Interview des Daltons part 1 : « Les héros Shakespeariens du blues »

Par Franco Onweb

Au début des années 80, pour la majorité des gens, la musique était assimilée à des chanteurs peroxydés plantés derrière des synthétiseurs. Pourtant dans le nord-est parisien, puis dans toute la France, des agités faisaient de la résistance et jouaient une musique live pleine de bruit et de fureur, qui puisait dans les racines du rock’n’roll.  Autour de l’association des Barrocks, une poignée de groupes apparaissait. C’était les prémices de ce que la presse allait appeler « le rock alternatif ». Certains groupes issus de cette scène, comme les Wampas, les Soucoupes Violentes ou La Mano Negra, réussirent leur envol. Piliers des Barrocks, les Daltons étaient au centre de ce mouvement, avec  leur « rhythm’n’punk » brutal et gouailleur, leurs costumes noirs et leurs bananes.

Pourtant au moment où certains commençaient à connaître le succès, les Daltons se séparèrent, laissant derrière eux un 45 T, beaucoup de souvenirs et quelques regrets. Il aurait peut être fallu un peu moins de folie, un peu plus de pragmatisme et de sagesse. Mais à quoi bon se lamenter sur le passé ? Surtout que seul ou en groupe, ils allaient continuer à faire de multiples choses : de la musique (Les Happy Mélodies pour Patrick et Serdar, Fabrika pour Serdar), du graphisme (Serdar) ou du journalisme (Patrick).

Surprise  ! En 2012, sans prévenir, les Daltons remontent sur scène avec un nouveau répertoire (en français, s’il-vous-plaît !), tout à fait actuel et original,  et une évolution musicale épatante, jouant une sorte de « garage new wave » qui va chercher dans le punk new-yorkais des années 70. En 2013, le superbe livre « Les Rois du Rock », de Thierry Pelletier (Editions Libertalia), rend un vibrant hommage aux acteurs de cette époque, où nos compères sont largement cités, tandis que ceux-ci sortent un six titres, « Jeunesse perdue », qui en étonna plus d’un par sa qualité. Depuis, les Daltons continuent de jouer partout où ils le peuvent (particulièrement dans leur fief du parc naturel du nord-est parisien et de Montreuil) et préparent leur premier album.

Il fallait comprendre cette histoire et avoir quelques explications. Patrick Williams (le chanteur–guitariste) et moi-même avons des relations communes . Suite à quelques textos, j’ai déboulé un jeudi soir au Relais, un café de Belleville, où ils jouent souvent, repère des incontournables Belleville Cats. Entretien.

Interview des Daltons part 1 : « Les héros Shakespeariens du blues »
DR

(Patrick Williams en concert en 2015)

Comment a commencé cette histoire ?

A l’origine, les Daltons viennent d’Enghien-les-Bains, dans le Val d’Oise. Avec Serdar (le guitariste) et Michel (le bassiste), on s’est rencontré au CES en 4e. On avait un même goût pour la musique agitée. On lisait « Best » et « Rock’n’Folk », on allait dans les boutiques à Paris acheter des disques ou les voler. Très vite, on a monté notre premier groupe punk : « Zizi Mozart » ; on avait quatorze ans. Mes parents ont déménagé en Normandie peu après, mais on est resté en contact : on se téléphonait, on se voyait pendant les vacances … En 1983 j’ai eu mon bac, j’ai pu retourner en région parisienne pour faire des études de lettres. C’est là que le « projet » du groupe a pris forme. Après plusieurs formules et plusieurs noms on est devenu les Daltons. On avait 18–19 ans.

 

Et comment l’affaire a-t-elle réellement démarrée ?

Il y avait un bar à Enghien, le Bol d’Or,  situé sur la place de Verdun, où tout le monde se réunissait. C’est là qu’on a rencontré les Wampas, qui nous impressionnaient avec leurs dégaines de psychobilly et leur sens puissant de la déconnade. On est devenu amis avec eux. Ils connaissaient Rascal (Pascal Suquet de son vrai nom, grand agitateur parisien,  futur créateur des Barrocks Ndlr) qui leur avait proposé de les manager. Il était déjà très actif : il avait monté un fanzine (« Creepy Crawly), il organisait des concerts, il avait même fait venir les Meteors (légendaire groupe de psychobilly Ndlr). Dans la foulée, il nous a proposé de nous manager.

 

(Devant le bol d’Or à Enghiein place Verdun 1984, devant Thierry Pelletier et Alain Relou devant, qui lui prend les couilles. Didier Wampas derrière, assis  sur le banc : Francis Wampas, Michel Poupon, Serdar Gunduz, Olivier Lange et Patrick Williams).

Comment avez-vous trouvé votre son à l’époque ?

Nous avions toujours été fans de musique noire, on aimait le rhytm’n’blues, les Stones du début, Chuck Berry, Ray Charles ou Ike et Tina Turner. On les reprenait, mais en version punk, de façon brutale et violente. Puis, rapidement, on a composé nos propres morceaux. Pour définir notre musique, on appelait cela du « rhythm’n’punk ». Mais globalement, on n’a pas vraiment réfléchi à notre son – ni à grand chose d’ailleurs…  On se contentait de jouer très vite, en étant souvent désaccordé (il n’y avait pas encore les accordeurs).

 

Qu’est-ce qui vous a amené à monter d’Enghien à Paris ?

On a suivis Rascal comme des petits chiots qui suivent un grand chien imposant et majestueux. La banlieue de l’époque n’avait rien à voir avec celle d’aujourd’hui : c’était encore la banlieue de Margerin, avec les bananes et les perfectos. Cela se passait avant le rap. En tout cas, grâce à Rascal, on s’est retrouvé au centre de l’association Barrocks, qui était la structure qu’il avait montée avec Ronan Omnès. Ronan était un autre grand agitateur de la scène indé française. Il a eu beaucoup d’importance pour plein de gens. Il est décédé malheureusement l’an passé. Les Barrocks organisaient des concerts dans les bars rebeus du nord-est parisien. L’ambiance était chaotique et formidable.  On était inconscient à l’époque, on se laissait un peu porter ! On s’est sans doute trop laissés porter : on ne réalisait pas très bien la chance qu’on avait.

(Les Daltons, première formation en 1984, deuxiéme à gauche Patrick Williams, au bout à droite Serdar Gunduz) 

 

Et puis ça a marché !

Marché, c’est peut-être un bien grand mot. Disons qu’il y avait tout un milieu de jeunes gens assez fous-fous – appelons-ça l’underground – qui écoutaient du rock’roll, qui allaient au concert, et qui manifestaient leur enthousiasme, de façon assez anarchique et débridée. C’était assez varié : il y avait des punks, des psychos, des new wave, des riens du tout. Beaucoup de ces personnes n’avaient pas forcément de dégaines ou de goûts bien définis. Il n’existait pas encore de chapelles musicales où chacun était rangé dans une petite case. Si l’on voulait les résumer, on pourrait dire que c’était des « prédicateurs des temps violents », comme s’appelait le fan club de Gun Club, dont Serdar faisait partie.

 

Et vous viviez de quoi à l’époque ?

Michel et Serdar faisaient des petits boulots, je suivais vaguement des études. Mais on était de vrais glandeurs, surtout en musique, on ne bossait pas beaucoup, ce que je regrette un peu aujourd’hui. D’autres groupes, comme les Soucoupes Violentes ou les Wampas, faisaient ça plus sérieusement, même s’ils étaient excessifs, comme nous. Nous, on passait surtout notre temps à boire, à faire preuve de mauvais esprit, à chercher des fêtes où s’incruster. On ne se rendait pas compte du tout du travail de Rascal et du rôle qu’il avait pour nous. On était vraiment des branleurs, des gamins insouciants…

 

(Les Daltons première formation 1984, devant Patrick Williams, à droite Serdar Gunduz aux Buttes-Chaumont)

Vous êtes allés jouer en province ?

Oui, c’est arrivé. C’est Rascal qui trouvait les plans à chaque fois. Mais ce n’était pas du tout réfléchi. Tout le contraire d’aujourd’hui où n’importe quel groupe pense à son look, à son concept, à son positionnement, à sa stratégie. Nous, on n’avait même pas l’idée de se faire signer ou même simplement d’intéresser un label. Etait-ce de l’inconscience, un manque de vraie passion ? Je ne sais pas.

 

A l’époque, le rock alternatif en est à ses prémices. Vous faites partie de la scène où tout a explosé. Pourtant, vous jouez un rock avec des références (assez) classiques, vous portez des costumes avec des bananes. Vous êtes visuellement et musicalement très éloigné de ce mouvement.

On a toujours eu mauvais esprit. On aimait bien se moquer de la société « normale », mais aussi de la société « alternative », quand elle était trop stéréotypée. Car, dans le milieu, cela pouvait devenir très conventionnel dans le non conventionnel : porter des Doc Martens, prendre la politique extrêmement au sérieux, aimer toujours la même musique, tous ces trucs… On portait des costumes avec des coupes de psycho, on avait un côté à la fois dandy et moqueur. Ce qui a pu blesser des gens, ce dont je m’excuse aujourd’hui.

 

(Daltons, Patrick et Serdar 1984 à Paris) 

Comment en êtes-vous arrivé à faire un 45 T ?

Rascal avait fondé le label « Creepy Crawly ». Il nous a proposé de produire un 45 T, puis il a fait celui des Wampas, si j’ai bonne mémoire. Honnêtement, je n’ai pas beaucoup de souvenirs parce qu’à l’époque nous étions souvent ivres. Comme tous les gens qui nous entouraient, on passait notre vie à boire. Serdar et Michel étaient spécialistes pour voler de l’alcool et on se nourrissait de boîtes de Mexicana. Paris était un grand terrain de jeu que nous arpentions murgés. Le souvenir de l’enregistrement que j’ai ? La veille, on s’était incrusté dans une grande fête en banlieue dans un pavillon, on s’était couchés à quatre heures du matin. On est arrivé avec une gueule de bois terrible ! On a joué super vite, la copine de Franz Weisgerber a poussé un cri dessus et puis voilà c’était fait. On avait fait un 45 T.

 

Il y a eu des retombées ?

Le 45 T a été tiré à mille exemplaires, me semble-t-il. Mais je ne connais pas le chiffre des ventes. Il y a eu de bonnes chroniques dans les fanzines de l’époque comme « Rock Hardi » et grâce à Patrick Eudeline qui nous aimait bien. Laurence Romance a écrit un petit article dans « Best ». Et Eudeline disait de nous que nous étions des « héros shakespeariens du blues », un mot vraiment gentil de sa part, d’autant que je ne suis pas sûr qu’il nous ait vu à l’époque. Mais je le remercie quand même pour cette formule ! Après, on a continué à donner des concerts, on a joué avec les Météors, les Sting Rays ou les Cannibals (trois groupes Anglais mythiques Ndlr). Mais surtout on a joué avec tous les groupes amis de cette scène : les Wampas, les Soucoupes Violentes, les Rouquins, les Spanish Meatballs, les Coronados (qui était le groupe qu’on voulait détronner, branleurs qu’on était, parce qu’ils donnaient les concerts les plus impressionnants, avec un son énorme). Que des gens qui faisaient d’excellent groupes mais dans des styles très différents : les Wampas étaient psychos, les Soucoupes Violentes sixties, les Rouquins très rhythm’n blues.

 

(Patrick Williams en concert à Chevaleret 1984)

En 1986, pourtant, vous arrêtez le groupe !

C’est moi qui ait arrêté en premier. J’étais inconscient. Je ne mesurais pas vraiment la chance que j’avais : d’être sur une scène, que la musique puisse plaire aux gens… Je venais de rencontrer une demoiselle dont j’étais très amoureux, je me sentais de moins en moins à l’aise dans le milieu, avec tous les excès. J’étais un peu fragile du côté du psychisme, parano, angoissé, je ne tenais plus trop la route. Je me suis en quelque sorte retiré du jeu. Je n’avais jamais envisagé de faire de la musique de façon sérieuse, contrairement à d’autres groupes.  Serdar et Michel ont continué de leur côté, mais on est resté en bons termes. J’ai arrêté la musique jusqu’à l’âge de trente ans. Je me suis réfugié dans ma bulle avec mes livres en voyant peu de gens. J’ai repris mes études de lettres. 

(à suivre) 

Articles plus anciens