Yann Le Ker : un garçon toujours moderne !

Par F&JF

C’était le début des années 80 : Valery Giscard d’Estaing était président de la république, la télé n’avait que trois chaines et les Halles le lieu le plus branché de Paris. Le punk avait tout ravagé sur son passage. La culture et plus spécialement la musique se reconstruisaient. Dans les clubs et les salles de Paris une poignée d’activistes créaient la musique et l’art de de demain. Actuel leur trouva un nom : les Jeunes Gens Modernes !

Le groupe Modern Guy était un des leaders de ce mouvement et leur musique, aussi brillante qu’excitante, avait tout pour plaire. Le groupe hanta les nuits Parisiennes avant de s’envoler pour New York enregistrait un album sous la houlette de l’incroyable John Cale. L’avenir leur appartenait !Mais bon il aurait fallu un peu plus de business, un peu de moins de nuits blanches et moins de folie pour que le groupe trouve sa vraie place et leur histoire s’éteignit quelque part en 1982, laissant un vide derrière lui. Son chanteur Guillaume Israël écrivit un livre « les chérubins électriques » (re édité ces jours-ci) avant de partir à Los Angeles pour décéder à Paris en 1987.

Yann Le Ker était le guitariste de ces « garçons modernes », il est un témoin privilégié de cette époque et lui aussi à la fin des Guys partit pour les USA où il devint un réalisateur de disque très prisé notamment pour Lio.

Jean François (Jacq) et moi, partageons une passion pour les groupes de cette scène. Nous avons pris contact avec Yann Le Ker qui a accepté de rouvrir pour nous la boite à souvenir de cette époque incroyable !

Surprise, Yann a profité de notre rencontre pour nous parler de l’incroyable projet GYP, dont nous reparlerons très longuement la semaine prochaine. Un projet hommage à Guillaume Israël avec un disque qui va sortir … 35 ans après son enregistrement après moult histoires et péripéties. Un disque plein d’émotion qui témoigne de l’incroyable talent qui animait cette scène et aujourd’hui beaucoup de ce que vous écoutez, lisez ou regardez doit beaucoup à la jeunesse tumultueuse d’une bande de jeunes gens qui seront toujours modernes. 

Yann Le Ker : un garçon toujours moderne !
DR

Je viens de la région parisienne, de Suresnes plus exactement. Je n’ai jamais vraiment trainé à Paris avant d’avoir 18, 19 ans quand je m’y suis installé, surtout que j’ai été en pension pendant la majorité de ma scolarité.

Comment la musique est rentrée dans ta vie ?

Comme tous les adolescents qui ont eu la chance de grandir dans les années 70, je suis né en 1957, j’ai eu la chance de découvrir la musique avec « les Doors », « Janis Joplin » ou encore « Led Zeppelin », toute la génération Woodstock…

Tu commences la guitare comment ?

Très naturellement, j’ai toujours eu envie de jouer depuis l’âge de 12, 13 ans. J’avais une grand-mère concertiste qui avait décidé que mon frère était doué et pas moi. J’ai donc commencé tout seul vers 14, 15 ans.

Tu as joué dans des groupes à l’époque ?

Des groupes de lycée au gré des rencontres. Il n’y avait pas internet à l’époque, donc cela se passait par des rencontres : un pote te montrait un accord, un autre un autre accord, on apprenait sur les disques, on essayait des trucs…. Et puis peu après mon installation à Paris je vais à une fête d’amis et je tombe sur un mec exubérant, très bizarre : il se roulait par terre à moitié torse nu et c’était Guillaume ! (Israël, futur chanteur des Modern Guy et écrivain sous le nom de Guillaume Serp Ndlr.)

C’était en quelle année ?

En 1976, et là, je rencontre ce mec qui avait une culture impressionnante et une incroyable collection de disques. On se parle un peu, mais sans plus, une fête quoi ! Et puis, trois mois après, une amie qui était en Hypokhâgne vers la rue Lafayette me dit « Dans ma classe, il y a un mec extra. Tu veux monter un groupe ça tombe bien il est chanteur ! ». Elle me le décrit et aussitôt je reconnais Guillaume. À l’époque c’était un mec spécial : ceinture noire de Judo, petit gars, baraqué, trapu… À la fois une grande culture et une grande gueule (rires). On se fait un rendez-vous au café Lafayette, on se dit : « on va faire un groupe » et voilà c’était parti !

Les premières photos du groupe vous montrent tous les deux devant des pubs de Rika Zaraî, c’est assez énorme ! On voit très bien la différence entre vous deux : lui, exubérant et toi assez calme, presque sage…

Ah oui, c’était devant Beaubourg, il y avait ces affiches, des bancs… Bon la photo est drôle (rires) ! J’ai toujours été le mec plutôt sérieux. J’ai un côté festif, créatif et un autre côté bosseur. Guillaume, lui, c’était quelqu’un d’extraverti. Il avait des parents charismatiques (le professeur Israël Ndlr), il voulait se démarquer de ça même si son père l’admirait beaucoup… sans doute pour trouver sa place. C’était un mec brillant.

(Yann Le Ker et Guillaume Israël, première photo de presse Modern Guy en 1978 devant Beaubourg – Droit réservé) 

C’est lui qui te branche avec la scène parisienne ?

Comme je te l’ai dit au début, on est tous les deux, on écrit des chansons et rapidement on décide de faire venir des musiciens. On trainait beaucoup avec Elli et Denis (Jacno Ndlr) que connaissait Guillaume. Il y avait à Paris, à cette époque, une faune d’une centaine de personnes qui composaient à la fois la scène et le public : les filles étaient habillées sixties et tout le monde roulait en Vespa. C’était une scène qui se fédérait autour des Stinky Toys en fait (groupe de Elli et Jacno Ndlr) et ça voulait dire Palace, Bains Douches, fêtes… pleins de gens, pleins de groupes.

C’est comme ça que vous rencontrez des musiciens ?

Non, Guillaume connaissait Philippe (Férin, le saxophoniste des Modern Guy Ndlr) depuis le lycée Buffon. Il connaissait aussi Jean François (Coen bassiste des Guy Ndlr) depuis très longtemps, la petite enfance en fait, mais il avait perdu le contact. Philippe qui était resté lui en contact avec lui a fait le lien et c’est Jean François qui a amené Éric (Naquet le batteur Ndlr) avec qui il jouait au rugby.

(Modern Guy, première formation de gauche à droite Guillaume Israël, Eric Naquet, Yann Le Ker, Philippe Ferin et Jean François Coen – Droit réservé) 

Et là vous étiez au complet ?

Oui, il a juste fallu convaincre Jean François de passer à la basse : il était guitariste classique (rires)

Et vous, vous formez autour de quelles influences ?

Bowie, Roxy Music, Lou Reed, John Cale, le Velvet Underground, Télévision, Talking Heads …On était fasciné par la scène New Yorkaise !

C’est un des points importants : vous n’étiez pas du tout passionné par l’Angleterre, mais plutôt par les USA. C’était nouveau en France comme attitude ?

Il y avait un côté « friendly » entre Londres et Paris alors que New York pour nous c’était Lou Reed ou de la scène de CGBG qui venait d’apparaitre. « Marque Moon » le premier album de Télévision a été important pour nous !

Vous avez tout de suite écrit en Français ?

Ça s’est fait instinctivement ! Je me rappelle d’une discussion avec Taxi Girl, plus exactement avec Daniel Darc, quant à la décision de chanter en Français. Les premiers textes de Guillaume étaient en anglais et très vite nous sommes passé au français.

Et là vous commencez à répéter ?

Oui, d’abord chez moi dans mon studio dans le 11e : le batteur était assis sur mon lit (rires) ! Cela n’a pas duré longtemps. Après on a répété à droite à gauche dans différents locaux : en banlieue dans le même local que la Souris Déglinguée, dans les étages de l’Olympia… Et puis on est arrivé rapidement au Rose Bonbon et on a fait notre premier concert en 1978 en première partie d’XTC.

Pas mal !

 Avant le seul truc qu’on fait, c’est un chapiteau sous la tour Eiffel pendant deux semaines pour Europe 1.

Hein ?

On faisait trois morceaux en extérieur en plein hiver, et puis on jouait en première partie des artistes invités. Cela pouvait être Sheller, Souchon ou je ne sais qui…. C’était plutôt étrange comme expérience !

Tout de suite vous trouvez votre son ? C’est l’époque des jeunes gens modernes et il n’y a pas eu une confusion entre votre image un peu « proprette » et votre nom qui était tiré de « Lust for life » de Iggy Pop, vous étiez presque des punks non ?

Cette histoire de Jeunes Gens Modernes est arrivée presque par hasard ! Je ne sais pas qui a inventé ça, mais Modern Guy était un groupe assez destroy. J’essayais de maintenir la barre, mais pour faire une comparaison, je dirais que Taxi Girl et Modern Guy étaient sur la même ligne… On était… festif ! Contrairement à Suicide Roméo ou Marquis de Sade qui, eux, étaient plus sérieux et travailleurs.

Vous aviez un double côté avec des bases funk et new wave ?

Il y avait des bases funk oui, parfois, mais pour moi il y avait surtout un côté Roxy Music : le saxophone, les ambiances… Mais il y avait aussi du Glitter. On était à New York en 1979 et on a vu aussi la scène là-bas avec les débuts de la disco genre Chic. Quand tu allais au Palace tu pouvais entendre effectivement de la new wave mais aussi du disco, mais de la disco un peu riche… Mais bon ça ne sonne quand même pas très groove! Tu prends « Electrique Sylvie » on essaye de faire un truc un peu funky, mais bon ça reste un peu rigide comme musique Modern Guy ! (Rires)

C’est-à-dire ?

On n’était pas un groupe aux racines black, quand tu écoutes jouer Éric et Jean François tu les sens quand même plus dans un son rock! J’ai joué avec Lizzy Mercier Descloux et je peux te dire que la rythmique était plus funky (rires).

Et là vous arrivez au Rose Bonbon et c’est la création de la fameuse scène du Rose Bonbon. 

Oui il y avait Modern Guy, Taxi Girl, Artefact (groupe de Maurice G Dantec Ndlr), Suicide Roméo, Tokow Boys (futur Luna Parker Ndlr) … On n’était pas nombreux et avec de vraies différences ! Tu prends le cas de Suicide Roméo, ils étaient sages, ils bossaient, ils avaient un plan de carrière ! Nous on se disait : « dans cinq ans c’est la fin, alors allons-y ! », un peu comme taxi Girl ou Artefact qui eux par contre avaient un côté plus politique.

(Modern Guy au Rose Bonbon en 1980, Guillaume Israël et Yann Le Ker – Droit réservé) 

Ce qui est étonnant, c’est que dans cette scène tu as pleins de gens qui vont faire après des trucs incroyables comme Dantec avec ses livres, ou qui vont faire des tubes ou bosser dans la pub. Vous êtes les premiers à avoir une démarche artistique globale qui comprend le son, l’image, la mode, l’écriture…

Bien sûr tout était mélangé ! Entre 1978 et 1982, c’est l’époque où tout se mélangeait : les gens créatifs se retrouvaient tous au même endroit et faisaient la fête ensemble ! Ceux qui avaient de l’argent payaient la bouteille pour tout le monde. Il n’y avait aucune barrière sociale, seul le fait d’être créatif et de participer à tout était important. Les endroits comme le Palace ou les Bains Douches à l’époque étaient de hauts lieux de rencontre pour brancher des gens sur des projets.  

Pourtant les Modern Guy ne sont jamais passés à la télévision, il y a quelques images en super 8 de Guillaume, beaucoup d’articles de presse et de photos. La génération après vous, ce sera celle des clips, des passages Tv et de tout ça. Tu ne penses pas que vous êtes la dernière génération de groupe à représenter autre chose que la simple musique ?

Pour moi tout a changé après 82. Avant 78, c’était les prémices de ce que nous étions, après c’est la pop, le rock dit alternatif… Tokow Boys devient Luna Parker et fait des tubes, Daho devient une star, Lio fait des succès et tout le monde vit ça !

Le seul qui a vraiment cartonné à votre époque c’est Jacno avec « Rectangle » ?

Oui, je me souviens très bien de l’enregistrement. Il a même utilisé le clavier de Guillaume, un vieux Korg MS20. C’était normal que ce soit lui qui cartonne en premier : les pères de cette scène ce sont les Stinky Toys ! Ils ne jouaient pas beaucoup leurs deux albums n’étaient pas forcément des réussites mais ils sont les premiers à avoir tout maitrisé de A à Z. Esthétiquement, Elli et Denis (Jacno Ndlr) étaient beaux, ils étaient créatifs et ils maitrisaient leur image…

Vous aussi, vous avez fait ça ?  

Guillaume l’a fait. Moi c’était moins mon truc, j’essayais juste de faire de la bonne musique (rires). C’est une des raisons pour lesquelles j’ai commencé à travailler avec Pierre (Goddard Ndlr) de Suicide Roméo. Il était déçu de ce qui se passait dans son groupe et moi je voulais vraiment aboutir à quelque chose.

On a l’impression que votre périmètre c’est la Palace, le Rose Bonbon, les Bains Douches et le quartier des Halles ?

Attends, déjà cette histoire elle ne dure que trois quatre ans, donc on n’a pas beaucoup bougé en quatre ans, et les lieux à Paris à cette époque étaient assez restreints…

Mais vous êtes allé jouer en province ?

On a passé pas mal de temps à Rennes pour travailler, faire la fête. La Bretagne est accueillante (rires).  Sinon on a joué à Lyon, à Grenoble, Compiègne, Beauvais… On a fait des dates ici et là, mais il n’y a pas eu de tournée.

Vous avez joué à l’étranger, notamment à New York quand vous avez enregistré l’album ?

On n’a pas joué à New York, le seul truc que l’on ait fait c’est une télé pirate avec Guillaume. Attendez, c’était un truc étonnant, il y avait tous les branchés dont John Cale dans le public et Richard Sohl, le pianiste de Patti Smith tenait une des caméras ! En plus il a joué sur notre disque ! Guillaume se faisait couper les cheveux pendant notre chanson. On était tous les deux, les autres étaient rentrés en France ! Un délire à la New Yorkaise dans un grand appartement… Un super souvenir.

Bon, on arrive à l’album, qui est produit par John Cale (ancien membre du Velvet Underground Ndlr)

On était fan de John Cale et la technique en France, à l’époque, était un cauchemar. C’était dur de rencontrer un ingénieur du son avec lequel on était en phase : leur métier dans ces années là c’était enregistrer Sylvie Vartan et consort. Ça a bien changé, mais à l’époque c’était compliqué… Résultat, tout le monde partait enregistrer à l’étranger : nous, Suicide Roméo, Bijou… C’était plus simple et on avait l’impression qu’on parlait le même langage qu’eux.

(Guillaume et John Cale en studio à New York – Droit réservé) 

Comment ça se passe cet album ?

C’est allé assez vite ! Rapidement on a croisé la route du label Dorian et de Celluloïd. Bon, Dorian c’était un label bizarre : c’était deux mecs, un branché et l’autre qui venait d’hériter de sa grand-mère. T’imagine le truc ! Il a claqué tout son héritage ! Le seul truc qui a marché c’est Jacno. Bon, il a nous a filé une enveloppe à Paris avec du pognon en nous disant : « on se retrouve à New York ». On est passé par Londres, ce n’était pas vraiment organisé ! On arrive à New York et là on s’aperçoit qu’il avait claqué une grosse partie du budget en dope. On était au Chelsea Hôtel et quand on est rentré dans la chambre, il y avait un gros tas de coke, c’était prometteur pour la suite et la réussite de l’album !

Vous l’aviez contacté comment John Cale ?

On voulait absolument John Cale et Guillaume avait un contact ! Ça c’est super bien passé avec lui, il était très pro, très Américain. Il se débrouillait assez bien en gérant cette bande de dangereux gamins que nous étions ! Il était assez proche de Guillaume. Je crois qu’il avait de l’affection pour lui malgré les frasques de Guillaume mais il en avait vu d’autres !

Il était déjà dans la drogue ?

Oui, à un certain point, les autres moins, beaucoup moins… On a enregistré pendant deux semaines au Radio City Music-Hall, la salle de théâtre. À l’étage il y avait un studio avec un orgue immense sur lequel John Cale a joué pour notre album !

Tu es content de l’album avec le recul d’aujourd’hui ?

Non, je suis fier et content de l’album de GYP (son projet Post Modern Guy, dont l’album sort mi-novembre et dont on reparle la semaine prochaine Ndlr) parce que c’est ce que l’on aurait dû faire avec Modern Guy, mais en même temps on n’était pas mûrs pour faire un disque aussi vite et nous n’avons pas su concrétiser nos idées! Nous ne maitrisions rien vraiment, ni nos instruments ni Guillaume son chant ! mais bon les titres et le fond étaient là. Mais on a fait un album avec John Cale et on a vécu pleins de trucs à New York comme une rencontre surréaliste avec David Johansen le chanteur des « New York Dolls » à six heures du matin en sortant de club, en nous entendant parler il s’est mis à chanter pour nous en Français (rires), ce genre de trucs…. On n’a pas beaucoup dormi en quinze jours et ça s’entend bien sur l’album (rires) !

(Pochette de l’album des Modern Guy, graphisme Jean Baptiste Mondino – Droit réservé) 

En sortant de l’enregistrement, tu étais déçu ?

C’était flou, je ne maitrisais pas plus que les autres le truc. J’essayais de tenir la barre, mais on était dans un train fou qui allait à toute vitesse et ce n’est pas Jean Luc Besson de Dorian qui pouvait arranger la situation! Mais, c’est ma vision des choses, il est probable que Philippe, Jean-François et Éric auront une autre version. Je suis content que ce disque existe, de l’avoir fait, des rencontres que nous avons faites…. Je pense que nous aurions pu faire mieux avec un peu plus de temps et de recul, mais en même temps, à l’époque, peu de groupes ont réussi leur épreuve de passage sur vinyle!

On a l’impression, vue de l’extérieur, que le directeur musical des Guy, c’est toi !

J’avais et j’ai toujours l’habitude de donner mon avis! Je ne pouvais pas laisser les choses se faire. Un gentil dictateur... Je n’ai jamais voulu imposer des choses aux gens, je voulais juste avancer : j’étais le premier et le dernier au local. Quand les autres arrivaient, on bossait, j’essayais de cadrer !

As-tu eu un retour de John Cale sur ce disque ?

Il a été vachement bien avec nous, cette bande de jeunes fous que nous étions. Vu sa réputation, il aurait pu ne rien faire, mais il a beaucoup travaillé, il s’est réellement impliqué et il aimait vraiment Guillaume. On s’est revu après sur les disques de Lio et cela s’est toujours bien passé !

Quand l’album sort, quels sont les retours ?

Jacques Colin nous fait une superbe chronique dans Rock & Folk, c’était un ami (rires) ! Dans l’ensemble, les retours ont été bons. Il y avait des gens qui aimaient et d’autres qui détestaient les Guy parce qu’on représentait une forme de sophistication, mais aussi de folie. Mais maintenant ce n’était pas une réussite musicale.

Vous passez en radio ?

« Electrique Sylvie » (le single Ndlr) est passé en radio. Je crois que nous avons vendu 10 000 disques, ce qui n’était pas mal pour l’époque ! Quelques mois après, on change de batteur : c’est l’arrivée de Hervé Zénouda (ex-batteur des Stinky Toys, qui a joué avec pratiquement tous les groupes Parisiens de cette époque Ndlr) et de Fred Versailles aux claviers (futur réalisateur artistique de pleins projets dont NTM et Native Ndlr). C’est la dernière mouture des Modern Guy !

(Modern Guy, deuxième formation de gauche à droite Hervé Zénouda, Jean François Coen, Yann  Le Ker, Philippe Ferin et Guillaume Israël – Droit réservé) 

Vous avez beaucoup joué avec cette formation ?

Pff… Au Rose Bonbon, au Palace et quelques trucs comme ça, mais en fait, on a joué assez peu ! On aurait dû tourner comme des fous pour soutenir l’album, mais je crois que l’on était déjà tous un peu ailleurs ! Je jouais déjà avec Lizzy Mercier Descloux, Edith Nylon… Ça sentait le sapin. Pour info je n’ai jamais joué avec Ici Paris, on se côtoyait, mais contrairement à ce qui a été écrit je n’ai jamais joué avec eux.

 

(Modern Guy en concert au Palace en 1981, de gauche à droite Guillaume Israël, Hervé Zénouda et Yann Le Ker – Droit réservé) 

Pourquoi l’album des Modern Guy n’est jamais ressorti en CD ?

Jean François voulait le faire à un moment. Disons que je ne suis pas particulièrement motivé pour m’en occuper : j’aime bien cette histoire, j’aime bien cette époque, mais ce n’est pas le disque des Guy en soi-même dont je suis le plus fier !

Ça s’arrête quand les Modern Guy ?

Ça s’arrête quand on commence GYP ! Ça s’arrête sans s’arrêter !

Bon, on reviendra dessus, mais on peut penser que GYP, c’est le deuxième album de Modern Guys : vous êtes tous dessus ?

On peut le penser, mais en fait c’est le deuxième album de Suicide Roméo ! Je crois même qu’ils avaient commencé à répéter certaines chansons avant que Pierre et moi nous mettions à travailler ensemble. Ils avaient un son très propre, très travaillé… moi je cherchais un peu ça ! Et voilà, ça s’arrête comme ça vers 1981 -1982.

À l’époque, vous avez passé beaucoup de temps à Rennes ?

Pas mal oui, mais dès que Étienne (Daho) a fait le concert des Toys à Rennes, Denis (Jacno Ndlr) et Elli ont passait du temps là-bas et comme on trainait beaucoup avec eux, eh bien on y est allé. Guillaume avait une fiancée rennaise et moi j’ai des origines familiales dans le coin.

Bon on va te poser la question qui dérange, mais tu ne penses pas que c’est la drogue qui a tué cette scène qui était très créative ?

Peut-être, dans les années 70, la drogue c’était l’acide et puis l’héroïne est arrivée. Le problème, c’est que des gens comme Lou Reed avec le Velvet en ont donné une vision romantique en oubliant le côté épouvantable de cette horreur ! C’est vrai que cette scène a vraiment été touchée par ce truc-là, mais il y a eu aussi l’alcool. Maintenant il ne faut pas réduire l’héro à Lou Reed, c’était un poète qui écrivait sur ce qu’il vivait. Maintenant à Paris c’était pareil la drogue circulait et certains y ont plongé plus profondément que d’autres…

En 1983, Guillaume a sorti son livre (« les Chérubins électriques », réédité en poche ces jours-ci) ?

Il écrivait depuis toujours. D’ailleurs, il avait un autre roman qui était prévu, mais on ne l’a jamais retrouvé !

(Guillaume Israël en action sur scène – Droit réservé) 

Son livre, c’est un peu l’histoire des Modern Guy ?

Pas vraiment, c’est un mélange de plein de trucs, de plein de gens… J’en ai parlé avec Jean François (Coen Ndlr) et on est d’accord : on est tous là sans être vraiment là : il a tiré des fils…. C’est Jacno, c’est Elli, c’est nous, c’est ses amis à l’époque…

Et tu le prends comment son livre ?

Très bien, pour moi c’est le premier bouquin de quelqu’un qui allait sortir plein de choses. Il y avait une grande créativité et une fragilité d’un mec qui va trop vite !

Quand vous commencez GYP, vous voyez ça comme un nouveau groupe ?

Pierre Goddard le chanteur de Suicide Roméo était un ami. On s’entendait super bien ! Il voulait, pour son groupe, plus d’instruments, du piano entre autres. Michel Bellocq de Suicide Roméo ne voulait pas, donc il a cherchait autre chose ! On a commencé à travailler ensemble, mais c’était vraiment son projet : à la base il devait même chanter ! On a travaillé ensemble pendant un an comme ça tous les deux avant de rentrer en studio.

Entre temps, tu rentres dans Edith Nylon ?

J’avais d’abord joué avec Lizzy Mercier Descloux et ensuite vers la fin des Guy, je rentre dans les Nylon pour le dernier album « Echo Bravo » en tant que bassiste, mais j‘ai joué aussi des guitares en studio. En même temps, à chaque fois que je suis sur un projet je joue les guitares plus particulières : la mandoline, la Wah Wah, la slide… Tous les trucs que les autres ne savent pas jouer!

 

(Pochette de l’album Echo Bravo de Edith Nylon, Yann Le Ker deuxième à gauche – Droit réservé) 

Tu as tourné avec eux ?

Un peu, j’ai fait quelques dates avec eux et en 1982 je suis parti aux USA !

Pourquoi tu pars ?

Parce que j’ai l’impression que cette scène est à bout de souffle. Le projet GYP n’avance pas, le disque est bloqué… J’en ai ras le bol, je n’ai pas envie de faire de la variété. J’ai un pote à Los Angeles qui peut m’accueillir et Axel Bauer avec qui je suis très pote à l’époque me parle d’une école de musique le GIT. J’ai envie de progresser, j’en ai marre que l’on parle de musique sans vraiment en faire ! Bref, je vends tout ce que j’ai et je pars avec trois fois rien. Je trouve un boulot et voilà.

Un an après, Guillaume arrive.

Oui, pour faire UCLA. On était toujours pote et en contact. Je suis allé le chercher à l’aéroport. Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, on n’a pas fait de musique ensemble : il était en fac de cinéma, il travaillait et puis ensemble on travaillait pour Ariana Huffghinton qui allait fonder le Hugffington Post. À l’époque, elle écrivait un bouquin sur Picasso, Guillaume était sa plume et moi son assistant de recherche. Je lisais tous les bouquins sur Picasso, je mettais de côté les pages intéressantes  et il rédigeait des synthèses.

Là-dessus Lio arrive à LA ?

D’abord Esteban, son producteur arrive ! Moi je fais mon école et je suis embauché dans un groupe « Speck », un groupe dont la chanteuse et la manageuse étaient en couple. Un public assez  « gay», mais un groupe à l’Américaine avec avocat, management, maison de disques intéressées… un vrai truc à l’Américaine. À l’époque à LA, il y a X, Wall Of Voodoo, le Gun Club… Nous on avait un côté pop, un peu folk. On joue partout : on fait les premières parties de Sparks, Mister Mister… Bref, Esteban arrive la première année avec Lizzy et on redevient ami parce qu’on s’était un peu faché à la suite de l’enregistrement de l’album de Lizzy « Mambo nassau ». L’année d’après il m’appelle et me dit : « j’ai un projet avec une fille, tu peux me trouver un studio et un groupe ? ». Moi, j’ai un groupe avec batteur et bassiste avec qui ça se passe bien et Wanda (Lio Ndlr) arrive !

 

(Guillaume Israël, Lio et Yann Le Ker à Los Angeles en 1985 – Droit réservé) 

Tu la connaissais ?

Un peu, on s’était croisé, c’était une copine de Elli et Denis. Il y avait eu « les Brunes comptent pas pour des prunes » qui avaient eu du succès. Je reçois un tas de maquettes et je commence à travailler sur des enregistrements. Et puis Guillaume était là, on fait des fêtes avec Wanda et puis on se dit « on va essayer d’écrire deux ou trois chansons ». Et là, on fait « veste du soir » et « malaise sur la falaise » deux titres de l’album. Après, j’ai fait « Cancan », son album suivant !

Tu as beaucoup bossé sur « Pop Model » ?

Je me suis occupé de tout : le studio, les arrangements, les musiciens, mais je ne suis pas crédité comme réalisateur. Ce n’était pas prévu à la base. En tout cas c’est son plus gros succès ! Comme ça se passe bien, je deviens le réalisateur de Esteban pour Lio et ses autres projets. Ça m’a ramené en France ! J’ai travaillé notamment avec Helena la sœur de Wanda !

À cette époque avec Lio vous montez un vrai-faux groupe, Los Portos, pour une reprise de « la Bamba » ?

Ça fait partie des productions de Esteban qui ont marché ! On a fait plein de télé et j’avais un superbe costume rose (rires). D’ailleurs, sur une télé on a croisé Willy DeVille qui était habillé comme nous et qui nous a félicités. Dans le groupe, il y avait Cacho Vasquez et les Corazon Rebelde, dont j’ai produit un single. C’étaient des productions de Michel Esteban dont j’étais le réalisateur artistique. C’est un imaginatif Esteban, mais ce n’est pas du tout un musicien, d’où ma fonction !

Tu as joué avec Lio sur scène ?

J’étais même le chef d’orchestre : c’est simple je gérais toute la musique pour elle. Mais à la fin de « Cancan » je m’embrouille avec Esteban encore une fois !

(Lio à l’Olympia en 1987, Yann Le Ker à la guitare) 

Et là il y a le 31 décembre 1987 : la mort de Guillaume Israël.

Il était revenu pour les fêtes de Los Angeles. On s’était vu la veille de sa mort pour bosser sur des titres pour « Cancan », pour Lio…. Il est mort d’une crise cardiaque. Il avait arrêté les drogues dures mais continuait à boire beaucoup. Juste avant de partir en France, il avait vu un médecin qui lui avait dit qu’il avait le cœur d’un homme de 75 ans. Sur toutes les photos, il a un verre à la main. Probablement que son tort principal est d’avoir été trop résistant ! Si son corps avait lâché avant il n’aurait peut être pas été jusqu’au bout.

Tu as été étonné par sa mort brutale ?

C’était une surprise ! On est jeune, on ne s’attend pas à la mort comme ça. C’est quelqu’un que j’ai vu passer à travers de tellement trucs. C’est le genre de mec qui supportait tout et puis à un moment il tombe d’un coup ! C’est un énorme gâchis, vraiment… C’était un mec qui aurait pu faire tellement de choses ! Il n’est pas mort d’une OD comme il a été dit, mais sa vie entière était dans l’excès!

Il représentait quoi pour toi ?

C’était un ami que je n’ai pas connu assez ! Contrairement aux autres, Philippe et Jean François, qui l’ont connu enfant, moi j’ai juste connu un type qui avait 16, 17 ans et qui est mort à 27 ans ! J’ai vécu plein de choses intenses et dingues avec lui pour des gamins de notre âge 

 

(Guillaume Israël – Droit réservé) 

Ça a été dur pour les autres aussi ?

Oui pour sa famille, ses amis comme pour Jean François. Pour moi quelque part il est toujours vivant, il est toujours là. Il m’arrive de rêver de lui, mais d’un Guillaume travaillant : on fait des chansons, on écrit… Oui, pour moi il est toujours là !

Il y aura un album 6 titres des Modern Guys chez New Rose en 1988 ?

Oui, c’est Jean François qui s’en ait occupé. Ce sont des maquettes, un live… Il y a même un titre que l’on retrouve retravaillé sur le disque de GYP.

La sortie de ce 6 titres, c’est un hommage à Guillaume ?

Je crois plutôt que c’est Jean François qui voulait tourner la page et le disque est bien : il y a de bonnes chansons, de bons titres parfois sur des maquettes deux pistes.

Tu fais quoi après ?

J’ai joué avec Ramuncho Matta pour un album qui n’est jamais sorti. Avec lui, j’ai participé à un 45 t du poète Bryon Gysin. Après, j’ai joué aussi avec Luna Parker, j’ai fait des séances, ce genre de choses ! J’ai monté un groupe après l’histoire de Lio, solo, signé chez Sony, mais ça ne marchera pas. Disons que je suis musicien et que je vis de la musique depuis 35 ans.

Des noms ?

Tonton David, Lafayette… J’ai joué aussi sur l’album de Jean François Coen. J’ai beaucoup maquetté et travaillé avec Helena Noguerra, Bertrand Louis, Raoul Paz… Des trucs comme ça ! J’ai fait parallèlement du montage pendant 15 ans pour des documentaires et actuellement du tour management pour des artistes comme Aliose et Soan…

 

(Yann Le Ker en studio pour l’enregistrement de l’album de Republik en 2015 – Droit réservé

Quand tu jettes un regard en arrière, tu vois quoi par rapport à ton passé, surtout que maintenant les jeunes gens modernes ont été réhabilités ?

Je vois tout d’abord un côté esthétique, une époque de créativité incroyable, une période de transition entre le rock, la pop et la variété… Des gens qui faisaient pleins de trucs comme Bazooka, en même temps quand je vois les compilations des jeunes gens modernes, je ne connais presque pas les groupes ! 

Vous aviez une grande ouverture d’esprit ?

C’est l’époque qui voulait ça. On écoutait aussi bien Talking Heads, les stooges, Marley, Fela ou Françoise Hardy, on n’avait pas de limite de style ou de catégorie !

Enfin notre question finale : quelle musique tu mettrais pour que des enfants découvrent la musique ?

Notre maitre à tous : David Bowie, bien sûr !

 

 

 

 

Une méthode novatrice et originale pour permettre aux enfants de se développer en s'amusant !

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