Jean Eric Perrin, part 2 :  Qui peut sauver la chanson Française ?

Par Franco Onweb

Deuxième partie de l'entretien que nous a accordé Jean Eric Perrin. Dans cette partie, consacrée principalement à son travail d'écrivain, il va passer de son livre sur Fabienne Shine (ex chanteuse du groupe Shakin Streeet entre autre Ndlr) à ses œuvres sur le 11 Septembre ou le rap tout en évoquant la mémoire de son ami Gilles Verlant .

Mais surtout il nous parle son dernier livre « Qui veut la peau de la chanson Française ? » (aux éditions du moment ), Un essais « coup de poing » qui essaye d'alerter sur les dangers qui menacent la création musicale Française. Un livre qui dénonce la posture des maisons de disques et des médias qui préfèrent la facilité marketing et la rentabilité financière à une réelle position artistique.

Jean Eric Perrin lanceur d'alerte ? Lisez en dessous pour vous en persuader.

 

Jean Eric Perrin, part 2 :  Qui peut sauver la chanson Française ?
Guzman

On attaque sur tes livres ? Celui qui m’a le plus touché c’est le livre sur Fabienne Shine, l’ancienne chanteuse de Shakin Street qui a eu une vie passionnante. (« Sexe , drogues et Rock’n roll» Ndlr) 

Ce livre, c’est un pur hasard. Je vais à une cérémonie pour la mort de Jacno et là une fille m’accoste en me demandant si je la reconnais : c’était Fabienne Shine, que j’avais rencontré quand Shakin Street avait signé aux USA. On se promet de se rappeler et puis trois mois plus tard elle revient me voir dans une signature dans une librairie, et elle me propose d’écrire sur sa vie. Moi je la prends un peu de haut, je ne trouvais pas ça très porteur. Elle me propose de m’envoyer quelques notes par internet. Et effectivement pendant six mois elle va m’envoyer régulièrement des notes de quelques pages sur sa vie et ses relations avec Jimmy Page, Johnny Thunders, avec Nico, Alberto Moravia… J’hallucine totalement et je décide non pas de faire sa biographie, mais de raconter l’histoire d’une fille qui s’appelle Fabienne, je raconte sa vie, mais je peux rajouter mes délires personnels.

 

(couverture du livre Sexe, drogues et Rock'n Roll, Droit réservé) 

Elle n’était pas vexée que ce ne soit pas elle  

Au contraire, elle a trouvé ça beaucoup plus créatif et artistique. Elle m’a envoyé des notes pendant un an et puis elle est venue à Paris pour un Noel et là on s’est vu tous les jours. : on déjeunait ensemble et puis on restait dans le bistrot toute l’après-midi Je lui disais : « aujourd’hui Jimmy Page ! » et là elle me sortait son histoire, en plus j’ai l’habitude de faire parler les gens.

Il y a des passages totalement romancés ?

Tout est vrai, mais romancé à ma façon. J’ai mis un peu de « littérature » dans une biographie, dans les décors, les ambiances, le caractère de certains personnages, certaines scènes, un peu érotiques en général ! Les américains appellent ça de la « créative non fiction ».

Tu as aussi fait des livres sur le Rap ?

J’en ai fait trois ou quatre, il fallait bien !

Aujourd’hui ton métier c’est donc écrivain ?

J’ai toujours gagné ma vie avec l’écriture que soit livre ou presse. Maintenant je ne fais plus de presse, sauf un journal de moto qui sort tous les deux mois et dans lequel j’ai une petite chronique.

Pourquoi tu n’as jamais écrit un roman ?

J’en ai un en cours depuis longtemps, mais je n’arrive pas à trouver le temps de le finir. A chaque fois je dois repartir sur un nouveau livre, une nouvelle commande …. Mais il viendra c’est sûr !

Tu n’écris pas que sur la musique ?

Non, même si c’est le terrain que je connais le mieux, mais je pourrais faire des trucs sur la mode ou le sport.

Tu as fait aussi un livre sur le 11 Septembre ?

Oui, c’est un ensemble de petites histoires de ce jour-là. J’explique des événements qui se sont passés : les disques sortis à cette date-là, les films sortis aussi … Je raconte par exemple que ce jour-là il y a eu des pertes dans l’art, comme par exemple le plus grand collectionneur de petits bronzes de Rodin qui est mort et ses bronzes ont fondu. Il y a eu pleins d’histoires autour du 11 septembre. J’ai trouvé la matière sur des journaux Américains qui ont raconté pleins d’anecdotes sur cette journée. Je retrace aussi le destin de personnages réelles de cette journée dramatique, morts ou survivants.

 

(Couverture de Histoires du 11 Septembre, droit réservé) 

Tu as aussi fait « les secrets des maitres du monde ? »

Oui, j’ai aidé Christian Malard à écrire son livre, c’était un ensemble de ses rencontres avec les grands de ce monde. J’ai surtout été le rewriter….

Tu as aussi fait un livre avec Valérie Lagrange ?

Oui, c’est peu comme le livre sur Fabienne Shine, j’aime les héroïnes de cette époque, avec des destins hors normes. C’est l’histoire d’une fille qui traîne à la Coupole en Mai 1968 avec Kalfon et toute la bande, qui est actrice. Après elle part pour Katmandou et tout ce trip. Elle s’installe là-bas, elle fait le film « La Vallée » de Barbet Schroeder. Elle va vivre à fond la drogue, l’amour libre et tout cette époque. J’ai aussi voulu faire un documentaire sur ce sujet-là : j’étais fasciné que en 1968, au moment des évènements, il y avait dans un pavillon de Montsouris toute une bande de fous furieux, Clementi, Kalfon, Bulle Ogier… Ils ont les cheveux longs, ils prennent de la drogue et quand ils arrivent dans les défilés de 68, ils se font jeter par les gauchistes qui les prenaient pour des hurluberlus.

Pourquoi il n’y a pas eu une vraie histoire de l’underground Français avant 68 ?

Je voulais le faire, j’ai vu des gens dans des boites de production, mais visiblement le sujet n’était pas porteur ! C’est vraiment un bouquin que je conseille, tu comprends pleins de choses. Mais tu as raison il manque vraiment un livre sur cette époque.

On parle de Gilles Verlant

C’était mon pote ! Un jour il m’a appelé pour me proposer un boulot et tout de suite ça a accroché entre nous … On a fait des livres ensemble, de la télé… Sa mort c’est un accident et c’est terrible comme tous les accidents. On avait encore pleins de trucs à faire ensemble que nous ne ferons pas. C’était un merveilleux agitateur d’idée. Tu n’y croyais pas, au départ, et puis il arrivait parfois deux ans après à concrétiser le projet…

Ton dernier livre va faire couler de l’encre, c’est « Qui veut la peau de la chanson Française ? ». Pourquoi un tel titre ?

Parce que c’est vendeur, tiens ! J’ai décidé de raconter ma vision : celle d’un mec qui a accompagné le show business sans jamais y participer.

(Couverture de qui veut la peau de la chanson Française ?, droit réservé)

Un compagnon de route !

Je ne suis pas dans le showbiz, mais je sais comment cela se passe. Je pense être légitime pour donner un avis après trente cinq ans de rock critique. Et donc je laboure le territoire, avec le népotisme, avec les fils et filles de, la télé réalité, je parle du rap avec tous les trucs qui sont faits à la va vite, je parle du streaming, de la télé… J’ai interviewé des acteurs du métier comme Fabrice Nataf bien sûr, mais aussi Gérard Pont de Morgane production, ou Nathalie André, directrice des variétés de France 2…

Pourtant il y a de la musique partout, notamment Française ! On peut penser que tout ne se passe pas si mal

Quand j’ai commencé à Rock’n folk, on chroniquait entre trente et quarante albums par mois et en gros on avait à peu près tout, dans tous les styles. Aujourd’hui, c’est ce qui sort par jour, il y a vraiment de la masse au détriment souvent de la qualité. La promotion est devenue beaucoup plus compliquée.

Oui mais ces albums se sont pour la plupart des autoproduits régionaux avec des moyens limités

D’accord avec toi, mais ces artistes existent, ces disques aussi et avec internet tout le monde peut y accéder. Mais tu ne peux plus être régionaliste. Avec le digital tout le monde sort des disques. Et j’essaye de donner mon avis sur tout ça.

Et quel est ton avis ?

Aujourd’hui je continue à chercher des nouveaux artistes et à en suivre certains autres. Par exemple il y a le guitariste de Mustang, Jean Felzine, qui a un monté un duo avec sa copine Jo Wedin. Pour moi c’est l’un des plus fabuleux artistes que j’ai vu depuis des années. Ils ont autoproduit un cinq titres et tu vois que dans un pays qui vend encore des disques physiques, on se retrouve avec des héritiers de la variété Française, comme Kendji Girac ou les Fréro de la Vega, mais qui laisse des artistes de cette trempe sur le côté. Louane par exemple, elle chante bien, mais bon elle reprend du Michel Sardou : on s’est battu pendant plus de trente ans contre ça et on se retrouve avec une gamine qui reprend Sardou !

C’est connu que on fait du neuf avec du vieux, particulièrement en musique

J’ai un chapitre dessus : sur la tentation du rétro ; d’Amy Winehouse au sampling. Avant il fallait passer par une maison de disque, un label… Aujourd’hui avec les nouvelles technologies, tout le monde peut s’autoproduire et donc sortir un disque quels que soit le style ou la qualité.

Mais il y a le contre-exemple c’est la téléréalité : à part Julien Doré, Jennifer et Camelia Jordana, il n’y a personne qui cartonne

Entièrement d’accord, je cite dans mon livre tous ces chanteurs qui ont gagné ou fait deuxième de télé crochets à la télé et qui ont disparu. C’est connu, un disque après une victoire en téléréalité, c’est 60 000, le deuxième c’est 8 000.

Autre sujet, que tu attaques c’est le streaming. Tu le compares limite à une escroquerie !

Mais c’est une escroquerie pour les artistes ! Quand les boites de Streaming, des Start Up, ont commencé, elles n’avaient pas d’argent et pour avoir les disques des majors elles ont donné des parts à ces mêmes majors. Avec l’introduction en bourse de ces boites à la rentrée, les analystes financiers pensent que cela va rapporter 160 millions d’euros aux majors ! Tu crois qu’ils vont faire quoi de cet argent ? le remettre dans la découverte artistique ? Personne n’est dupe, ni naïf pour y croire !

Il y a toujours eu une connivence entre les médias et les majors, ce n’est pas nouveau : rappelle-toi la Lambada

Bien sûr mais là je constate uniquement que cela continue. Ce qui m’énerve c’est entendre le discours d’un Pascal Négre qui nous dit : « On a eu la crise du disque, mais grâce au streaming c’est fini, ça rapporte de l’argent ! ». Oui, bien sûr mais aux maisons de disques pas aux artistes ! Regarde le mec de Portishead il l’a bien expliqué dans ses fameux tweets : 16 millions d’écoute pour 2 300 euros.

Cela rapporte de l’argent à qui alors ? A Universal ! Et Universal, c’est Bolloré. Tu crois vraiment qu’il va remettre l’argent dans la musique ? Derrière ces majors il y a des fonds de pension, donc des actionnaires qui vont avoir cet argent.

Bolloré, sa fonction c’est de gagner de l’argent, énormément d’argent et là il va en gagner encore plus mais il n’ira pas au Gibus chercher des groupes. Et pour un type comme moi qui est proche des artistes, c’est insupportable !

Tu reprends le cas de Jean Felzine et Jo Wedin : ils existent en faisant des concerts alors qu’ils mériteraient amplement de faire un album digne de ce nom. Je pense avoir la légitimité de dire ça parce que je suis le mec qui a dit que Daho serait important un jour, Indochine serait important ou encore les Rita Mitsouko que j’ai défendus alors qu’ils n’avaient même pas encore sorti un album ! Je défends l’idée que ce serait mieux d’entendre à la radio Jean Felzine et Jo Wedin plutôt que Loane ou les Fréro de la Vega qui font de la soupe ! Ça me rend dingue que ce duo joue devant leurs potes et ne passent que sur FIP à trois heures du matin ! Ce n’est pas avec ça qu’ils vont payer leur loyer.

C’est dû à quoi ?

Les radios, même si elles sont en perte de vitesse, sont responsables en grande partie de la situation. Dans mon livre je me suis un peu frité avec le programmateur de NRJ qui affirme que les artistes qui n’aiment pas NRJ sont ceux que la radio ne passe pas ! Tu as vu les daubes qu’ils passent ? Regarde les NRJ Music Awards, l’artiste masculin de l’année c’était M Pokora et l’artiste féminine c’était Jenifer. Elle est gentille Jenifer mais ce n’est pas Barbara non plus !

C’est dû à quoi ce désintérêt de la musique en France ?

J’ai aussi un chapitre dessus : pour moi la France n’aime pas la musique et ce n’est pas un hasard si les Beatles ou les Stones sont Anglais !

Mais on est fier en France de notre culture et de notre chanson Française

D’accord mais j’ai demandé à un ancien d’Universal qui m’a expliqué qu’un Brassens ou une Barbara vendaient à l’époque 25 000 albums ! C’est-à-dire pas grand-chose ! La France n’est pas un pays qui aime la musique.

 
(Jean Eric Perrin et Serge Gainsbourg, droit réservé) 

C’est quoi ta solution ?

Mais je n’ai pas de solution ! Je me pose juste comme quelqu’un qui a passé sa vie à observer la production Française et qui soulève des problèmes. Je dis juste qu’aujourd’hui il y a des gens qui ont le talent pour faire perdurer la qualité musicale en France, et que on ne leur laisse pas la place au profit de tous les Kenji Girac, et qu’au mieux ils ont noyé dans le streaming !

Mais les gens n’achètent plus les disques, ils vont sur internet pour écouter et on nous explique que les groupes s’en sortent avec les concerts.

Ah ouais ! J’ai un chapitre sur le live et ceux qui s’en sortent ! Et c’est qui ? Madonna à Bercy pour 150 euros ça oui elle s’en sort mais les autres …

Mais en jouant tu peux devenir intermittent ?

Oui, mais à quel prix ! Tu joues tout le temps pour avoir tes fameux cachets, tu parles d’un objectif ….

Mais pour beaucoup de groupes, le seul but est d’exister sans se faire la moindre illusion.

D’accord avec toi, beaucoup de groupe ne se font aucune illusion ! De toute façon il n’y a plus de place pour le rock et pour la musique moderne en général. C’est à toi de faire ta place ! Il y a des concerts tous les soirs à Paris, mais devant quarante personnes.

Mais tu as encore envie de te réinvestir dans la découverte musicale ?

Je ne suis plus prescripteur et la presse musicale est laminée … Ce qui fait vendre c’est les « like » sur Facebook.

Ça fait vendre ?

Ça fait exister ! Surtout pour les groupes de rap !

La dernière question est simple que conseilles tu pour que des enfants viennent à la culture ?

Je suis un peu ennuyé parce que moi mes enfants sont assez peu intéressés par la musique.

Allez juste 5 disques pour découvrir la musique ou faire découvrir la musique aux enfants ?

Je ne sais pas : les Beatles, Etienne Daho … Ce que je conseille, c’est d’écouter tes trucs, et tes enfants vont les entendre et ils en garderont le meilleur. N’impose rien, laisse les juste écouter…. Ils entendront comme ça de bonnes chansons, enfin je crois (rires) !

 

 

Les Soucoupes Violentes - Réédition CD “Dans Ta Bouche”

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