Frank Durban : Un playboy se raconte !

Par Franco Onweb

Si un jour un biographe se penche sur l’histoire de la musique à Nice il est pratiquement sûr qu’il consacrera une grande partie de son œuvre aux Playboys et particulièrement à Frank Durban. Depuis le milieu des années 70, ce bassiste virtuose promène son talent sur toutes les scènes qui peuvent l’accueillir.

En plus de 30 ans de carrière avec les Playboys ou ses différents autres projets (les Tikis ou Dino Farfisa & the Fuzz), il est resté fidèle à ses amours musicaux d’adolescence sans jamais tomber dans la facilité. Un tel parcours méritait un peu d’explication.

 

Frank Durban : Un playboy se raconte !
DR

Je suis né et j’ai passé une partie de mon enfance au Maroc, jusqu’en 1966. Dans ma classe il y avait le fils du consul de Grande Bretagne. C’était une famille très nombreuse : cinq filles et cinq garçons. Ils avaient une immense villa et tous les jours à cinq heures ils se réunissaient dans un coin de leur parc et ils passaient des disques : les premiers Stones, les premiers BeatlesC’était un peu comme une « Boum » tous les soirs. J’avais une dizaine d’années, les plus vieux à peine quinze Ça dansait et c’est comme ça que j’ai découvert la musique anglaise. En parallèle, ma mère était basketteuse internationale pour l’équipe de Casablanca et elle s’entrainait souvent sur les bases américaines du Maroc et souvent il y avait des soirées avec des groupes américains de garage. Enfin, on avait une femme de ménage marocaine et son fils faisait du rythm’n blues avec un groupe marocain donc j’avais un peu tous les sons (rires).

Tu te mets alors à un instrument ?

Oui, j’ai commencé à apprendre la guitare et quand on est rentré en 1966 à Nice, je suis allé dans un internat et là j’ai monté un groupe : les Internes, qui a duré de fin 1966 à 1969. On a joué un peu partout dans la région, mais aussi en Italie, à Monaco… On a fait des premières parties grâce au frère d’un des membres du groupe qui avait un groupe de variété et qui nous prêtait du matériel.

On a l’impression à la vue de ta carrière que tes influences musicales vont de 1963 à 1968 ?

Plutôt 1965 – 1968 (rires), mais bon j’aime aussi beaucoup ce qui s’est fait en 1963, la musique Surf, la musique black… Mais oui, c’est ça !

Ton premier groupe c’était les Internes ?

Oui, un groupe qui a eu son petit succès dans la région, un groupe de mômes : on avait quinze ans. On avait peu de compositions originales et beaucoup de reprises comme « Gloria » ou de Jacques Dutronc. Ensuite au lycée avec mon copain Jean Michel Desvignes, on a monté un duo folk avec des guitares. Il y avait deux lycées à côté : un ou j’étais et l’autre lycée avec 3 000 filles et 5 garçons juste à côté. On y a joué pour Noël et là j’ai rencontré Pierre Négre qui est devenu le premier guitariste de Dentist, ensuite j’ai rencontré Jean Marc Seni parce qu’on faisait de la politique ensemble (rires), on distribuait des tracts et puis on a rencontré Bébert (François Albertini Ndlr), le chanteur, simplement parce qu’on fréquentait le même bar. On s’est connu au début des années 70, on était pote, mais on ne faisait pas de musique ensemble. Chacun en faisait de son côté. Un jour on a pris une villa ensemble en colocation et là on s’est dit : « pourquoi ne pas monter un groupe ? »

Et là tu deviens bassiste ?

Au début j’étais guitariste, jusqu’au duo folk, mais bon j’étais assez mauvais (rires) et il y avait tellement de bons guitaristes autours de moi comme Pierre (Négre Ndlr) que j’ai pris la basse quand il a fallu le monter le groupe. Je suis bassiste depuis Dentist.

Ça se passe comment justement la formation du groupe ?

À la base on avait monté un groupe à quatre avec Jean Marc (Seni Ndlr) à la guitare, Bébert au chant, Philippe Lejeune à la batterie et moi à la basse. Pierre Négre était parti à Londres pour faire carrière comme on dit, c’était un excellent guitariste. À Londres il trainait avec Henri Padovani (guitariste Corse qui a joué notamment dans la première formation de Police Ndlr), ce genre de mec. Il voulait monter un groupe punk ou new wave. On l’a appelé pour lui dire qu’on montait un groupe et que s’il revenait ce serait cool. Bref il est redescendu à Nice et là le groupe a vraiment commencé.

 

(Dentist en 1979 sur scéne, de gauche à droite Pierre Négre, François Albertini, Frank Durban et Jean Marc Seni - Droit réservé) 

C’est un des premiers groupes Punk de la région ?

Oui, c’est devenu un peu… mythique ! Un album du groupe a été réédité il y a deux ans chez « Mémoire Neuve » et à ce titre on s’est reformé avec Pierre, Jean-Marc, Bebert et moi. Le batteur est malheureusement décédé en 1990. On a fait quelques concerts, il y a même eu film de Michel Viotte de cette reformation. Le seul disque qui existait avant l’album c’étaient deux titres que Marc Zermati avait sortis sur son label, Skydog, fin des années 70.

C’était quoi les influences de Dentist ?

C’était un groupe punk qui lorgnait pas mal vers le rock plus « classique » comme Doctor Feelgood. On faisait même des reprises de Question Marc ou de rythm’n Blues, mais nos compositions étaient très punk elles ! (Rires) C’était Jean-Marc qui composait et Sarah, mon ex, qui faisait les paroles et c’était vraiment punk. Mais on n’était pas vraiment bloqué sur le punk, en même temps continuer à faire cette musique en 1978-1979 ne s’imposait pas ! On est passé à autre chose. Dans le groupe qui avait Pierre (Négre Ndlr) qui avait la bougeotte : tout le monde voulait jouer avec lui et ça le gonflait ! Bref le groupe était instable.

 

Vous avez beaucoup joué ?

On est surtout et essentiellement resté à Nice. Si on avait bougé, cela aurait pu changer des choses, mais on avait le boulot à côté. On avait eu des parents qui nous avait expliqué qu’il fallait avoir de bon jobs et que la musique ce n’était pas sérieux comme métier dans la vie et aujourd’hui je confirme (rires).

Comment passe-t-on de Dentist aux Playboys ?

En fait, le groupe était assez instable et il s’est mis en stand-by quand je suis parti à l’armée en 1978 jusqu’en 1979. À mon retour on a voulu relancer le groupe, mais c’était un peu… compliqué. On a loué une villa sur les hauteurs de Nice où on a installé un petit studio et puis on a commencé un peu à répéter avec Pierre, Bebert, Ffi, le batteur et moi. Frédéric Martinez qui jouait dans un autre groupe venait souvent nous voir répéter avec Dentist. Il avait une influence plus rock et sixties que nous et donc on a formé un nouveau groupe sous influence sixties tous les cinq. Michel Négre, le frère de Pierre, venait parfois faire l’orgue et un peu de guitares avec nous en répétition. Pierre, instable comme d’habitude, est parti et Michel a pris la guitare et voilà c’est la première formation des Playboys avec Fred, Michel, Fifi, Bebert et moi !

 

(Les Playboys au début des années 80 de gauche à droite Frederic Martinez, Philippe Lejeune, Michel Négre, Francois Albertini et Frank Durban - Droit réservé)

Tout de suite vous avez ce look et ce son très sixties ?

Oui, c’est la musique que nous avons toujours aimée. Nous étions de gros collectionneurs de disques et pour nous c’était normal de jouer ça : on se reconnaissait là-dedans ! On voulait partager tout l’esprit et la culture de cette musique.

Mais c’est presque mods ?

Oui, on n’a pas osé se mettre l’étiquette mods parce qu’on ne savait pas qu’ils en existaient encore (rires). On pensait qu’il n’y en avait plus (rires). D’ailleurs on a retrouvé des potes mods à Nice qu’au début des années 80. On s’est aperçu à ce moment-là qu’il y a avait une base de mods à Nice. On n’a pas joué sur ce tableau-là, mais on était des gros amateurs des sixties, c’est sûr !

Quand vous commencez à jouer à Nice, tout de suite vous allez déclencher de grosses répercussions dans la ville ? Il va vraiment se passer quelque chose avec vous !

Les musiciens disent qu’il y a une « école Playboys » à Nice parce qu’il y a eu beaucoup de musiciens qui ont joué dans le groupe qui sont partis former des groupes ou qui en ont influencé d’autres. Je tiens à préciser qu’il y avait de très grands guitaristes à l’époque comme Fred ou Pierre. En même temps nous étions les premiers à refaire ça en France et même en Europe. Il y avait des groupes, mais qui allaient beaucoup moins loin que nous dans la recherche du son et du look. On a créé un mouvement qui n’a pas duré longtemps, mais qui été là : le revival sixties ! Ensuite il y a eu le garage qui n’a pas duré longtemps non plus !

 

Mais au début des années 80, on parlait beaucoup de vous ?

C’est vrai qu’à Nice on a ouvert une scène, mais on tournait très peu pour des raisons de boulots, de mobilisations… On a raté pleins d’opportunité à cette époque. Par exemple en 1982 on a joué aux Transmusicales de Rennes et le lendemain au Gibus à Paris avec Daisy Duck (groupes essentiellement de filles Niçoises Ndlr), on avait battu tous les records d’entrées du Gibus, on n’a pas suivi…

Il y avait vous et les Dogs ?

Oui c’étaient nos copains, on se voyait très souvent, on a joué avec eux même s’ils étaient moins influencés sixties que nous. On avait une couleur revival sixties à fond.

Le nom il vient de Jacques Dutronc ?

Oui, c’est Fréderic Martinez qui a suggéré ce nom et c’était une nos influences avec Nino Ferrer.

Il y aura deux 45 t splendides avant le premier album ?

Oui, il y a eu aussi un disque pirate qui a été sorti avant le premier album par notre producteur de l’époque. En fait c’était un étudiant à Sup de Co Nice et qui avait dans son cursus une partie professionnelle a réalisé. C’est lui qui a sorti les deux premiers 45 t, il s’occupait de tout, très bien d’ailleurs, et il a sorti ce pirate qui a été pressé en Italie. C’était nos titres, mais enregistrés avec des petits magnétos, ce genre de chose… En tout cas quand il a terminé ses études, il a produit le premier album avec l’argent que l’on avait fait et comme il avait fini ses études, il est parti en nous laissant les clés du magasin et nous feignant comme on l’était et bien on n’a rien fait !

Tu penses que vous avez souffert d’un manque de management ?

Oui, entre autres, mais c’est surtout notre paresse qui nous a couté cher : nous avons laissé passer des opportunités importantes. On aimait bien rester à Nice et en plus il y avait nos boulots respectifs, nos vies de famille, la peur de tout quitter, de se jeter dans le vide…

Mais vous avez eu des opportunités ?

Il y a eu un mec chez Barclay qui voulait nous faire enregistrer un album de reprises de Ronnie Bird, le mec s’est fait virer avant de nous signer. On avait aussi le producteur d’Extraballe qui voulait nous produire un album, il nous a donné rendez-vous, on y est allé et il n’est jamais venu : il était mort dans la nuit… On a même eu le producteur de Bernard Menez qui voulait faire des trucs avec nous, mais là le groupe n’a pas voulu (rires) !

On parle du premier album ?

Il a été produit Jean-William Thoury (producteur, manager et auteur du groupe Bijou Ndlr) dans le studio de Mikael Karoli, ancien membre du groupe allemand CAN, qui avait un studio à Nice où il habitait. Dedans il produisait des musiques pour la TV allemande avec parfois des anciens membres de CAN.

(Enregistrement du premier album des Playboys, au premier plan Jean William Thoury, au fond Frank Durban - Droit réservé) 

Pourquoi Thoury ?

Il s’était proposé. Bijou étant le groupe des mods parisiens, c’était cohérent. Il a fait la réalisation artistique.

Après l’album vous faites beaucoup de choses : des festivals, des télés et après il y a un arrêt net vers 1982 ?

On a sorti un album « Girls » en 1987, un album de reprises enregistré avant le premier album et puis après un autre album « encore » en 1990, mais enregistré à la fin des années 80. Mais à l’époque il y a du changement de personnel : en 1985 Fréderic Martinez s’en va pour tenter sa chance à Paris et puis en 1988 c’est le batteur qui s’en va, il décédera deux ans plus tard. Il sera remplacé par l’ancien batteur des Daisy Ducks, Gilles Guizol. Pour remplacer Fred Martinez, on va prendre un clavier : Charles Loupiac, c’est lui qui joue sur « Encore ». C’est une formation qui va durer jusqu’en 1993 et là on a Marc (Galliani Ndlr) qui rentre dans le groupe à la guitare et puis Charles Loupiac va partir à son tour à la fin des années 90 et depuis c’est la même formation. Ça fait presque vingt ans quand même (rires) !

Depuis, cette formation joue et enregistre régulièrement ?

Oui, d’ailleurs on joue plus aujourd’hui qu’à « la grande époque » : Espagne, Italie, Allemagne et bien sûr en France. On joue un peu partout régulièrement. Maintenant c’est vrai qu’il y a eu une « baisse de régime » entre 1985 et 1995. Disons que cela correspond à la fin de la mode des Garage Bands. On était un peu les derniers et nous avions l’impression d’être un peu seuls au monde. Il ne s’est pas passé grand-chose, mais ce n’était pas de notre fait.

(Les Playboys en 1987 de gauche à droite Michel Négre, François Albertini, Charles Loupiac, Frank Durban et Philippe Lejeune - Droit réservé) 

Durant cette période vous avez continué à jouer, à répéter ?

Oui, on faisait quelques petits concerts ici ou là, mais globalement c’était assez pauvre et en 1995 les mods ont pris contact avec nous. Les rallyes mods nous ont proposé de venir jouer d’abord en France, ensuite en Espagne et puis un peu partout en Europe.

Tu assumes l’étiquette mods ?

Oui, dans le groupe, à part Michel, tout le monde a son scooter, sa parka… On a connu une traversée du désert et grâce aux mods on a revécu. Je connais l’histoire et la culture des mods. Je fréquentais à la fin des années 60 quelques mods à Nice avant que le mouvement ne s’arrête. Maintenant la culture actuelle des modsc’est les scooters, les rallyes, les fringues et la musique. Cela va de la Soul à la Nothern soul en passant par le garage.

(Les Playboys en concert en février 2013, de gauche à droite Marc Galliani, François Albertini, Frank Durban et Gilles Guizol - Photo Wilfried) 

On peut évoquer les Fleshtones ?

C’est les potes de Bebert. Dès qu’ils viennent  il monte sur scène avec eux. Il avait remplacé Peter Zaremba (chanteur des Fleshontes Ndlr) pour quelques dates dans une tournée française. Il avait appris les textes en une semaine, c’est incroyable surtout qu’au bout de trente ans il ne connait toujours pas les textes des Playboys (énorme rire). En tout cas il avait avec lui sur scène en plus des Fleshtones la section de cuivre de Dexy’s Midnight Runner et Manu Dibango : la classe !

Aujourd’hui vous continuez à enregistrer ?

On vient de finir un album produit par Jim Diamond (producteur américain réputé Ndlr) et on continue à jouer un peu partout.

Vous n’avez pas l’impression d’être devenu une institution ?

Disons que dans le milieu musical niçois il y a une école Playboys, du moins de cette culture.

Tu as des regrets ?

Cela ne sert à rien les regrets… Disons que je faisais partie de ceux qui voulaient tenter une aventure et on n’était pas majoritaire. Aujourd’hui ça fait quarante ans que je joue avec Bébert et presque autant avec Michel, ça fait un bail quand même (rires).

Quelle était l’importance des fringues et des pochettes ? Vous êtes un groupe qui a toujours fait très attention à son image.

C’était notre carte de visite et la plupart d'entre nous avait chez lui du mobilier dixties, nos fringues, tout devait être d’époque. Cela allait très loin, jusqu’au aux couteaux et fourchettes. Tout était dans le détail, bon maintenant c’est différent, mais j’ai toujours dans mon armoire je ne sais pas combien de costards cintrés, de chemises, de polos sixties et de paires de chaussures (rires).

(La formation actuelle des Playboys : de gauche à droite Marc Galliani, Gilles Guizol, François Albertini, Michel Négre et Frank Durban - Droit réservé) 

On parle des deux autres groupes avec qui tu joues en ce moment ?

Avec plaisir ! Il y a Dino Farfisa, un groupe de reprises garages. Le chanteur c’est Didier Bozzi qui chante aussi dans les Zemblas. On ne fait que des reprises : on est le groupe officiel du « Mans classique ». Moi j’adore faire des reprises contrairement à beaucoup. Il n’y a que deux compositions avec des morceaux que j’ai écrits pour les Playboys et sur lesquelles Didier a mis des paroles.

Ça existe depuis quand ce groupe ?

Depuis 1998, on a fait pas mal de festivals en Italie ou en France. J’ai pas mal de propositions pour l’Espagne, mais c’est trop loin… Le Mans ça leur va parce qu’ils sont fans de bagnoles (rires).

Et puis il y a les Tikis, un groupe sous-estimé où tu as retrouvé Fréderic Martinez ?

Oui, j’adore ce groupe, on devrait être plus sérieux, mais franchement on ne l’est pas (rires) et c’est tant mieux !

On a l’impression que ces deux groupes c’est vraiment une bande de copains qui se retrouvent ?

Oui, c’est exactement ça : dans les Tikis par exemple une des chanteuse est la femme de Charles Loupiac, l’autre chanteuse Isa était choriste des Mokos et joue de la basse avec les Blondes de Christine Lidon. Avec eux on fait les rallyes scootéristes.

Vous êtes vraiment branché Mods ?

Oui totalement ! En plus avec le garage et la nothern soul c’est vraiment ouvert !

Quand tu regardes ton passé tu penses quoi ?

Que je suis content d’avoir trouvé des gens qui ont la même passion que moi pour faire de la musique et que ça pulse !

C’est quoi ton rapport à Nice ?

Maintenant j’habite à Antibes … Disons que les gens sont moyennement sympas ici mais que cela est compensé par le milieu musical qui est une vraie famille : on est tous très ami !

Enfin la question classique : quel disque tu donnerais à un enfant pour qu’il découvre la musique ?

Je lui ferais écouter un morceau joué par des gamins qui est pour moi le plus grand morceau de Garage : « Liar Liar » par les Castaways ! Le batteur avait dix ans, il a composé le morceau et franchement c’est une tuerie !

L'atelier D'N'D

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