Jean Eric Perrin, Frenchy mais toujours chic

Par Franco Onweb

C’était le début des années 80. Tous les mois dans Rock’n Folk il y avait cette rubrique « Frenchy but chic », une rubrique où l’on parlait des groupes Français. Mes copains et moi, on dévorait cette page, tout simplement parce que nous aimions les groupes Français qui nous semblaient plus proche de nous ! Nos grands frères nous cassaient les pieds avec des groupes Anglais ou Américains, notre refuge c’était ces groupes Français.

L’auteur de cette rubrique était Jean Éric Perrin, une sorte de visionnaire, un passeur parfait … C’est dans ses articles que l’on parla pour la première d’Etienne Daho, Taxi Girl, Indochine ou autre Rita Mitsouko. Un beau jour JEP, comme il aime à s’appeler, partit à Best le journal concurrent, où il continua sa croisade avant de bifurquer pour la rédaction en chef de plusieurs journaux, notamment de Rap, où il fût encore une fois un visionnaire.

Devenu aujourd’hui écrivain, il sort régulièrement des livres passionnants. On reparlera la semaine prochaine de ses œuvres littéraires mais avant tout il fallait revenir sur un parcours ... very chic. 

Jean Eric Perrin, Frenchy mais toujours chic
Guzman

Comment deviens-tu journaliste à Rock’n Folk ?

Je venais de Sens. Je suis arrivé à Paris à la fin des années 70 pour faire mes études à la fac. J’avais envie de faire du journalisme, mais les écoles de journalisme ne me plaisaient pas. Je suis donc allé à la place à Jussieu et je faisais des petits boulots …Je suis rentré à Rockn’Folk par la même voie que Manœuvre ou Chalumeau, la voie classique : le courrier des lecteurs ! Ce n’était pas du tout comme maintenant ! En 1978, le journal faisait 200 pages avec un courrier des lecteurs qui était abondant ! Il y avait parfois des courriers de dix feuillets.

Un jour, à la suite d’un concert de Marie et les Garçons, dans un petit théâtre rue Mouffetard, j’ai écrit un petit papier que j’ai envoyé aux rédacteurs du journal qui m’ont publié ! J’étais ravi. J’ai ensuite fait une chronique de Elliott Murphy, que j’ai aussi envoyé à Best, et là les deux journaux me publient : un truc unique dans l’histoire de la presse musicale (rires). Et puis l’été 1978 je me suis lancé, j’ai été proposer mes services à Rock’n Folk !

Tu as une idée de ce que tu voulais leur proposer ?

J’aimais beaucoup le post-punk Français. Je me sentais une proximité avec ces groupes. Je trainais chez les deux disquaires de l’époque : Harry Cover et l’Open Market. Un jour j’entends la chanson de David Johanssen « Funky but chic » et j’ai l’idée d’une rubrique Française qui s’appellerait « Frenchy But Chic ». Bref j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allé dans leur bureau.

(Couverture du receuil des chroniques de Frenchy But Chic, édition du Camion Blanc - droit réservé) 

C’était comment à l’époque ?

Impressionnant ! Il y avait Paringaux devant et Koechlin sur le côté. Ils savaient qui j’étais. Je leur ai expliqué que je voudrais faire une rubrique, et là Paringaux m’a dit tout de suite. : « ok, vous me rapportez six feuillets la semaine prochaine » (il vouvoyait tout le monde)

Et voilà !

Aussi simple que ça, j’avais 22 ans et je devenais Rock Critique. Mais je n’avais qu’une semaine pour sortir ma rubrique. Heureusement que j’avais été voir un concert peu de temps avant au Stadium (mythique salle du 13 éme arrondissement Ndlr) avec je ne sais plus trop quel groupe et en première partie il y avait Marie et les Garçons. A la fin du concert je vois une fille qui avait l’air assez proche du groupe. C’était Graziella de Michele, qui a connu un succès plus tard avec « le pull-over blanc ». Bref je l’accoste et elle me présente le groupe quand elle sait que c’est moi qui ait écrit la chronique du courrier des lecteurs. On devient un peu copains, on se voit quand ils viennent à Paris… Historiquement ce sont les premiers artistes que je rencontre. Donc pour ma première rubrique je choisis de faire un papier sur eux.

Et les autres ?

Je fais un article sur un 45 t de Alain Kan. Il y avait à l’époque des numéros de téléphone sur les pochettes. J’ai appelé et je suis tombé sur le chef de produit. Très sympa il m’a raconté deux trois anecdotes sur le groupe. Et ensuite en allant à la fac, je suis tombé sur Jean Lou, le batteur de Shakin Street : ils répétaient à Jussieu et je suis allé voir une répétition et voilà j’avais ma première rubrique…

Tout de suite ça a marché ?

Je ne suis pas sûr que Paringaux et Koechlin avaient une passion pour la scène post punk Française. Par contre à l’époque le journal cartonnait : il tirait à 180 000 et les pages de pubs tombaient facilement. Les pages de pubs, tu les mets à droite, il faut remplir la page de gauche et donc il y avait plein de rubriques comme la mienne sur New York, la Folk ou le cinéma… Bref j’étais un alibi pour avoir quelque chose en face des pages de publicité.

As-tu conscience que tu as appartenu à la dernière grande génération de rock critique avec Laurent Chalumeau, Michka Assayas…

Oui, la preuve, on est tous devenus écrivains !  Pour mon propre cas, je peux dire que j’ai été attiré très tôt par la littérature : je voulais écrire, c’était mon but ! Au lycée c’était la seule matière qui m’intéressais. J’avais choisi d’aller Rock’n Folk parce que c’était un journal qui avait une vraie exigence d’écriture.

Quand on vous lit maintenant on a l’impression que vous étiez tous presque en mission …

A l’époque être Rock Critique cela voulait vraiment dire quelque chose. Il y a un souvenir qui m’a marqué : j’étais à Lyon avec Marquis de Sade et comme d’habitude avec les groupes que j’accompagnais, j’étais à côté de la scène. Le concert se passe bien et à la fin du concert Philippe Pascal (le chanteur de MDS Ndlr) me présente au public. A la fin du concert il y avait plus de monde qui attendait pour me parler qu’il n’y en avait pour le groupe !

(Jean Eric guitariste des Donald's en 1982 - droit réservé) 

On se sent comment dans un moment pareil ?

J’étais fier, je savais l’impact que l’on avait : on était vraiment prescripteur !

Toi, tu défends la scène post Punk Française ?

Je préférais vraiment défendre Taxi Girl ou Marquis de Sade que Trust ou Téléphone. Je défendais des groupes qui me parlaient plus. Je suivais certains artistes comme Taxi Girl quand ils sont partis en tournée avec les Stranglers en Angleterre. Ça ne faisait que deux pages, mais c’était déjà ça !

Tu ne faisais que la scène Française ?

Non, d’ailleurs quand j’ai rendu mon premier « Frenchy But Chic », Paringaux m’a proposé de faire un long papier sur les Kinks, pas une interview juste un long article de fond.

Selon toi, qu’est ce qui a fait que cette forme de critique musicale a disparu ?

Un grand nombre de choses… Les radios libres, les clips, la télé … Quand j’ai commencé, cela n’existait pas. Quand tu aimais le rock, tu aimais ça de manière totale. Par exemple tu ne pouvais pas aimer le sport. J’ai été un des premiers à faire le lien entre le sport et le rock. En Angleterre c’était établi depuis longtemps. Donc il y avait une masse de gens qui aimaient le rock et qui avaient très peu de fenêtre médiatique pour satisfaire leur passion, et qui tous les mois recevaient leur Rock’n Folk ou leur Best. Et puis avec l’arrivé de la gauche au pouvoir en 1981 tout est devenu grand public.

Tu veux dire que c’est la gauche qui a tué le rock en France (rires) ?

(Rires), Non, mais Jack Lang a permis une ouverture sur tout ça avec les radios libres et certains médias comme la télé. Le rock est devenu mainstream. Ça a flingué le côté « dangereux » du rock !

Et puis arrive le transfert de Jean Eric Perrin à Best

En fait Rock’n Folk ce n’était pas fun, on se vouvoyait, les mecs étaient trop vieux pour le punk, ils étaient coincé dans leurs vieux Dylan et consorts… Moi j’avais un vrai enthousiasme, donc je faisais ce que je pouvais et ce que on me proposait parce que il faut bien gagner sa vie. J’avais rencontré Christian Lebrun (rédacteur en chef de Best Ndlr) dans plusieurs concerts, c’était un mec très sympa qui m’a tutoyé tout de suite. Un jour Michel Embareck (journaliste à Best et maintenant auteur de polars, Ndlr) me dit : « arrête de te faire chier avec ces vieux cons, viens avec nous à Best : Lebrun est cool et nous on se marre ! ». J’avais fait le tour du problème avec « Frenchy But Chic », je voulais changer. Donc je vais voir Lebrun à Best qui me demande si j’avais des trucs et j’avais justement un gros truc sur Grace Jones dont j’étais hyper fan. Elle ne faisait aucune interview et j’avais réussi à faire un long entretien à la Coupole avec elle. Elle n’avait jamais donné d’interview en France. Paringaux n’en voulait pas et Lebrun me la prend tout de suite, sur 6 pages, et voilà c’était fait ! Paringaux a fait la gueule, mais il n’a rien fait pour me retenir.

Tu t’es senti à l’aise tout de suite à Best ?

Oui, surtout que Lebrun m’a aussitôt proposé la rubrique 45 t de Best qu’il ne voulait plus faire. J’ai pu ainsi continué à défendre le rock Français autoproduit.

Tu es un des premier à t’intéresser au rap ?

Durant l’été 1983, Etienne Daho que je connaissais depuis décembre 1978, depuis le fameux concert des Stinky Toys à Rennes, a un début de succès. Avec son manager, Fabrice Nataf, il m’emmène avec lui à New York pour un pseudo concert qu’il devait faire là-bas. Là je découvre cette musique, notamment au Roxy (célèbre club de New York Ndlr). J’adhère aussitôt à cette culture. Quand je rentre, j’en parle à Lebrun qui me fait confiance. Je vais alors défendre le rap dans le journal avec les rares trucs qui sortent et j’irai même jusqu’à faire un hors-série dessus. Mais c’était compliqué parce que personne à l’époque n’y croyait vraiment ! Je ferai ensuite RER, le premier journal 100 % rap. En tout cas Lebrun me suivra et ira même jusqu’à m’accorder 6 pages en 1984 sur la tournée Beastie Boys et Public Enemy.

(New York, été 1983, de gauche à droite Fabrice Nataf, Jean Eric Perrin et Etienne Daho devant le CGBG, droit réservé)

Ensuite tu es un des premiers rock critique qui va apparaitre à la TV ?

C’est un pur hasard ! Il faut savoir que dans ma carrière on m’a souvent contacté pour faire des trucs. A chaque fois il y avait un petit billet à prendre, ce qui n’était pas mal ! Je suis contacté en 1984 par deux producteurs d’émissions, dont Laurence Touitou (future directrice du label Delabel Ndlr),  qui me proposent de travailler sur des interviews d’artistes, des petits modules qui faisaient deux minutes. Je ne devais pas être à l’écran. Une semaine avant l’émission, ils me convoquent et m’annoncent que Sidney, qui présentait l’émission, ne connaissait rien au rock. Ils me demandent de présenter avec lui. Et c’est comme ça que je me suis retrouvé en 1985 sur TF1 devant 15 millions de téléspectateurs en deuxième partie de soirée.

C’est énorme !

Surtout que beaucoup de gens pensaient que j’étais un animateur de TF1, alors que moi mon but a toujours été d’écrire ! Mais plein de gens sont passés dans cette émission : Indochine, Etienne Daho, Bashung, les Avions, les Innocents et plein de groupes Anglais ! Ça a duré de février à juin 1985 et c’est un super souvenir !

On attaque sur Indochine ! Voilà un groupe que tu as beaucoup défendu malgré de grosses critiques. Tu as même écrit ton premier livre sur eux !

Indochine, je les découvre à leur premier concert au Rose Bonbon en 1981. Je les mets à l’époque dans « Frenchy But Chic ». On se voit un peu, je sympathise avec eux, notamment avec Dimitri leur sax qui est un gros fêtard. Je les suis en tournée, et je découvre un groupe qui a vraiment des chansons, la preuve, 35 ans après, ces titres fonctionnent encore. C’est un groupe qui sait faire du tube. Ils sont vraiment un groupe pop, au même titre que Sinatra ou les Beatles. Attention, je ne dis pas que Indochine, c’est les Beatles hein ! Mais juste que se sont des gens capables de pondre des titres assez intemporels.

Cela reste un groupe très décrié par la rock critique

En France on a cette culture du fétichisme : il faut avoir les bonnes lunettes, les bonnes fringues ou la bonne guitare et Indochine ils ont pas toujours ça. Mais ce que l’on ne dit pas c’est que le guitariste compositeur de la première période de Indochine, Dominik Nicolas, a une Fender avec un son un peu Rockabilly, un peu surf … Et à l’époque tout le monde cherchait à avoir ce son et que c’est lui qui l’a trouvé donc par jalousie tout le monde leur est tombé dessus. 

Est-ce que Indochine n’est pas le premier groupe qui marque vraiment la fin du rock contestataire ?

Je vais te dire, s’il en reste qu’un ce sera moi pour les défendre ! Nicolas Sirkis c’est un mec qui s’est vraiment élevé culturellement par le rock : il ne foutait rien à l’école, il n’a pas son bac… Et brutalement il a découvert la culture, et depuis c’est un mec qui lit beaucoup, qui va voir plein d’expos. Son écriture est parfois mal comprise, parce que il faut la lire en filigrane. Oui, parfois c’est un peu facile comme « des fleurs pour Salinger » mais son public ne connaissait pas Salinger et lui il a réussi à le faire lire à des gamines. Et puis des chansons comme “Dissidence Politik”, sur le premier 45 tours, ou “Les Tzars” sont des chansons plus engagées que ce qui se fait ailleurs à l’époque. En première partie il ne prend que des groupes Français émergents. C’est un mec qui a vraiment des goûts très pointus.

Tu n’avais pas peur de la connivence avec les artistes ?

Tu prends le cas de Indochine, dès qu’ils ont été connus et comme je les voyais en dehors je n’ai plus écrit sur eux, pareil pour Daho …

(Jean Eric Perrin en backstage avec Marie France et deux membres de Bill Baxter, photo Pierre René Woerms) 

Tu as été rédacteur en chef de Best

Oui, malheureusement Christian Lebrun le rédacteur en chef de Best s’était noyé. A l’époque tout le monde était triste et désemparé. Francis Dordor et moi on était les seuls à pouvoir reprendre le journal. Lui parce que il était le vétéran avec un gros background et moi parce que j’avais appris le boulot de secrétaire de rédaction dans un canard de voiture. C’était bien avant les ordinateurs, il fallait corriger en rouge, l’envoyer à l’imprimeur… Lebrun qui avait les deux casquettes me l’avait proposé, donc je connaissais le boulot. Cela a duré quelques années.

Après tu fais RER

J’avais établis mes marques dans le rap. Olivier Cachin m’a proposé de faire quelques chroniques dans « l’Affiche » et puis je rencontre un type qui avait un canard de Hard et d’autres titres comme Rage. En 1995 il me propose de faire un journal de Rap. Le titre sort en 1996 et rapidement il deviendra le titre phare de la boite. C’était un journal autour de la culture urbaine avec en plus du sport et de la mode.

Après c’est Rolling Stone ?

La boite qui possédait RER a planté, et les titres ont été revendus avec les équipes. On repart à zéro avec le repreneur, mais rapidement l’équipe se barre à « l’Affiche » et moi je suis viré ! C’est le problème de la presse musicale en France : cela n’a jamais appartenu à des gros groupes de presse contrairement aux Anglais, cela n’a jamais été pris au sérieux.

Bon quand j’ai été viré de RER, j’avais envie de faire une sorte de « Vibe » à la Française, sortir du côté teenager de l’opération. J’avais une vraie vision de ce que je voulais. Je rencontre le groupe Cyberpresse et je leur vends mon projet, à ma grande surprise d’ailleurs. Trois jours après ils me rappellent et m’annoncent qu’ils ont le projet de reprendre la licence de Rolling Stone en France, qu’ils venaient de la racheter à un groupe de presse de Clermont Ferrand qui possédait « Rocksound ». Bref on me propose de devenir co directeur de la rédaction et donc je suis allé à New York dans le bureau du créateur de Rolling Stone, Iann Wenner. Il n’aimait pas la version Française du canard et je leur ai expliqué que je voulais revenir aux fondamentaux du journal. Ce que j’ai fait, jusqu’à que je sois viré neuf mois après.

Après tu reprends la télé avec « nous nous sommes tant aimé »

Oui, un bon souvenir. Même si c’était mal payé. On te désigne un artiste, l’INA cherche des images et toi tu écris dessus pour raconter son histoire.  

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