Quelque chose sombre

Par Jean-François Jacq

Quelque chose sombre. Soit une performance rock, lecture poétique et graphique réalisée par le collectif Abus d’Obus. Prochain rendez-vous le 19 novembre, à l’Astrobale de Melun. Et c’est gratuit. Au nom de la culture pour tous. L’occasion de rencontrer l’un des protagonistes, Sylvain Daïanu. Et de me retrouver dans la position de l’arroseur arrosé. Celle de l’intervieweur (Jean-François Jacq) ayant commis quelques livres, dont l’un, Hémorragie à l’errance, fait partie de ce projet. D’autant que l’interviewé est un ami de 24 ans. Soit une longue amitié qui m’autorise à pousser la porte les mains vides, sans aucune question dans les poches. 

Quelque chose sombre
DR

Est-ce que tu peux te présenter ?

Je m’appelle Sylvain Daïanu. J’ai 45 ans, titulaire d’une maîtrise en histoire de l’art effectuée à l’université Paris VIII de Saint-Denis, et je suis bibliothécaire.

Et tu fais donc partie du collectif Abus d’Obus. On en parle ?  

Il s’agit d’un collectif protéiforme. Et quand je dis « collectif », il faut bien comprendre que nous sommes quatre, que ce que nous faisons peut se définir comme un « work in progress » collectif où les interactions et la communication sont à la base de notre travail. C’est-à-dire que notre performance tient en équilibre par la volonté de quatre personnes. Si tu en enlèves un, ça ne marche pas !  

Tu nous présentes les membres de ce collectif ?

Oui, donc il y a un graphiste, Mike Rouault, dont l’inspiration première, s’il ne fallait en citer qu’une, serait Druillet. Puis un guitariste et bassiste, Franck Lalanne. Ses influences sont les Rolling Stones, Jimi Hendrix, Black Keys, Pixies, Radiohead. Franck est celui qui apporte la note Blues Pop à notre projet, tout en proposant un son rugueux à notre performance. Il y a Marc Burian, batteur multi-instrumentiste, qui sévit aussi dans un projet parallèle, Kroazent, groupe traditionnel breton. Marco, au sein de notre collectif, est celui qui apporte définitivement une dose de folie musicale. Par exemple, dans Quelque chose sombre, il érotise le poème de Baudelaire par le biais d’un synthétiseur vintage. Et enfin moi. Disons que je me positionne en tant que lecteur-acteur.

Quelque chose sombre, c’est né il y a combien de temps ?

C’est venu en 2012. J’avais en fait pour projet de faire une lecture de l’un tes textes, Hémorragie à l’errance, parce que j’aimais beaucoup ton livre, et comme j’ai toujours aimé le théâtre et le rock, je m’étais dit que le mélange des deux était pas mal. Ce qui n’est pas nouveau en soi. J’avais déjà vu des lectures rock par exemple de Serge Teyssot-Gay (ex-Noir Désir).

Oui, voilà, tu avais pensé à des acteurs précis, des gens précis au départ ?

En fait, j’avais précédemment travaillé avec un groupe qui s’appelle Clouzot, donc j’étais leur parolier, et de ce fait un peu dans le groupe par procuration. C’était assez grisant de ne pas faire l’acteur, mais d’être juste spectateur, et de les voir au cœur du processus de création, c’était plaisant et j’ai toujours secrètement rêvé d’être dans un groupe de rock, même si je n’en ai pas l’envergure ni le talent. Maintenant, le rock, ça a toujours été quelque chose de fascinant. Je cherchais le support et en fait, Mike, qui est donc le graphiste du groupe, était depuis un certain temps dans diverses formations où il mettait sur toile ce qui passait du point de vue du son. Par exemple, il était avec un batteur, uniquement un batteur, et en fonction de ce qu’il produisait, lui il peignait. Et je me suis donc dit que ce serait bien de faire quelque chose d’à la fois rock tout en intégrant Mike. À la base, j’avais envie de faire tout ton texte, du moins en grande partie, et puis, il y a eu quelque chose qui ne fonctionnait pas, je ne saurais pas dire quoi, certainement le thème, car c’est tout de même un texte difficile, très dense.

 Crédit photo – tous droits réservés : Mike Rouault

Avec une thématique trop vaste, finalement…

Oui, il me fallait raconter une histoire, et moi j’avais envie de raconter une histoire par le biais de ton texte, et un jour, une amie m’a dit : pourquoi ne pas intégrer d’autres auteurs, tout en prenant comme base Jean-François Jacq et son texte ? C’est tombé comme une évidence, même si de 2012 à 2014, je piétinais, je tournais autour de ton texte, autour de la musique, mais je ne trouvais pas la trame, le cadre. Et puis, j’ai commencé à me pencher sur des auteurs que j’aimais beaucoup, tout en prenant comme tremplin le début de ton texte, Hémorragie à l’errance, qui débute par : au commencement, et qui peut très bien s’intégrer dans une histoire lambda, entre guillemets. Pour le coup, c’est une histoire d’amour, qui se termine mal, mais quand même pas si mal que ça. Le fait de commencer par ton texte, ça ouvrait toutes les portes pour le reste, donc c’était parfait.

Quelque chose sombre. Falaise à la page, mars 2016.
Extrait du texte de Jean-François Jacq, Hémorragie à l’errance.

Le choix des autres textes, si tu peux les citer ?

Rimbaud, Baudelaire, Yeats, Maïakovski, Oscar Wilde. Et bientôt un autre texte qui va être intégré, de Rainer Maria Rilke, en 2017.

À propos de textes, on peut faire une petite parenthèse Clouzot, parce que tu as quand même écrit un texte mythique dédié à Dick Rivers. Comment ça s’est passé cette histoire ?

En fait, c’est assez drôle, à la base, Clouzot, c’était plus un groupe de rock littéraire, on va dire. J’ai toujours aimé les groupes de rock à textes, même si ce n’est pas facile de faire un texte simple, comme le dit Miossec, mais j’avais envie d’étayer mon propos, on va dire. Je me servais des chansons de Clouzot, pour lesquels j’écrivais des textes, pour injecter un peu de poésie avec des textes alambiqués, des choses à trappes. J’avais toujours en tête des textes de Murat, de Noir Désir, tu vois, des gens qui ont des sens cachés dans leurs paroles. Clouzot marchait bon an mal an, et en fait le chanteur, Pascal Vovard, avait bossé à la Fnac et il avait des contacts avec les représentants d’EMI, en tant que disquaire. On avait un projet parallèle avec Clouzot, où on écrivait des morceaux punk, à la va-comme-je-te-pousse, juste pour se faire plaisir, rigoler, et j’avais écrit une chanson, sur un bout de table, en dix minutes, sur Dick Rivers, et Pascal Vovard a passé une copie au représentant d’EMI. Et là, il nous dit : mais en fait, ça intéresse Dick Rivers ça l’a fait marré, et il a dit ok, très touché qu’on pense à lui pour un truc décalé, avec beaucoup de tendresse derrière. Je me moquais de lui, mais dans le fond, c’est quelqu’un qui a toute ma sympathie. Clouzot l’a rencontré et ils ont fait un duo avec lui (ndrl, Dick intervient au début et à la fin du morceau).

 CLOUZOT – SUCK MY DICK (2009)

Quelle différence entre le collectif Abus d’Obus et Quelque chose sombre ?

Alors Abus d’Obus, c’est le collectif, si tu veux un nom de groupe, et Quelque chose sombre, en fait, c’est parti d’une chanson de Marc Seberg, Quelque chose noir, et c’est le nom de la performance, le projet étant : raconter une histoire d’amour entre un jeune homme et une femme. Celui-ci pourrait être Maïakovski, on ne le nomme pas, mais il lui ressemble étrangement. Quelque chose sombre est donc la collection de poèmes qui conte cette histoire. On commence donc par ton texte, comme une déflagration, quelqu’un qui sombre littéralement, et qui remet tout en place, sa mémoire, pour que cela revienne tranquillement, comme un flashback et on enchaîne avec Rimbaud et On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.

 

Vladimir Maïakovski, 1924. Photo : Alexandre Rodtchenko

 

Et Maïakovski, en l’occurrence, Le nuage en pantalon, soit son histoire d’amour avec Lili Brik, sous-jacente, évidemment. Elle n’est pas citée, ce qui permet dans votre spectacle de laisser une ouverture à toute histoire d’amour.

Exactement. L’histoire se déroule, d’un auteur à l’autre, comme des univers, avec de petits trous, qui s’entrechoquent. Quand Maïakovski est dans le plus intime possible dans Le nuage en pantalon, il ouvre l’histoire en plus grand. On oscille entre des textes connus et moins connus. On commence avec le tien qui est très intime, puis un texte connu, puis à nouveau de l’intime, l’idée étant que public ne s’ennuie pas. On alterne l’écorché et l’accessible, afin d’éviter que le spectacle soit hermétique. Notre plus grande peur, c’est que la performance soit jugée incompréhensible, ou intellectuelle.

Ce qui n’est pas évident, à l’écoute, dès que tu parles de ton projet ?  

En discutant une fois avec quelqu’un dans le RER, il a fallu que je me batte pour lui expliquer que ce n’était pas hermétique, selon sa vision. On a l’impression que le fait de dire le mot poésie, c’est comme dire un gros mot. Les gens ont tout à coup l’impression qu’ils vont s’emmerder pendant une heure. Mais pas du tout. Je pense que la poésie, comme le jazz, peuvent être des supports à la fois, comme ça, populaire, et puis parfois un peu plus difficile d’accès, mais il suffit de gratter un peu, et puis voilà. Je pense à Miles Davis, qui est le jazzman le plus connu au monde, et qui a fait des disques très difficiles, pourtant on en parle encore. Pour les poèmes, c’est pareil, et encore, on a vraiment pris des poèmes qui peuvent parler à tout le monde. Et quand je disais écorché, effectivement, il y a des moments où c’est un peu plus théâtralisé, et donc plus écorché dans le texte, la musique, le graphisme, à travers la toile que Mike réalise tout du long de la performance. Et puis, il y a des moments plus doux, plus apaisés, où l’on s’écoute l’un l’autre. On se regarde, on est dans l’instant présent, quoi.     

Cette année, il y a eu votre participation au festival Falaise à la Page, en Normandie, en première partie de Nérac. C’était un grand moment, je pense ? Pour avoir été présent, c’était la première fois que l’on voyait le spectacle sur une grande scène, et forcément, ça a donné une autre dimension, qui plus intéressante à votre projet, parce que justement, mais ça tu le sais, de part de notre démarche théâtrale, jouer sur une petite scène et sur une grande scène, c’est totalement autre chose, on est dans un autre univers et forcément, là, à Falaise, cela prenait une autre ampleur... Comment as-tu ressenti ce premier travail sur une grande scène ?

C’est marrant parce que pour nous, c’était vraiment un challenge, à plusieurs niveaux, c’est-à-dire que nous ne voulions pas décevoir Fabien Heck, à l’origine de ce festival avec Anne-Sophie Heck-Beley, et qui nous avait invités…

Pour expliquer en deux mots, ce festival mélange à la fois la littérature et la musique, divers arts…

 Oui, Fabien part du principe que tout le monde peut se côtoyer, que tout se nourrit de tout. Ça peut être la chanteuse d’Autour de Lucie qui va rencontrer un auteur. Il n’y a pas de clivages. Et ça fonctionne. Donc, oui, il y avait la dimension de la salle, mais ce fut un triple challenge : la salle, Fabien, et toi tu présentais ton dernier livre (Fragments d’un amour suprême), juste avant, et il ne fallait pas non plus que l’on te déçoive.

 

De gauche à droite : Fabien Heck, Mike Rouault, Marc Burian, Franck Lalanne, Jean-François Jacq et Sylvain Daïanu. 

Toile de fond réalisée par Mike Rouault, lors de la performance de Falaise.

Crédit photo - tous droits réservés : Mike Rouault  

Le risque premier, c’est que vous présentiez quelque chose d’intimiste sur grande scène et forcément, ça passe ou ça casse.

Ce qui nous a plu, c’est qu’on voit les gens de la régie, par exemple, qui prennent le temps avec toi de créer quelque chose, en un temps limité, mais de qualité. Et puis voir l’impact que ça peut avoir. Là, on peut vraiment parler de travail collectif. On avait décidé d’être dans l’intime, mais comme la scène en elle-même était grande, de l’intime très ouvert. Et dans cet équilibre avec l’intime, nous avons fait ligne, car je ne voulais pas être le frontman. De toute façon, il n’y a pas de leader. D’abord, parce que toutes les décisions, nous les prenons en commun et que, finalement, ce collectif ne s’apparente pas à un groupe de rock standard. Donc il fallait tenir compte de tout cela et faire front en commun, en devant scène. Ne jamais perdre de vue que nos performances se répondent les unes, les autres. Mike et sa toile côté jardin, les musiciens côté cour. Il fallait donner quelque chose de plus spectaculaire à voir. Le problème, c’est que devant 20, 30 personnes, tu peux donner dans le spectaculaire, mais ça peut être déplacé à côté, voire gênant pour le public qui peut se dire, il en fait trop, mais quand tu joues devant 200 personnes, ça passe mieux, car là, les gens sont en demande de ça. Quitte à avoir de poésie sur scène, autant que ça dépote.

C’est ce que j’allais te dire. Et là, le 19 novembre, à 20h00, vous présentez votre spectacle dans le cadre du festival Image in toi, à l’Astrolabe de Melun ?

Oui, là, ça sera un nouveau défi. C’est une salle honorable, 80 places, soit dans l’entre-deux, ce qu’on aime. Il va falloir trouver le juste équilibre pour que l’intime soit très présent et que le spectaculaire ne soit pas ridicule. On va être assez proche les uns des autres. Ce qu’on a déjà connu en jouant dans un bar (Le Mange Disc, à Montreuil), dans le but d’amener la poésie dans un bar. Et c’était très difficile, même si le bar était sympa, ce n’est pas évident, car il y a des gens qui parlent au comptoir, d’autres qui mangent…

Vous avez ni plus ni moins testé l’ambiance pub rock en Angleterre dans les années 1970…

Voilà. On a échappé à la grille, à la Blues Brothers, où les gens te balancent des canettes ! On a donc testé ça et on a été très content parce que, ça nous a un peu dépucelés, je dirais. Une fois que tu as fait ça, tu es beaucoup plus à l’aise pour faire des choses comme justement des festivals comme Falaise ! Tu es plus à même de donner quelque chose.

J’ai envie de te poser une question… parce que je pense à Maïakovski qui disait ses poésies dans les usines, et je me dis : vous n’avez pas pensé à des lieux improbables où pourrait se faire cette présentation ?

Alors, nous, tu vois, on est vraiment en recherche de ça. Ce qui nous manque, c’est le lien « vers ». A contrario, pour le festival Image in toi, on avait la possibilité de jouer dans le hall, et on a refusé, car on ne se voyait pas faire un truc à la va-vite. Des lieux improbables, oui, mais avec une préparation en amont.

 

Donc le 19 novembre, vous jouer en ouverture de ce festival ? Qu’est-ce qui est prévu d’autres ?

Il y a plein de choses, c’est d’ailleurs ça qui nous a plu. D’autant que c’est gratuit, c’est vraiment la culture pour tous. Proposer une somme modique ou bien jouer gratuitement, de ce point de vue, c’est important. Et pour le coup c’est vraiment l’image, Image in toi, du nom de ce festival, c’est vraiment l’image en toi. Il va y avoir des contes pour les enfants, un colloque sur le tatouage, pleins de choses de prévu et un invité de marque, Jean-Claude Carrière, qui va faire une sorte de mini master-class après la projection du film Le Mahabharata, qu’il a réalisé avec Peter Brook

Je te laisse le mot de la fin ?

Merci ! Et puis on répète que la poésie, ce n’est pas un mot vulgaire, ce n’est pas un mot effrayant. Ça peut être très direct, et je pense que ça fait appel à des choses qui nous dépassent un peu. Je dirais, le mot de la fin, que la poésie, c’est comme une forme de religion. C’est quelque chose auquel on croit, et on ne peut pas mettre de mot précis dessus, voilà, en fait, la grande force de la poésie, c’est de mettre des mots sur des émotions qu’on ne pourrait pas qualifier, du moins des sensations, et l’agencement de certains mots fait, tout à coup, que l’on touche du doigt ce que l’on n’arrive pas à verbaliser. Mais le poète, lui, y arrive.   

 

Toile réalisée scéniquement par Mike Rouault

mikerouault.blogspot.fr

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