Rencontre avec Tio Manuel Part 2

Par Franco Onweb

Deuxième partie de l’interview de Tio Manuel où nous retrouverons cet amoureux du blues. Une deuxième partie ou Manu nous racontera ses différents albums solos, son aventure sur scène à l’Olympia avec la Souris Déglinguée et les différentes étapes pour la réalisation de son dernier opus « Ian Otttaway Project ». Une rencontre où le plaisir de jouer se mêle à l’excitation de la création. Cet homme est un grand artiste : la preuve juste en dessous ! 

Rencontre avec Tio Manuel Part 2
Florence Valles

On attaque ta carrière solo, ça commence en 2001 avec un concert de la Souris et d’Oberkampf au Bataclan ?

Il y avait ce concert qui était une sorte d’hommage au Punk Parisien des années 80 et je voulais vraiment y participer. J’en parle à Cambouis, qui était le batteur de la Souris depuis 1994, il en parle à Taï Luc qui accepte aussitôt. Il me donne une set list avec plein de morceaux, genre 20-30, et il me dit « je ne sais pas encore sur quoi tu vas jouer ». Je fais quelques répètes avec eux et une semaine avant il m’annonce que je jouerai sur 4 titres. J’étais content d’être avec eux, en plus j’ai redécouvert ce soir-là le plaisir d’être sur scène.

Et ensuite ?

A la fin du concert, je rencontre Patrick Levy (bassiste de Oberkampf Ndlr) qui me demande ce que je fais. Je bossais à l’époque sur des morceaux personnels sur fond de blues et de rock. Il écoute et il me propose d’enregistrer un disque et c’est comme ça que sort le premier Tio Manuel !

Tu étais satisfait de ce premier essai solo ?

(photo de la pochette de l'album Rumba Urbana, droit réservé) 

Je suis assez réservé sur ce disque : je n’étais pas prêt ! Patrick a fait un super travail, il a joué de la basse, des claviers et il a organisé les rythmiques avec des boites. Dilip est venu faire quelques batteries mais dans l’ensemble c’était trop tôt pour moi.

Ça s’est fait où ?

Dans le studio de Patrick dans le 95 ! Il a vraiment bien bossé, moi j’ai fait les guitares et les voix. J’ai ensuite signé sur son label qui s’appelait « Sigle », à la fois en édition et en production, il y avait un distributeur avec qui ça s’est moyennement bien passé. Mais ça m’a rendu la pêche ! J’ai remonté un groupe et je suis reparti sur la route. J’ai eu de bons concerts mais j’étais un peu frustré : j’aimais les chansons mais pas trop l’album !

Musicalement tu en étais où ?

J’étais encore avec mes vieux démons : le Clash et le Punk ! Mais c’était mélangé avec mes amours pour l’Espagne et surtout cette musique blues qui vient de la frontière Mexique /USA.

A l’écoute de tes disques, on voit vraiment la filiation justement avec toute la musique de cette région mais aussi avec le blues du Gun Club, de Nick Cave ou Calexico ?

J’ai toujours adoré cette musique, en partie je pense à cause mes origines Espagnoles. La première musique que j’ai aimée et écoutée c’est la musique Hispanique et la deuxième musique c’est le Rock n roll et le blues !

On a l’impression que ton son passe de l’Europe aux USA ?

(Manu Castillo et le desert Californien, crédit photo Flo Valles) 

J’ai toujours été attiré par les USA et l’Espagne. Je pense que ce mélange de sons était en moi et beaucoup de ce que j’écoutais et j’écoute encore vient de ce mélange. c’est ce que j’ai toujours eu envie de jouer !

Ton son il vient du désert de Los Angeles : il est splendide !


J’ai aussi toujours été  attiré par le désert , son son, l’imagerie que cela amène, et les grands espaces américains ! J’avais un rêve de môme c’était d’aller là-bas faire un road trip, ça peut faire ringard mais je m’en fous ! On est parti là-bas à deux couples, on a loué une voiture. On est parti des grands lacs, on est descendu sur la Nouvelle-Orléans avec des étapes à Nashville et Memphis. J’ai adoré l’ambiance de Memphis avec ces vieux blacks dans la rue. J’ai descendu la Highway 61 et c’était cool ! C’est peut-être cliché mais il fallait que le fasse !

Ce n’est pas grave !

Bien sûr que non ! Mais j’avais un deuxième rêve : les déserts, la Californie … J’ai joué au SXSW festival à Austin, puis traversé les états de L’ouest américain, plusieurs fois ….énorme pour l’inspiration …

(Manu à la frontiére Mexicaine, crédit photo Flo Valles) 

Tu ne penses pas que cette musique tu recommences à la jouer avec une forme de maturité ?

Peut-être mais en tout cas je ne regrette absolument pas Wunderbach et le reste : c’était génial cette énergie, les groupes, les musiciens. Mais avant de rentrer dans Wunderbach j’écoutais du blues et quand le punk est arrivé j’ai ... « switché » tout ça ! Un peu comme si j’avais honte d’écouter du blues, c’est bizarre hein ? Tu as des périodes où parfois tu zappes des trucs et dès que j’ai arrêté le punk Rock en 84 j’ai replongé dedans.

C’est ton ADN musical ?

Je pense. Disons que suis attiré par le son de l’Amérique : Creedence, le Blues, le Bayou… J’aime quelques trucs de New York aussi comme Willy de Ville tu vois, Spanish Harlem.

Tu n’as pas adhéré à la pop Anglaise des années 80 et 90, les Smiths et consorts ?

Non, ça ne m’intéresse pas. Durant ces années-là j’ai travaillé la slide, j’écoutais beaucoup la BO de Paris-Texas de Ry Cooder. Dans cette musique J’aime ce côté qui mélange le visuel et le son. D’ailleurs si tu écoutes tous mes disques, sauf le dernier parce que c’est une autre histoire, ils sont marqués par mes voyages.

Tu es allé où ?

En Amérique Latine et en Amérique centrale, Brésil, Mexique et Honduras. Quand tu voyages dans ces pays-là, tu reviens forcément avec des images plein la tête.

Tu n’as jamais voulu aller t’installer en Espagne ?

J’y ai beaucoup songé à un moment, je suis souvent allé là-bas, après tous mes parents sont d’origine Espagnole et j’y ai des attaches mais non. En fait je me suis aperçu que j’étais Français et pour moi c’est devenu une évidence. Je suis resté ici.

On en revient à tes disques? 

 

(photo de la pochette de l'album Asi es la vida, droit réservé)

J’ai eu la chance d’avoir le studio Garage, ils ont monté la Fugitive, leur label qui m’a beaucoup aidé. J’ai même donné un coup de main pour la gestion du label dans l’optique de dire que l’on allait se débrouiller par nous même, l’esprit DIY. Grâce à eux j’ai fait mon album « Tres Cosas ». Le disque est bien, je commençais vraiment à trouver mon son, mais je me suis fait planter par la boite qui a distribué le disque.

(photo de la pochette de l'album 3 Coas, droit réservé)

Tu tournais à l’époque ?

J’ai toujours tourné soit en solo, soit en groupe, la scène c’est vraiment mon truc! J’ai vraiment trouvé mon son sur scène, celui que j’ai maintenant un peu rock, un peu blues… Peut-être que je referai un jour des trucs plus Punk ,pour l’instant je continue dans ma direction, Hispanic et Radical Blues .

D’ailleurs tu vas faire une reprise de Warhead des UK Subs avec Paul Slack, le bassiste du groupe, qui est très acoustique, très épurée

(photo de la pochette de l'album 4 Stones, droit réservé)

Oui sur mon quatrième album (« 4 stones»), une version avec des violons. Je l’ai rencontré sur un concert de la Souris en Bretagne. Ils étaient programmés le même soir, j’ai sympathisé avec lui et grâce à internet on est resté en contact. Il a quitté le groupe l’été suivant pour monter un duo acoustique avec sa copine et moi comme j’étais aussi dans ce trip on a fait des concerts ensemble. Un jour je lui ai proposé de faire un duo ensemble et voilà le résultat !

On attaque l’année 2014, une année charnière pour toi tu rentres dans la Souris déglinguée (qu’il a quitté en Août 2015 Ndlr) et tu attaques le nouvel album de Tio Manuel : deux projets radicalement différents !

La Souris c’est mes potes ! Quand Muzo a quitté le groupe, ils m’ont demandé d’assurer quelques concerts. Je savais qu’ils avaient un Olympia en Mai 2015, j’ai dit « ok je fais les concerts mais je veux faire l’Olympia ! ». Je voulais faire ce concert ! Je ne voulais pas apprendre 40 ou 50 morceaux sans le faire. Mais c’est une année bizarre 2014 : ma copine était amie avec les BRMC (Black Rebel Motocycle Club, groupe de rock Américain Ndlr) et dans leur entourage il y avait Ian Ottaway : c’est leur web master.

Il est poète en plus !

Oui, c’est un fan de Rimbaud, de Bukowski, ce genre de trucs … c’est un vrai freak plutôt littéraire mais totalement inconnu ! Bref ma copine fait passer « 4 stones » aux BRMC et ils apprécient. Peter, le chanteur, l’a même dans son I Phone pour la tournée. Ils jouent à Paris, j’y vais et là je rencontre Ottaway et on fait connaissance …

Tu commences une collaboration avec lui ?

En fait il balançait des textes sur internet vraiment pas mal, bien écrits, assez sombres… Ça me rappelait des trucs, des situations vécues et ça commençait vraiment à me plaire. Je demande à ma copine si je pouvais mettre en musique quelques textes. Elle répond qu’il est bourré tout le temps et que c’est super compliqué de bosser avec lui. En tout cas elle lui demande l’autorisation. Il répond que je peux prendre tout ce que je veux !

Tu as d’abord eu les textes ?

Oui, j’ai commencé par en choisir une cinquantaine : je les lis et je fais un tri par rapport à ceux qui me touchent le plus. J’en garde une quinzaine et je commence à bricoler des démos mais c‘était compliqué. Je n’avais jamais travaillé comme ça, c’était pas rythmé au niveau des pieds tout ça … Finalement je trouve une combine, je maquette cinq titres et je lui envoie à Wichita USA. Il me répond que c’est génial et que je devrais continuer.

Au milieu de tout ça il y a ce concert de la Souris Déglinguée à l’Olympia le 9 Mai 2015, un concert ou en première partie il y aura une représentation de la scène Punk Parisienne et Rouennaise des années 80. Ce concert a été un moment très émouvant. Tu l’as vécu comment toi qui étais sur scène ?

Ce concert a été un stress énorme d’abord, on l’a préparé pendant un an ! Luc (le chanteur de la Souris Ndlr) qui voulait garder un peu de mystère nous donnait des informations au compte-goutte en nous disant à quel moment il y aurait tel ou tel intervenant. On a monté la set list pendant un long moment. Il y avait une grosse pression : si jamais ça plantait c’était un gros bouillon financier ! Mais cela a été un travail commun de toute une bande de copains, dont la raya IRFC(fan club de la Souris Ndlr) et de ce point de vu là c’est une vraie réussite !

Il y a cette interview de Cambouis sur internet, la veille de l’Olympia, qui est super émouvante dans laquelle il dit qu’il ne se sent pas et qu’il ne s’est jamais senti musicien et pourtant il va jouer dans le temple de la musique : l’Olympia !

Tu te demandais pourquoi j’ai voulu faire ce concert et bien c’est pour ça ! Pour ressentir ça ! C’était un bel événement : la salle remplie, un public à fond et il y avait même ARTE …

Et le lendemain tu retournes à tes projets personnels …

Bien sûr, comme je te l’ai dit 2014 a été une année bizarre …. Je rencontre Ottaway, je craque sur ses textes, je réussis à maquetter ensuite dix titres, presque tout l’album. Il valide et à partir de là j’ai toujours les morceaux avec moi sauf quand je jouais avec la Souris parce que quand j’étais avec LSD j’étais avec LSD! Bref, on va à Toulouse, super concert, bon public après le concert on va se coucher. Le lendemain, je reçois un message d’une fille qui bossait sur le concert, qui me dit qu’elle adoré mon son et mon jeu de guitare. Elle me demande si j’ai des projets solos et je lui réponds que j’ai Tio Manuel ! Elle va aller écouter sur internet.

Et alors !

Attends la suite ! Je lui dis que dès que je rentre je lui envoie les morceaux ! Je lui envoie ma maquette et là elle me rappelle emballée en me proposant de m’aider à trouver un label en m’affirmant qu’elle connait beaucoup d’indépendants. Elle se propose de l’envoyer à des copains à elle et elle l’envoi, entre autres, à Closer (mythique label indépendant du Havre qui vient de renaitre après 20 ans de silence Ndlr).

Là, Virginie, la fille qui a envoyé les morceaux, me rappelle et me dit : « Chez Closer ils sont comme des dingues, ils veulent le sortir tout de suite ! Le seul souci est que pour sortir un disque ils doivent être tous d’accord et là il y en a un qui en voyage à Rome ». Moi je lui réponds que je ne suis pas pressé ! Le lundi suivant Philippe Debris (le patron de Closer Ndlr) m’appelle et m’annonce tout excité : « On adore ! On peut le sortir quand ? ». J’étais super content mais je lui ai fait remarquer que c’était une maquette bricolée à la maison et qu’avant tout il fallait l’enregistrer. Bref, le troisième larron rentre de Rome, il craque aussi et ils m’envoient un contrat en me demandant quand je pouvais enregistrer : j’ai répondu après l’Olympia en juin, ils feraient la pochette, la promo durant l’été et ça sortirait à l’automne et ça c’est ça fait comme ça !

C’est un label où tu te sens à l’aise ? Il y a des gens comme Bruce Joyner ou les Ramones

(photo de la pochette de l'album the Ian Otawway project , droit réservé)

Il y a aussi Indian Ghost, un groupe de Toulouse avec un son proche du mien, et plein d’autres dans l’esprit …

Tu vas enregistrer à Garage ?


Oui avec Léon, mon batteur habituel et pour la basse j’ai demandé à Emmanuel Saunier, le régisseur de la Souris. Je n’avais plus de bassiste, je lui ai proposé, il a bossé et il est resté ! Il est super motivé !

Et là tu fais venir Ian Ottaway à Paris ? Parce que le personnage a l’air un peu … spécial !

Il est totalement déjanté tu veux dire ! Il est bourré tout le temps ! Pour tout te dire il a passé une semaine à la maison et j’ai souffert ! Mais j’ai eu peur, vraiment peur … J’avais tout préparé avant chez moi donc je savais exactement ce que je voulais, j’avais mes notes avec mes arrangements mais je savais aussi que ce qui allait décider de la réussite ou l’échec du projet c’était Ottaway ! Et curieusement il a été parfait !

Il était là pendant tout l’enregistrement ?

Non, il n’est venu que pour les voix. Je ne voulais surtout pas qu’il soit là pendant les sessions instrumentales. Il est arrivé et il s’est bien bourré la gueule. J’avais pris un jour off le dimanche pour que l’on puisse bosser. On était chez moi, sur mon balcon et là il ne se passait rien ! Je voyais la journée avancer et toujours rien. A un moment il m’a dit : « prends ta guitare, on y va ! » et là il a pris tous les textes et on a bossé comme rarement j’ai bossé ! On a tout revu ensemble, il a changé des trucs, rajouté des mots… Ensuite il m’a vraiment aidé pour l’enregistrement des voix.

Tu n’avais pas peur de tomber dans un projet « arty » ? Par exemple les Inrocks t’ont décrit comme un projet « hobro » (terme désignant des voyageurs Américains reliés à la Beat Génération Ndlr)

Non, je ne l’ai pas pressenti comme ça ! Je vais te dire, j’ai fait des trucs, j’en ai réussis certains et raté d’autres mais jamais je ne me pose ce genre de question. Je fais les choses comme je le sens ! Et ça s’est fait un peu par hasard !

Tio Manuel sur scène, cela ressemble à quoi ?

(Tio Manuel sur scène, Manu Castillo à gauche et à droite à la basse Emmanuel Saunier, droit réservé) 

C’est un trio rock, enfin plus rock que sur le disque ! et comme sur scène je n’ai qu’une guitare c’est forcément plus pêchu que sur l’album !

Tu vas continuer à travailler avec Ottaway ?

Peut être ? Parce que figure toi que l'on est en train de recommencer. Ce sera au moins ... partiellement sur le prochain album !

Tu te sens à l’aise avec la scène Française ?

Je m’en fous complétement de la scène Française, je fais mon truc et c’est tout ! Avec internet c’est devenu international et grâce à ça je suis écouté en Australie, aux USA, en Angleterre, Espagne … Je n’ai pas vraiment de frontière et c’est tant mieux !

C’est quoi tes ambitions ?

Avant je pensais pouvoir faire suffisamment de concerts pour en vivre, je sais bien que c’est très compliqué. Ma seule ambition aujourd’hui est de continuer à faire la musique que j’aime et de la jouer pour un public.

Tu as beaucoup joué ?

Pas mal et ça va continuer. On va se calmer un peu pour repartir de plus belle vers juin ! J’attends des réponses de festivals, peut être le Canada.

Musicalement tu vas aller plus vers le blues ou plus vers le rock ?

Je vais garder mon son parce que je dois admettre maintenant que c’est mon son. Cela pourra être du blues ou plus « punchy » au gré de mes envies. Mais je crois que j’aurai toujours un côté punk dans mon son et ma musique, mais si tu écoutes des vieux bluesmen tu t’aperçois que ça ou le punk ç’est la même musique en fait, celle qui va à l’essentiel !

Tes projets ?

Défendre cet album sur scène parce que c’est le début ! Je compose un peu chez moi et puis mon rêve absolu est de pouvoir coller des images sur ma musique, le désert ou un truc comme ça !

Si tu devais définir un disque comme étant celui qu’il faudrait passer à des enfants pour leur faire découvrir la musique ?

C’est dur ta question, très dur même …. Attends, moi c’était Chuck Berry mais ça ne va pas le faire pour les nouvelles générations. Allez, je dirai, l’album de blues ultime : « London Calling » de The Clash !

Et le mot de la fin ?

Merci d’aimer ma musique et j’espère garder la pèche pour continuer ! Enfin ça ce n’est vraiment pas la fin !

 

 

Les Soucoupes Violentes - Réédition CD “Dans Ta Bouche”

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