élitistes, une collection de policiers assez divers dans leur mode de fonctionnement, une famille catholique traditionnelle… Et tous se croisent au cœur d’intrigues et de situations dramatiques, dont on découvre l’origine dans des quiproquos ou des coïncidences apparemment fortuites au départ.

 Dans ce roman choral, je voulais tout d’abord mettre une femme au centre du jeu et dire toute l’admiration que j’ai pour elles (au pluriel). Ensuite, je me suis toujours interrogé sur les conséquences de certaines actions, anodines à première vue, mais dont on découvre par la suite qu’elles ont eu des conséquences fâcheuses, voire terrifiantes. Les concepts jungiens de synchronicité et d’inconscient collectif m’ont également toujours intéressé. D’autant qu’on peut les relier à la notion de Karma, ou tout le moins à l’idée d’une matrice sous-jacente, dans laquelle le concept du bien et du mal, et certains desseins souterrains, sont très différents de ce que les préceptes judéo-chrétiens nous ont inculqués. Le film Matrix est de ce point de vue une belle réussite, parce qu’au delà des prouesses techniques, cette série évoque un système d’encodage de la réalité assez jouissif.

Mais, encore une fois, Lisbonne, du fait de l’étrangeté de certains enchaînements que j’ai connus là-bas, m’a ouvert l’esprit sur les différentes manières dont on pouvait aborder le réel. Rassurez-vous, je ne m’intéresse pas à l’astrologie, je ne me fais pas tirer les cartes et je n’ai que rarement essayé de faire tourner des tables, mais toujours avec un franc insuccès. Je pense juste, comme mon héroïne, qu’il faut garder l’esprit ouvert, d’autant que le simple fait d’être en vie, et d’en être conscient, relève à la base d’une certaine absurdité. Ce n’est pas Camus qui nous contredira. Et ce ne sont pas non plus les nouvelles théories des astrophysiciens, évoquant l’univers comme un hologramme en deux dimensions ou la possibilité que ce même univers ait pu être créé par un ordinateur qui pourront nous faire changer d’avis... Pour le reste, le déroulement du livre est somme toute assez pragmatique et son dénouement réaliste me semble-t-il. Il est la résultante encore une fois des observations que j’ai extraites de mes différentes activités et actions au cours de ma vie. De la connaissance que j’ai acquise, comme tout un chacun, de la vie des autres. La recette est là, et je ne sais pas si elle est réussie, mais le mode de fonctionnement de la plupart des personnages de Vilaine Blessure découle également de confidences qu’on m’a faites au cours de ces quarante dernières années. This is the real world… (rires)

Ton personnage central est cette policière à qui il arrive des aventures plus ou moins gratifiantes et qui a un passé chargé en expériences traumatisantes.

Au début de ma vie d’étudiant et de musicien, j’ai rencontré des filles qui avaient vécu un peu les mêmes tragédies dans leur jeunesse que mon personnage principal et qui ne s’en sont pas toutes remises. C’est une réalité que je voulais évoquer : ces dérèglements durables que les traumatismes de jeunesse façonnent.

C’est pour ça que tu évoques des enfants abusés ?

Un ami pédopsychiatre m’a confirmé que c’était la cause principale d’une partie significative de ses consultations. C’est terrifiant le nombre de femmes, et d’hommes, qui ont connu l’inceste ou des rapports sexuels forcés, très jeunes. Sur tous les continents. Il suffit de voir les scandales liés à l’église catholique, et beaucoup d’autres religions ou cercles d’initiations sont évidemment concernés. Partout où il y a soumission à une autorité morale, il y a, ici ou là, même si ce n’est évidemment pas la norme, des dérives de ce type. Je me suis inspiré aussi de ces confessions qu’on m’a faites. Des choses qui m’on marqué, forcément. Et révolté.

Au milieu de ces enquêtes policières, en dehors du rapport que certains suspects ont à l’ésotérisme, il y a une réflexion sur internet et les réseaux sociaux plutôt négative. Certains des protagonistes policiers évoquent souvent le fait que cela rend leur travail plus difficile.

Ce que les policiers évoquent surtout dans le livre c’est que de nombreuses institutions structurantes se sont effondrées dans nos sociétés. Ainsi la psychiatrie manque aujourd’hui de moyens, et la France s’est engagée, surtout depuis le discours hallucinant de Sarkozy de décembre 2008, dans une psychiatrie sécuritaire, ce qui n’est pas l’approche retenue ailleurs en Europe et n’empêche pas le nombre de schizophrènes livrés à eux-mêmes d’avoir fortement augmenté dans nos rues. Ensuite, ces mêmes policiers évoquent la synchronisation des émotions, un concept établi par l’essayiste Paul Virilio, lié à l’accélérateur du réel que sont les réseaux sociaux. Un phénomène qui amène à cette communauté d’émotion qui peut tout emporter sur son passage, d’un bout à l’autre de la planète, en quelques heures, et dont on a pu voir les résultats délétères avec la propagation des vidéos de Daesch par exemple, ou certaines formes de communication hystérisantes à base de fake news.

(Photo Jo Pinto Maïa) 

Ce que disent les policiers dans mon livre, mais je n’ai eu qu’à écouter ceux que je connais, c’est qu’ils se retrouvent en première ligne sur trop de fronts, quand auparavant ils se sentaient encore épaulés, quand la religion aidait un tant soit peu à structurer les sociétés, plutôt que d’opposer les uns aux autres, et que l’hôpital psychiatrique remplissait encore son rôle, avant qu’on ne préfère mettre certains malades mentaux en prison, des aliénés qui seront de véritables bombes à retardement lorsqu’ils sortiront éventuellement.

Un des personnages, un psychiatre justement, évoque lui la différence entre un tueur de Daesch et un véritable psychopathe.

Ce qu’explique le Docteur Bielski, qui apparait à la fin du livre, c’est qu’il y aura toujours des psychopathes qui s’engageront dans ces causes perdues et mortifères, parce qu’ils s’y sentent parfaitement à l’aise, et l’occasion est trop belle pour eux d’assouvir leurs pulsions en jouissant d’une certaine impunité. Pourtant, ils ne sont pas la majorité dans ces escadrons de la mort de diverses obédiences,  et la plupart des tueurs de masse sont au départ des individus que l’on peut considérer comme normaux : ils croient profondément à l’existence du groupe, de la section, du réseau auxquels ils appartiennent. En ce sens, ils sont différents des psychopathes qu’ils peuvent côtoyer incidemment, qui eux sont incapables d’imaginer participer à un destin collectif. Cela explique que quand le groupe est dissous, à la fin de la guerre, perdue ou gagnée, le génocidaire lambda puisse réintégrer parfois une vie sociale quasi normale. C’est ce qu’on a vu au sortir de massacres de grande envergure : des bourreaux s’essayant à revenir à la norme, et y parvenant quand ils ne se font pas rattraper par la justice, comme certains nazis ou génocidaires hutus. Ce qui est impossible pour le psychopathe, pour lequel il n’y aura pas de retour en arrière, en tout cas pas d’arrêt sur commande des exactions.

Il y a aussi une discussion entre un de tes héros qui est un jeune de 25 ans, ex-militant trotskiste, et un prof retraité. Ils conviennent que les révolutions sont souvent déclenchées par des bourgeois et que les prolos finissent toujours par se faire avoir. Tu règles tes comptes avec mai 68 ?

Non, du tout. 68 je l’ai vécu à travers mes frères et sœurs et vraiment je pense, comme eux, qu’il fallait faire craquer cette société de l’époque. Mais 1968 avait une portée plus sociétale que sociale à mon avis, et était d’essence plus libertaire que communiste, même si c’est vrai qu’il s’est passé aussi beaucoup de choses dans les usines. Mais j’ai, en dehors de certaines dérives éducationnelles sur le plan sexuel évidemment, la plus grande sympathie pour ce qui s’est passé en 1968. Même si j’étais trop jeune à l’époque, j’ai profité ensuite, dans mes années de lycée, de nombreuses avancées validées par ce moment de révolte. Et ensuite également, comme nous tous.

Ceux qui m’ont fatigué, au milieu des années 1970, ce sont les étudiants qui venaient parfois comme moi du Centre-Bretagne et devenaient marxistes-léninistes après deux mois à l’université Rennes 2. Ils venaient taper ensuite à nos portes avec le petit livre rouge de Mao à la main, en imaginant nous convaincre que la révolution culturelle chinoise c’était le pied intégral. Ce genre de couillon est toujours en circulation mais leurs modèles ont changé ; ils sont cependant assez faciles à repérer, mais toujours aussi pénibles. Moi, j’étais devenu punk à l’époque, et j’ai gardé intacte l’essence de cette fibre anarchiste.

(Rennes 2019 - Photo Jo Pinto Maïa) 

C’est ce qui fait que ton roman est très actuel : il comporte, au-delà de l’intrigue, cette critique de nos sociétés, un coup de projecteur sur la ville aujourd’hui, les échecs du politique… En contrepoint, tu as ce jeune couple, qui s’est rencontré naturellement, sans algorithme, et qui se découvre en vivant une histoire d’amour simple. Il y a ce discours du garçon qui s’imagine être dans une période heureuse, celle du début des années 70, le « flower power ». C’est bizarre que quelqu’un comme toi, qui a monté un groupe qui se définissait comme punk, tu en fasses aujourd’hui l’éloge ?

Cette nostalgie du San Francisco des années 1970, je l’ai souvent eue, après le punk... Le « Do It Yourself » des punks  existait d’ailleurs déjà chez les hippies, sous la houlette de Jerry Rubin. En fait, j’ai toujours pensé qu’il y avait une filiation entre les beatniks, les hippies, les punks, et maintenant les zadistes. Cette manière de se mettre hors système et de se méfier de toutes les propositions politiques établies, et des intoxications patriotiques. Il y a dû avoir ce type d’outsiders dans toutes les sociétés, même dans la Grèce antique... Ce qui m’amuse, c’est que cette marge pourrait devenir la norme à l’avenir. Je crois beaucoup en effet à l’émergence et à l’intérêt de petites communautés, autonomes en énergie, auto suffisantes, auto régulées. Je pense que c’est l’avenir. Je constate déjà, à l’échelle de l’Europe, que ce sont les pays les plus petits, avec le moins d’habitants et des communautés plus soudées, qui réussissent souvent le mieux, et qui ont les sociétés les plus apaisées. Regardez la Hollande qui manque de prisonniers pour remplir ses prisons, ou la police danoise qui n’a tiré qu’un coup de feu sur un citoyen en 25 ans. Small is beautiful ! C’est pourquoi j’aime autant la Bretagne, et que je crois en son avenir. D’ailleurs, j’observe que les länder allemands s’en tirent aussi très bien. Il faut décentraliser !!!

(Soirée Breizh Média, novembre 2018 de gauche à droite Frank Darcel, Nolwenn Korbel, Miossec et Alan Stivell – Photo David Raynal) 

Ton livre n’en reste pas moins marqué par une forme de désillusion générale. Le seul moment d’optimisme, en dehors de la résolution des énigmes, vient finalement de ce couple qui se forme doucement, presque naturellement.

C’est intéressant que tu mettes l’accent sur eux parce que je n’avais pas remarqué à quel point ils sont en opposition par rapport à la majorité des personnages du livre. C’est effectivement comme s’ils venaient d’une autre planète : Simon ne passe pas son temps sur son portable ou son ordi, même s’il est informaticien, et il est prêt à remettre ses opinions politiques en question si on accepte de discuter calmement avec lui. Felia, la jeune femme d’origine kabyle, aimerait avoir des enfants, mais elle n’est pas pressée. Elle souhaite avant tout que ses parents soient fiers d’elle, et rencontrer quelqu’un qui  la respectera. Ce sont des gens bien, et c’est encore au moins 50% de l’humanité, chiffres à vérifier... Tout espoir n’est pas perdu ! (rires)

(Le parc du Thabor - Photo Jo Pinto Maïa) 

Tu as rencontré beaucoup de policiers pour ce livre, ils t’ont dit que la criminalité avait changé ?

Comme je l’exprimais plus haut, ils se retrouvent au point de rencontre de tous les conflits, toutes les frictions. Et ils se sentent seuls, car il y a, dans notre pays, ce manque de moyens pour la justice, les prisons ou encore la psychiatrie. Et si en parallèle les nouveaux moyens de la police scientifique ont permis des progrès, il se trouve que les criminels tirent un meilleur profit des avancées d’internet que les policiers eux-mêmes. La cyber traque aura toujours un train de retard sur la cyber criminalité, elle intervient en réaction, et souvent trop tard. Mais le problème central est surtout celui d’une société où il y a de moins en moins de partage de valeurs communes, et de plus en plus de problèmes d’inégalité. Je n’invente rien de ce point de vue là. Tout le monde fait le même constat. Alors oui, si on n’a pas une poignée d’hectares à partager avec quelques amis, bientôt, loin des villes, il va sans doute falloir mettre son casque et attacher sa ceinture...

Autre point plus léger, c’est la pizza congelée : il y en a partout !

Oui, et c’est drôle, parce que quand j’ai revu ce copain de la BAC, aujourd’hui en retraite, pour lui faire relire le tapuscrit, il nous avait préparé une pizza congelée. Je lui ai dit qu’il était raccord avec le livre, et que c’était bon signe.

 Tu as été dans tous les lieux du roman ?

Oui, hormis le Pérou. Mais pour le reste, ce sont des endroits que je connais bien. Quand j’étais étudiant en médecine, j’ai fait mon stage infirmier de deuxième année en neurochirurgie, là où atterrit Simon. Le boulevard de Sévigné, j’y ai quelques amis, et je vais souvent marcher dans le Thabor qui est tout prêt de chez moi. Pour le CHS, j’ai été y visiter une relation à quelques reprises, et j’y ai aussi amené un artiste anglais, avec qui je travaillais, chercher de la méthadone. Surtout, au bout d’un certain nombre d’années passé à arpenter la nuit rennaise, j’ai dormi dans tous les quartiers de la ville. Pour ce qui est des scènes parisiennes, mes personnages investissent des lieux que je connais également. Quant à Brignogan, l’endroit de la côte où se termine le livre, c’est un lieu remarquable en Bretagne. J’y vais de temps à autres. Et l’anecdote sur le sanctuaire rastafari qu’était devenu le cimetière du village voisin, est aussi absolument authentique, et l’histoire en a été contée dans ROK 1 de belle manière par Arnaud Le Gouëfflec. 

Tu aimerais écrire une suite ?

J’adorerais. Mais on va déjà faire vivre celui-ci, et j’ai par ailleurs un album de Marquis de Sade à finir de produire. Mais j’aimerais m’y mettre un jour. Laure sera sûrement passée capitaine alors, et Simon et Felia auront peut-être un enfant... Si ça se trouve il jouera dans un groupe de rock... Il faudra inviter un ou deux autres psychopathes, mais j’ai déjà une piste ; ce ne sont pas les sources d’inspiration qui manquent aujourd’hui...

On peut parler de ton éditeur ?

Bien sûr, il s’agit du « Temps éditeur », basé à Nantes. Je lui ai envoyé mon livre en juin l’année dernière, en même temps qu’à quelques autres éditeurs. J’ai eu une touche sérieuse avec un éditeur parisien, mais ça traînait ; Thierry Jamet, du « Temps », m’a rappelé en août pour me dire qu’il aimait beaucoup et qu’il était prêt à en faire un projet prioritaire, tout en le sortant relativement tôt dans l’année 2019. J’ai beaucoup travaillé avec des petits labels de musique et je sais ce que cela veut dire de collaborer avec des personnes qui ont des structures resserrées, mais qui sont prêtes à consacrer beaucoup de leur temps à un projet. Comme il dispose d’une bonne distribution, et que son retour de lecture était en phase avec ce que j’avais voulu faire passer dans le livre, je n’ai pas hésité.

Tu as une grande tournée de promotion ?

Oui, je fais une quinzaine de dédicaces en librairie en Bretagne sur deux mois, et Paris le 22 mars à la librairie Parallèle dans les Halles. Marseille à la librairie Maupetit le  3 mai. Lyon. Bordeaux et Toulouse devraient suivre, entre autres villes. Et il y aura aussi les salons.

Peut-on espérer une adaptation cinématographique ?

Tous les auteurs en rêvent j’imagine, mais c’est trop long pour un film. En tous les cas, c’est entre de bonnes mains aussi de ce point de vue-là. Une série pourquoi pas, un jour.

Quels sont tes projets ?

En dehors de la promotion du livre, il y a donc le nouvel album de Marquis de Sade en cours. Avec des sessions à New York en avril, où l’on va avoir des invités prestigieux qui vont nous rejoindre, comme Richard Llyod de Television, entre autres. On parle aussi de ressortir le tome 1 de ROK, qui est épuisé depuis longtemps.

Tu écriras un jour tes souvenirs ?

Je ne sais pas, j’avais un blog où je racontais beaucoup de choses personnelles et qui marchait pas trop mal, il y plusieurs années. Mais j’ai dû laisser tomber au bout d’un moment, c’était trop chronophage. J’ai gardé les archives au cas où. Je ne sais pas si cela aurait vraiment un intérêt, et j’ai un peu de temps pour y penser, enfin j’espère...  J’ai déjà le titre, inspiré d’une plaisanterie de Jacno, faite à propos de ce mouvement dont nous faisions partie il y a quarante ans : « Mémoires d’un jeune gens moderne ».

 

 

 

 

 

 

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