Indian Ghost : Rencontre pour le nouvel album « Monsoon »

Par Franco Onweb

Toulouse possède en son sein un des secrets des mieux gardés de la musique d’ici : Indian Ghost ! Un groupe aussi talentueux que discret qui depuis 1993 a sorti cinq albums aussi majestueux qu’indispensables. J’adore ce groupe et j’ai donc profité du fait que  sort en mai leur sixième album, pour discuter avec Joël, alias Don Joe, le chanteur de ce combo honteusement méconnu.

On a parlé ensemble de cette étrange carrière, de ce nouveau disque enregistré, en parti en Inde, de Toulouse et des différents groupes auxquels participe Joël : plus qu’une découverte, un moment rare !

Indian Ghost : Rencontre pour le nouvel album « Monsoon »
DR

Comment a commencé le groupe ?

Ça a commencé en 1993. Avant j’avais joué dans les Boy Scouts de 1983 à 1988, on a fait un 45 (chez Gougnaf) et un album. Ensuite j’ai fait le Prehistoric Pop en 1988 avant de me lancer dans Indian Ghost avec deux membres du Prehistoric.

(Indian Ghost en concert ,Joêl au centre -  Photo Droit réservé) 

Il reste qui de la formation originale ?

On est plus que deux :  Philippe Fleck, le guitariste et moi …  

Quelles étaient tes influences au début du groupe ?

Je voulais monter un projet très acoustique. Il n’y avait même pas de batterie au début, juste des percussions. C’était un mélange entre les débuts de Marc Bolan (Chanteur de T Rex Ndlr) et des Rolling  Stones, époque « Beggars Banquet ». J’écoutais beaucoup Tim Buckley aussi à l’époque. On voulait aussi faire quelque chose de folk rock un peu orignal, avec un orgue un peu psychédélique.  On était peut-être en avance sur le mouvement psychédélique qu’il y a eu un peu après.

Il y aura un premier album en 1993, un deuxième album en 1999 et un troisième en 2008, vous prenez votre temps  ?

Oui on peut dire ça (rires). En fait on a enregistré le deuxième album en 1994 tout de suite après le premier mais il a mis du temps à sortir. C’est un album plus folk pop avec une vraie batterie. On commençait vraiment à se trouver … Le troisième album ne paraîtra qu’en 2008 et là encore on avait beaucoup évolué.

(Indian Ghost, première formation, Joël 2 éme à partir de la gauche - Photo François Poulain) 

C’est une des grandes caractéristiques du groupe : vous êtes acclamés par la critique mais tout le monde remarque que vous prenez votre temps et que vous êtes assez discret.

(Rires) Euh…acclamés c’est vite dit…Oui, mais chaque disque est représentatif d’une période : par exemple entre le deuxième et le troisième album c’est l’époque où nous commencions à avoir des enfants, des vies de famille… On s’est ralenti : on faisait très peu de concerts. On continuait à enregistrer mais on n’avait pas vraiment le temps de jouer et de tourner. Ca commençait à tourner plus à une affaire de famille qu’à un groupe : le groupe s’est stabilisé après le deuxième album.

En 2013 vous sortez « Old Music will have to go » un disque où vous avez, selon moi, trouvé votre son : très américain, proche de Calexico et vous montez votre propre label « Pop Sisters Records ».  

Oui, ça fait beaucoup (rires) et cela prend beaucoup de temps mais en fait la musique est ma seule passion : je ne fais pas de planche à voile, pas de ski …Pour ce qui est de l’americana, c’est vrai qu’on nous parlait beaucoup de Wilco aussi (qu’on adore bien sûr) et Calexico bien sûr quand on a eu un trompettiste vers 2007-2010.

On reprend votre parcours et en 2015 vous sortez sur Closer Records « Lost far gone » ?

Oui, les Boys scouts avaient été sur une compilation Closer (« Eyes on you » Ndlr) et ils auraient pu nous signer à l’époque mais cela ne s’est pas fait. Quand ils ont relancé ce label et grâce à Philippe Gilard qui jouait de l’orgue avec nous au début, ils nous ont proposé de sortir un disque. Cela a amené un peu de lumière et nous a reboosté c’est clair.

Au cours de ces années, tes influences ont évolué ?

Les influences de base, pas vraiment, j’ai été marqué par ce que j’écoutais adolescent : les Beatles, les Stones et Dylan. C’est ma trilogie mais je rajoute bien sûr Lou Reed et le Velvet. Après j’ai écouté et découvert d’autres choses mais à la base on est restés sur nos fondamentaux.

Tu as été marqué par des groupes de Toulouse ?

Les Surrenders bien sûr ! Quand j’ai commencé ils étaient un peu plus vieux que moi et c’étaient presque des modèles. Michel Bonneval (chanteur des Surrenders Ndlr) a produit le Prehistoric Pop, c’était notre idole locale : il connaissait les Groovies, les Barracudas, il avait joué dans Gamine (le groupe Bordelais Ndlr).

Justement, quel est votre rapport à Toulouse?

On arrive à jouer pas mal ici mais concrètement, du fait de notre discrétion nous sommes un peu en marge. Maintenant que nous jouons un peu plus on commence vraiment à compter mais bon on passe quand même pour des vieux cons …

Pourtant vous êtes très respectés à Toulouse même si vous vous montrez assez peu ?

Ce n’est pas forcément voulu, on ne veut pas  trop jouer. A l’époque des Boy-Scouts, j’ai beaucoup tourné mais j’ai vite arrêté parce que moi il me faut une vie normale. Je deviens vite un peu dingue si je fais que de la musique.

Tu as besoin d’avoir une vie parallèle à côté de la musique ?

A l’époque des Boy Scouts je ne faisais que ça et rapidement tu deviens fauché, c’est compliqué. Avoir une activité à côté permet que l’on ne doit rien à personne, on s’autofinance … Pour beaucoup c’est un manque d’ambition pour moi c’est acheter sa liberté.

C’est pour ça qu’aujourd’hui vous avez votre propre label et vous montez vos tournées ?

Oui bien sûr on fait tout nous-mêmes parce que c’est la meilleure solution plutôt que d’attendre une signature ou autres soutiens. Nous serions peut être beaucoup plus connus si on avait délégué des choses et que l’on s’était un peu plus bougé, mais aujourd’hui nous sommes dans une situation qui nous convient très bien ! On s’en fout un peu en fait, on est fiers de ce qu’on a déjà fait, dans l’artisanat et…dans l’ombre de l’underground !

(Indian Ghost en 2015 - Photo Virgine Benazeth) 

Tu joues dans deux groupes, Don Joe Rodeo Combo et Indian Ghost. Tu arrives a bien différencier les deux groupes ? Ce n’est pas trop compliqué ?  

Il y en a même un troisième Jesus Of Cool dans lequel je ne fais que de la guitare…le DJRC ce n’est pas tout à fait la même musique : c’est beaucoup plus rock et c’est en Français. J’ai besoin des deux mais séparément. Quand je fais un projet il faut que je le fasse durant une période assez longue, six mois par exemple, et en plus j’ai besoin d’une ou deux journées pour me remettre dans l’autre groupe. Quand j’ai commencé le Combo, j’ai carrément arrêté Indian Ghost pendant un an pour mieux m’imprégner du groupe. Aujourd’hui ça va un peu mieux, j’arrive à répéter avec les deux groupes durant la même période, mais j’essaye quand même de bien séparer les deux.

On attaque le nouvel album ! Il a été en partie enregistré en Inde ?

On voulait, pour changer, enregistrer à l’étranger. Nous avions plusieurs choix comme l’Australie ou les USA et puis on s’est dit : « pourquoi pas en Inde ? ». C’était la solution la moins chère mais aussi la plus originale. Et puis Pascal le bassiste y était déjà allé plusieurs fois, et puis le trip Beatles/Ravi Shankar nous titillait…

Ca n’avait pas de rapport avec votre nom ?

Au départ non, mais à l’arrivée oui ! On avait un contact là-bas, un ami de notre bassiste, qui a tout préparé : le studio, l’hébergement …

Vous êtes restés combien de temps ?

On est restés trois semaines mais seulement une semaine en studio. On en a profité comme on était sur place pour rencontrer des gens et se promener. On était à Varanasi, anciennement Benares, en plein dans la patrie de Ravi Shankar.

Mais le studio c’était comment ?

Un petit studio mais très moderne, pas du haut de gamme mais suffisant pour ce que on devait faire : enregistré le sitar et les tablas. Tout notre album n’a pas été enregistré en Inde. On avait fait les bases en France, et après l’Inde on a fini ici.

C’est un album qui tranche énormément sur vos autres disques : les instruments indiens, dont le sitar, créent une ambiance très psychédélique ?

Tout le monde me le dit, cela doit donc être vrai (rires) ! On a commencé par répéter avec des musiciens qui ne savaient pas qui nous étions et qui ne connaissaient pas les morceaux. On a leur a donné quelques indications en les laissant assez libres. C’étaient deux musiciens Indiens qui n’avaient jamais joué de rock et c’était notre souhait de ne pas leur parler de pop, de rock, de Beatles et de je ne sais quoi … Je voulais vraiment que ce soit spontané de leur part. Pour tout te dire ils ne connaissaient même pas Ravi Shankar. Les seuls trucs occidentaux qu’ils connaissaient, un peu, c’était la pop mainstream comme Michael Jackson ou Britney Spears. Le seul regret est de ne pas avoir créé un morceau avec eux, ensemble, sur place.

Pourtant l’album sonne très années 70, très psyché de la grande époque. C’était voulu de votre part ?

Ce n’était pas aussi calculé de notre part. A la base  quand on a répété nos titres il n’y avait ni Sitar et Tablas mais forcément comme on était avec eux ça sonne comme ça ! Par contre ce qu’on voulait éviter c’était le côté World Music soit trop roots soit aseptisé. Au final, je pense que c’est toujours les mêmes chansons qui peuvent d’ailleurs tenir toutes seules sans instruments indiens. Cette histoire de psyché est de toutes façons très galvaudée…S’il suffit d’étirer les morceaux, de mettre la reverb à fond, bof…L’essentiel c’est quand même les chansons.

Il y a beaucoup de synthétiseur, notamment dans « streets of Benares » c’est  bizarre pour un groupe à guitare ?

Je suis un gros fan de Primal Scream et de leur époque un peu dance techno-rock, je voulais essayer ce genre de truc qui contraste avec notre marque de fabrique habituelle.

Autres caractéristiques, les ballades : on a l’impression que tu as composé certains morceaux en regardant Bénarès ?

Oui les ballades, très lentes si possible, c’est notre marque de fabrique (rires). On est fans de Spain et de Low par exemple. En fait avant de partir j’ai écouté beaucoup de musique Indienne et j’avais préparé les accords et les suites d’accords par rapport au sitar. C’est souvent accordé en Do dièse donc je préparais les morceaux en do dièse (rires). Ceci dit on ne peut qu’être marqué par l’ambiance unique de Bénarès, on est forcément imprégné par le mysticisme qui y règne même si on ne se laisse pas facilement avoir par la religiosité ambiante (ce qui est mon cas).

(Benares Session - Joêl en action - Droit réservé) 

L’album se termine sur un morceau incroyable de huit minutes qui est un grand moment de psychédélisme

Au départ le morceau faisait neuf minutes même (rires), on voulait terminer avec ce genre de morceau long qui peut tourner longtemps.

Comment allez-vous faire sur scène ?

On n’aura pas les Indiens c’est sûr : trop compliqué tu te doutes bien. A la place je pense que l’on aura peut-être des samples pour pallier leur absence. On fera des guitares encore plus tordues et acides pour compenser (rires). Mais on espère revenir là-bas pour rejouer avec eux.

Votre disque est un hommage à l’Inde ?

Oui bien sûr mais on n’est pas les premiers à l’avoir fait. C’est juste que cela n’a pas été fait depuis longtemps. Pour nous c’était évidemment que nos chansons, notre son allait bien se marier avec ces instruments. Bizarrement on n’était pas vraiment inquiet pourtant à la base le pari pouvait sembler risqué. Si cela ne l’avait pas fait on aurait fait tourner les morceaux sans ces instruments.

Mais quand vous répétez avec les Indiens tout de suite cela l’a fait ?

Le premier jour on a répété dans un temple avec eux. On était parti sans instruments, j’avais trouvé une guitare très cheap sur place. Je leur montrais les morceaux et eux aussitôt ils ont trouvé des idées intéressantes ! C’était génial ! Sauf que le lendemain ils avaient tout oublié …

C’est gênant ?

Oui, si bien dès que l’on est allés en studio et qu’ils trouvaient une idée, on enregistrait aussitôt. On aurait dû se droguer pour être dans le même mood qu’eux ! Sérieusement je pense surtout qu’il y avait un fossé entre nous dans la façon de jouer en groupe, une sorte de méfiance de leur part aussi. Mais au bout de longs moments à jouer ensemble le fossé se comblait et ça devenait génial.

(Indian Ghost devant le studio Saregama à Benares - Droit réservé) 

C’est toi qui a réalisé ?

En Inde je laissais faire l’ingénieur du son local qui était très bon. Quand on est reparti avec les bandes j’ai intégré en France les musiques faites là-bas.

Comment ça ?

Les batteries, le chant et les guitares ont été faites ici. En Inde on s’est vraiment concentré sur les instruments indiens. En fait notre batteur n’est  pas venu : il ne veut pas prendre l’avion. Si on avait eu le temps j’aurais bien voulu créer un morceau avec eux directement sur place mais cela ne s’est pas fait.

Tout ça a pris combien de temps ?

On a commencé au printemps 2017, l’Inde cet été et on a fini à l’automne chez nous à Toulouse.

Tu dirais quoi de cet album ?

A force de l’écouter je ne sais plus quoi en penser (rires), mais les réactions autours de nous sont très bonnes, les gens sont surpris mais dans le bon sens.

C’est nouveau chez vous ce genre de son ?

Si tu écoutes le premier album tu verras que justement on a déjà mis des percussions, du sitar … Pour nous ce n’est pas complétement nouveau, on ne tranche pas totalement avec ce que l’on avait fait avant. Ça reste du Indian Ghost avec des nouvelles influences.

Vous allez tourner ?

Un peu d’ici juin et il y aura une tournée en octobre-novembre dans toute la France…ou presque. On met ça en place en ce moment.

Le disque sort quand ?

En mai sur Pop Sisters notre propre label en distribution PIAS.

La question finale habituelle : quel disque ou musique tu donnerais à des enfants pour les amener vers la musique ?

Je ne sais pas trop, je me souviens avoir fait écouter les Ramones et le Clash à ma fille quand elle était petite…Je pense qu’il lui reste des séquelles ! Sinon je conseille un disque d’Indian Ghost, (rires) !

 

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